samedi 14 novembre 2009

Querelles scolaires : le débat dans le Queyras (Dictionnaire historique et culturel)


Il n'est pas aisé de traiter de l'école, de son histoire ou de ses histoires, de l'alphabétisation, des lois scolaires, avec la sérénité détachée qui convient à l'étude de ces questions. Non pas que les documents manquent, bien au contraire, ils seraient même trop nombreux. En effet, depuis le XIXe s, les militaires mesurent à l'aide de tests les compétences scolaires des recrues. Dès le milieu du XIXe s, les administrateurs du ministère de l'instruction publique ont étudié les effets que les grandes lois ont eus sur l'alphabétisation des Français. Dans nos universités, des dizaines de thèses sont soutenues chaque année, dans lesquelles les auteurs analysent les lois scolaires, l'histoire de l'éducation depuis l'Antiquité, les théories diverses en matière de pédagogie, les règlements, les programmes, les instructions ministérielles, etc.
Bref, ce ne sont pas les faits établis qui suscitent les passions, mais les interprétations que les historiens ou les idéologues ne manquent pas de proposer, car tout ce qui touche de près ou de loin l'école fait l'objet de surenchères idéologiques. Sans verser dans une caricature déplacée, rappelons que, depuis deux siècles et même davantage, un débat passionné, donnant lieu à d'incessantes polémiques, oppose les tenants de deux conceptions de l'école, qui s'objectent les uns les autres des arguments parallèles. Pour les uns, la religion et les enseignements qu'elle diffuse sont seules sources de lumières, pour les autres d'obscurantisme. Pour les uns, seule la raison peut éveiller le jugement ; pour les autres, elle n'est qu'aveuglement, si elle n'est pas fondée sur la foi.

Les écrivains queyrassins qui ont traité de l'instruction ont participé eux aussi à ce débat, aussi bien l'abbé Jacques Gondret que l'abbé Pierre Berge. Loin de moi l'idée saugrenue de le leur reprocher, car leur intention était d'infirmer les préjugés méprisants, largement répandus chez les habitants des villes et suivant lesquels les paysans des montagnes n'auraient été que des êtres abrutis, stupides et ignorants.
Dans son excellente Monographie de Saint-Véran (1928), Pierre Berge montre, comme tous les auteurs, que, dès le XVIe s, les familles du Queyras tenaient à ce que leurs enfants, garçons ou filles, reçussent, l'hiver durant, une véritable instruction. Pourtant, ce prêtre cultivé, intelligent, généreux, qui exalte les bienfaits de l'instruction et attribue de grands mérites à ceux qui ont fait des études, exprime son hostilité aux lois de 1882 (dites lois Jules Ferry) qui ont rendue obligatoire l'instruction publique pour les garçons et filles âgés de 6 à 13 ans. Ce n'est un paradoxe qu'en apparence et l'analyse qu'il fait de ces lois et des effets qu'elles ont eus dans le Queyras mérite d'être évoquée. Sa critique porte non pas sur les principes, mais sur les conditions que le législateur a imposées aux futurs instituteurs pour qu'ils aient le droit d'enseigner, à savoir être titulaires du brevet de capacité délivré par les autorités académiques. Cette condition peut se justifier dans la mesure où il n'est pas anormal que l'Etat, comme tout employeur, exige des maîtres qu'il rémunère qu’ils aient des compétences attestées par un diplôme ou un certificat d’aptitude. Or, selon Pierre Berge, cette exigence a eu des conséquences néfastes. Ont été exclus de l'enseignement les maîtres queyrassins, formés sur le tas, expérimentés, mais qui n'étaient pas titulaires de ce brevet, et qui ont été remplacés par de jeunes maîtres issus des écoles normales, venus des villes ou d’autres vallées des Hautes-Alpes, et qui, à peine nommés dans le Queyras, n'avaient pour objectif que d’en partir le plus vite possible. A chaque rentrée, de nouveaux instituteurs, encore plus inexpérimentés que les précédents, les remplaçaient. De fait, ce fut la fin des écoles communautaires et du système scolaire que les Queyrassins avaient inventé et qui les avait satisfaits pendant des siècles. On comprend que l'abbé Berge éprouve de la nostalgie pour ce système qu'il admire. De cela, il conclut : « Le niveau de l'instruction a baissé et bientôt il n'y aura pas un homme capable de faire un maire » (p 194).
En réalité, les réussites scolaires qu'ont connues pendant tout le XXe s. de nombreux Queyrassins infirment en partie cette conclusion un peu amère. Et s'il risquait de ne plus y avoir à terme de maire compétent, la cause de cela tenait plus à l'émigration massive qu'au fait que les régents de village ont été remplacés par des instituteurs fonctionnaires.

jeudi 29 octobre 2009

Protestantisme (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)


Cf. article Neff (Félix)


A propos du protestantisme queyrassin, quelques questions restent en suspens, qu'il est possible d'exposer, mais qu'il est mal aisé de trancher. Pourquoi le Queyras est-il devenu protestant ? La question doit être posée dans la mesure où les facteurs qui sont à l’origine de la Réforme en Europe, à savoir la richesse de l'Eglise, la corruption d'une partie du clergé, l'oubli du message évangélique, étaient moins largement répandus dans le Queyras qu'ailleurs.

Le développement du protestantisme a, semble-t-il, été préparé par les hérétiques vaudois qui ont essaimé dans le Dauphiné et se sont établis dans les vallées piémontaises contigües d'Abriès et de Ristolas. Les Vaudois qui étaient appelés aussi les pauvres de Lyon étaient des partisans de Pierre Valdes ou Valdo, d'où leur nom est tiré. Comme ils pensaient que les laïcs pouvaient administrer eux-mêmes les communautés, ils refusaient d'obéir au clergé. Jugés hérétiques, ils furent pourchassés. Selon Jean Tivollier, les archives datant de 1339 attesteraient que « quelques Vaudois du Queyras furent arrêtés et renfermés au château de Briançon » (Le Queyras, tome II, p 369).

Combien de Queyrassins ont-ils adhéré à la Réforme ? Les historiens pensent que la majorité de la population a adhéré au nouveau culte. En 1660, à Abriès, dont la population atteignait près de 1800 habitants, les catholiques ne représentaient que quinze familles, soit environ de 75 à 100 personnes (moins de 10% de la population). Les autres villages étaient protestants à 80 %. Seuls les hameaux du Coin, commune de Molines, et de Souliers, commune de Château-Queyras, sont restés en totalité catholiques, ainsi que Ceillac, qui faisait partie de 1'Embrunais.

Dans quelle mesure l'adhésion au nouveau culte a-t-elle été le fait de la libre volonté des habitants ? La question doit être posée. Rappelons que les troupes protestantes étaient supérieures en nombre et qu'elles occupaient la vallée. Dans ces conditions, il est aisé de faire pression sur les hésitants et les tièdes. Quatre siècles après les événements, il est impossible de sonder les reins et les coeurs pour décider si les Queyrassins ont basculé volontairement ou non dans la Réforme. Devenue protestante, la vallée a été divisée en trois paroisses Arvieux, Molines et Abriès. C'est peu, moins que du temps où elle est redevenue catholique. Etait-ce dû au manque de pasteurs ou de temples, ou bien à la volonté de réunir les fidèles pour mieux les contrôler ?

Que reste-t-il du protestantisme ? Au XVIIIe siècle, quelques protestants, qui n’avaient pas fui à l’étranger ou qui n’avaient pas abjuré, continuaient à célébré leur culte clandestinement dans les hameaux de la commune d'Abriès et dans la vallée de Molines et d'Arvieux. Comme les autres protestants du Royaume, ils pratiquaient ce que l'on appelle le culte du désert dans une clairière ou dans une prairie retirée. Deux ans avant la Révolution, en 1787, la liberté de culte a été rétablie ; une paroisse réformée s’est reconstituée à Arvieux, avec des annexes à Saint-Véran et à Fontgillarde. Mais dans la vallée du Guil, à Ristolas, Abriès, Aiguilles, Ville-Vieille, il semble bien que le protestantisme qui fut triomphant pendant plus d'un siècle ait disparu. Dans toutes les vallées du Queyras, ont été érigés partout de petits édifices religieux, souvent très émouvants, tels des croix, des oratoires, des chapelles, lesquels sont les signes visibles du catholicisme victorieux. La question qui se pose est la suivante : ces innombrables petits édifices sont-ils les signes d'une vraie foi, libre et sereine ? Ou bien résultent-ils de la volonté des autorités de renforcer, en la rendant visible, une foi hésitante et d'effacer toute trace de déviation, qu'elle soit protestante ou révolutionnaire ?

mercredi 7 octobre 2009

Prospérité relative (Dictionnaire historique et culturel)

Prospérité (relative)

Tous les Queyrassins âgés qui jouissent aujourd'hui du même niveau de vie mutatis mutandis que les autres Français se souviennent des temps difficiles de leur jeunesse et de ceux, plus durs encore, que leurs ancêtres auraient vécus ; ils parlent des repas frugaux à quoi ils étaient condamnés chaque jour, beaucoup de pain, de la soupe le matin et de la soupe au lait le soir, des pommes de terre et du lard ; des mêmes vêtements qu'ils portaient longtemps ; des souliers dont ils se chaussaient jusqu'à l'usure totale de la semelle ; du peu d'argent qu'ils gagnaient ; des disettes ; etc.
Depuis un siècle et demi, ceux qui écrivent sur le Queyras insistent sur la pauvreté, voire sur la misère des paysans de ces hautes vallées. En se fondant sur ce qu'ils ont lu dans les anciennes chroniques, dont les fameux transitons de Molines, Pierre-Grosse, Fontgillarde, ou les cahiers des procureurs d'Arvieux, ils réduisent parfois la vie de ces hautes vallées à la longue énumération des calamités de toute sorte qui les ont frappées, dont les épidémies de peste, les crues, les intempéries, les loups, les incendies, les avalanches, les gelées et les disettes, auxquels s'ajoutent les guerres et leurs conséquences, destructions de biens, morts d'hommes, présence de troupes ennemies ou alliées qu'il fallait nourrir, donnant ainsi l'impression qu'au Queyras était échu pour seul lot le malheur. Le général A. Guillaume a même sous-titré son admirable ouvrage Le Queyras « splendeurs et calvaire d'une haute vallée alpine », les splendeurs revenant aux paysages, le calvaire aux habitants.
Il ne s'agit pas de contester ces faits avérés. De toute évidence, l'économie agro-pastorale, qui a servi pendant des siècles de fondement au Queyras, a subi une crise profonde, qui dure encore aujourd'hui, au point que cette économie survit grâce à des aides publiques et que le pays a failli devenir, si cette économie n'avait pas été remplacée par le tourisme, une sorte de vaste désert montagneux. Pourtant, ce serait une erreur de projeter dans un passé relativement éloigné - disons du XIVe au XVIIIe s - une crise économique qui a caractérisé les XIXe et XXe s. Le passé n'est pas nécessairement à l'image de notre présent, ni le passé lointain à celle du passé proche. La crise de l'économie agro-pastorale, à la suite de laquelle les Queyrassins se sont appauvris et ont vu leur niveau de vie se dégrader, a éclaté dans les années 1830-1850 et s'est manifestée par une baisse importante du prix des fromages, du beurre, des veaux et des agneaux, dont la vente produisait les principaux revenus des paysans éleveurs du Queyras.
Il n'en a pas toujours été ainsi. En effet, une analyse objective permet de penser que, pendant plusieurs siècles et jusqu'au début du XIXe s, l'économie du Queyras a été relativement prospère (relativement, c'est-à-dire par rapport à celle d'autres régions agricoles du Sud de la France) et que les Queyrassins ont joui d'un niveau de vie relativement élevé. Plusieurs faits l'attestent. Il est question chez les meilleurs auteurs de charte des libertés, concédée par le souverain du Dauphiné (le dauphin Humbert II) en 1343 aux habitants des cinq escartons du Briançonnais. Ce ne fut pas par grandeur d'esprit que le Dauphin accorda ces libertés, mais par intérêt financier bien compris et parce que, à la suite des nombreuses guerres qui l'avaient opposé au Royaume de Savoie, étant à court d'argent, la banqueroute menaçait son Etat. Si les Queyrassins ont payé cette charte, c'est manifestement qu'ils étaient en mesure d'assurer leur survie quotidienne et qu'ils pouvaient consacrer le reste de leurs revenus à racheter ces libertés, lesquelles leur assuraient de nouveaux revenus et leur permettaient d'envisager des investissements importants, en particulier en utilisant l'eau des torrents pour creuser des canaux, irriguer et faire tourner des moulins.
Si l'on étudie les contrats de mariage et les testaments d'un strict point de vue économique, comme l'a fait de façon très éclairante Mme Rosenberg, il ne fait aucun doute que les Queyrassins, sans rouler sur l'or bien entendu, tiraient de leurs activités des revenus qui n’étaient pas négligeables. Au XVIIIe s, Abriès compte des journaliers, c'est-à-dire des ouvriers agricoles payés à la journée. Dans toute la France du Sud, l'héritage de ces journaliers est constitué d'outils (faux, râteaux, pelles, faucilles, marteaux, couteaux, etc.). Il en va différemment dans le Queyras, où les journaliers ne forment pas un sous-prolétariat rural. Ils se marient ; ils acquièrent des biens ; ils rédigent des testaments. En 1748, l'un d'eux, d'Abriès, lègue à chacun de ses enfants, garçons et filles, et à ses petits-enfants des sommes allant de 9 à 80 livres (80 livres étant alors le salaire annuel d'un maître d'école). C'est une succession importante, laquelle, à n'en pas douter, est inférieure à celle des paysans propriétaires - ce qui explique entre autres raisons que tant de notaires aient pu maintenir une étude jusque dans les plus petits village du Queyras (il y en avait un à Ristolas et deux à Abriès) - et point important à noter : à une époque où, jusqu'à la Révolution, le droit d'aînesse régissait les successions, tous les enfants d’un défunt, quel que soit leur sexe, avaient droit à une part de l’héritage. Les ingénieurs des armées royales, de la Blottière et Ricord, qui ont longtemps résidé dans les hautes vallées, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe s., ont été étonnés de constater que les Queyrassins jouissaient d’une relative prospérité. Harriet Rosenberg les cite souvent dans A Negociated World.
Enfin, comme dernier indicateur de prospérité relative, on doit citer l'instruction précoce et massive des Queyrassins, hommes et femmes, dès le XVIe s (et peut-être avant). C'est une situation exceptionnelle dans la France du Sud, et même souvent meilleure que dans les villes riches et prospères du bassin parisien.
Bien entendu, cette prospérité était relative. Autrement dit, elle n'a de réalité que si elle est comparée à la situation dans d'autres régions rurales. Les conditions de vie dans le Queyras ont été longtemps (jusqu'au début du XIXe s) moins mauvaises qu'ailleurs, dans le Sud et l'Ouest de la France - ce qui explique entre autres causes la croissance de la population. Dans toutes les campagnes d'Ancien Régime, la règle était le fermage ou le métayage ou le salariat agricole. Les paysans cultivaient des terres qui ne leur appartenaient pas. Ils habitaient des masures dont ils n'étaient pas propriétaires. Le bétail qu'ils élevaient était le cheptel d’un autre. Dans le Queyras, il en allait différemment. Presque tous les habitants étaient propriétaires, ce qui explique, entre autres facteurs, que le phénomène de l’émigration définitive ait été rare avant 1830. Ils possédaient des terres, leur maison, leurs outils et du bétail, ovin et bovin, un mulet. Forêts, alpages, pentes abruptes formaient les communaux que les habitants géraient eux-mêmes. Fours et moulins étaient des biens collectifs. Tout cela représentait un capital qui avait une valeur et générait des revenus.

vendredi 4 septembre 2009

Procès entre communautés (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Dans son ouvrage intitulé A negociated World, Mme Harriet Rosenberg, qui a étudié l’histoire sociale et économique d’Abriès pendant trois siècles, du XVIe au XVIIIe s., met en exergue un trait qui a longtemps caractérisé la vie publique dans le Queyras et qui, selon elle, contribue à définir les mentalités queyrassines. Ce trait apparaît dans l’adjectif negociated que l’on traduit par « compromis ». Dans leur histoire, les Queyrassins ont manifesté un goût prononcé pour la négociation non seulement dans les affaires commerciales, mais aussi pour régler les différends entre familles ou pour régir les questions collectives. Très tôt alphabétisés, ils étaient très attachés au droit écrit. La Charte qu’ils ont signée en 1343 avec le Dauphin et grâce à laquelle ils ont négocié en les payant de larges libertés publiques, d’une ampleur inconnue ailleurs (cf. les articles « chartes de liberté » et « charte de 1343 »), atteste cela.

Dans le chapitre « un incroyable degré de vanité : institutions, politique et pouvoir », Mme Rosenberg cite des ingénieurs militaires de Vauban ou des intendants du royaume qui, tous, dans des rapports écrits ou dans des lettres, témoignent de la farouche volonté des Queyrassins de faire valoir leurs droits, évoquant même un esprit public qui définirait selon eux une « république » quasiment autonome.
Or, si des différends ont opposé les sept communautés à l’administration du royaume ou aux communautés de l’Embrunais (ainsi, à propos des nombreux ponts de la Combe détruits par les crues : à qui revenait la charge de les refaire ? Aux "propriétaires" de Guillestre ou aux utilisateurs queyrassins ?), des différends ont aussi opposé les communautés, et cela à propos des droits de chacune d’elles, du bornage, du pacage ou de l’affouage. Une des causes les plus courantes de conflit était les forêts, au sujet desquelles les communautés n’hésitaient pas à intenter les unes contre les autres de longs et coûteux procès, soit parce que la négociation n’avait pas pu déboucher sur des « compromis », soit parce que les institutions de l’escarton étaient mal adaptées pour régler ces conflits, soit parce que les intérêts en jeu étaient si forts qu’aucun compromis n’était possible. Ces faits montrent les limites de l’admirable thèse de Mme Rosenberg. Le compromis, dont elle pense qu’il caractérisait le Queyras d’ancien régime, s’interrompait au pied de la falaise des intérêts, que seul des procès en séries pouvaient concilier en partie.
Les archives du Queyras sont pleines des minutes de ces procès.

Les historiens - surtout Jean Tivollier et Claude Isnel - en ont relevé et cité, sans les mettre en relation avec les structures sociales et les mentalités culturelles. Rappelons-en quelques-uns.
Les prés de Pra-Patris et la forêt de Riou Vert se trouvent sur le territoire de la commune de Ceillac, à la limite des communes de Guillestre, Molines et Château-Ville-Vieille. Les habitants de Molines avaient le droit d'y faire paître leur bétail et d’y couper du bois. Ceillac, alors, ne faisait pas partie de l’escarton du Queyras, mais dépendait d’Embrun. Comme la population augmentait régulièrement et que les terres manquaient, d’innombrables conflits, portant sur du bétail et des biens saisis, ont éclaté et des procès interminables ont opposé les deux communautés du XIVe à la fin du XVIIIe siècle.
La forêt de la Fusine, qui se trouve en aval de l’Ange Gardien et qui occupe la partie sud de la commune d’Arvieux, a été « albergée » (suivant le mot employé dans les contrats établis à la fin du Moyen Age, c’est-à-dire, en français moderne, « concédée ») à la « communauté » de Saint-Véran (dont le territoire était - et est toujours - presque dépourvu de forêts), qui en obtint la jouissance à perpétuité. Les habitants de Château-Queyras, le village le plus proche de la forêt, se sont sentis spoliés, contestèrent cet « abergeage » et engagèrent des procès interminables pour que leurs droits sur la forêt soient rétablis.
La forêt de Marassan, une des plus belles et des plus anciennes du Queyras, couvre les ubacs de la rive gauche du Guil, entre Abriès et Aiguilles. Elle s’étend sur les territoires des deux communes, même si elle occupe plus d’hectares à Abriès qu’à Aiguilles. Pendant des siècles, les deux communautés sont entrées en conflit au sujet du bornage de leur domaine respectif. L’enjeu était important. A laquelle des deux communautés revenaient le bois, source d’importants revenus, et les pâturages de la forêt ? Le premier procès eut lieu en 1387 et le dernier en 1834. Les sentences rendues, qui confirmaient les droits d’Aiguilles sur une partie de la forêt, ont été contestées par Abriès, ce qui donnait lieu à de nouveaux procès.

Ces faits avérés sont très importants pour comprendre ce qu’a été le Queyras et ce qu’il est encore peut-être. D’abord, bien que les folkloristes de la fin du XIXe siècle dernier et de la première moitié du XXe aient insisté sur la richesse foisonnante des traditions orales, le Queyras est aussi une vallée rurale de culture et de traditions écrites, les deux traditions, orale et écrite, ne s’excluant pas nécessairement. Ensuite, ces traditions écrites ne sont pas seulement littéraires ou en relation avec l’instruction précoce ; elles sont aussi - et surtout - juridiques et avaient pour fonction d’assurer la pérennité des intérêts supérieurs des communautés. Enfin, il faut se garder des visions idylliques de l’ancien escarton que l’on peut lire ici ou là sous la plume des historiens locaux. De violents conflits d’intérêt ont opposé les communautés. Cela a eu pour conséquence de renforcer les particularités de chacune d’elles, ce qui permet, entre autres facteurs, d’expliquer la défiance persistante qui caractérise parfois les relations nécessaires qu’entretiennent les communes actuelles. La solidarité entre les communautés n’était pas aussi étroite, sereine et forte qu’on ne le dit et écrit ici ou là, de sorte que, quand échouait la négociation, les différends étaient portés devant la justice du Dauphiné : c’est-à-dire, en fin de compte, celle de l’Etat centralisateur.

vendredi 17 juillet 2009

Pouvoirs féodaux (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Le pouvoir du Dauphin est limité par l'aristocratie locale nombreuse. Vassale, elle participe à l'exercice de la justice et contrôle en partie la vie économique. Il y a donc coseigneurie. Les nobles se répartissent en trois « pareries » : les nobles d'Arvieux, ceux de Molines, les challains de Château-Queyras, les plus puissants. Cette coseigneurie a pour origine non pas les chevaliers qui auraient participé à l'expulsion des Sarrasins, comme le propose Fauché-Prunelle, mais des soldats qui, avec le pouvoir comtal, ont encadré les paysans qui ont colonisé les hautes vallées. Elle dure jusqu'au début du XIVe s.

Le Dauphin cherche à renforcer son pouvoir. Lors des enquêtes du XIIIe s, les scribes dressent l'inventaire ou « summa » des revenus que le pouvoir peut attendre de chaque paroisse ; puis ils additionnent les revenus de chaque paroisse pour évaluer les revenus du Queyras ou « summa grossa ». Ils s'efforcent d'établir un revenu moyen, en gommant les aléas des récoltes. La fiscalité est aggravée de trois manières : par la recherche tatillonne des droits existants, par l'augmentation d'anciennes redevances, par l'apparition d'exigences nouvelles.

Deux affaires illustrent ce renforcement du pouvoir central. Le Dauphin s'empare des biens d'un grand seigneur, mort sans héritier direct, le sénéchal de Vizille, qui possédait des terres et des droits dans le Queyras. Il déchoit Obert Auruce, très puissant dans le Val Cluson. Il mène une politique plus rude encore envers l'administration locale, la mistralie (ou baylie). La noblesse du Haut Dauphiné est trop pauvre pour s'opposer à lui. Le revenu moyen d'une famille noble est de 3 livres, celui d'A. Bermond environ 6 sous.

L'aristocratie s'appauvrissant, elle aliène ses biens ou s'endette, pour faire face à la hausse des prix et à la croissance démographique. Peu à peu, les nobles sont absorbés par le monde roturier et la noblesse disparaît des hautes vallées au XVe s. Au même moment, émerge dans la société paysanne une minorité aisée et apparaît un nouveau pouvoir : la communauté rurale (ou université), dont le nom est souvent cité dans les enquêtes de 1265. Elle conserve des documents, contrôle certaines taxes, gère des moulins. Au XIVe s, elle obtient d'autres pouvoirs : elle décide des coupes de bois, perçoit des revenus, participe à la répartition des charges, acquiert des offices, etc.

mardi 23 juin 2009

Population du Queyras au XIXe siècle (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)



Dans la livraison du deuxième trimestre de 1908 du Bulletin de la Société d’études des Hautes-Alpes (Gap, 27e année, troisième série, n° 26), l’Abbé Paul Guillaume, dans un article intitulé « Mouvement de la population des Hautes-Alpes au XIXe s. », publie, dans des tableaux, les dénombrements quinquennaux de la population par commune et par canton de 1796 à 1906, en compilant les résultats des recensements qui ont eu lieu entre des deux dates (tous les cinq ans, sauf entre 1806 et 1826, en 1817 et 1820) et qui sont conservés aux Archives départementales de Gap. Il ajoute à ces chiffres officiels les deux estimations de 1698 et de 1790. La conclusion se ramène à ce constat :
« D’après l’examen des résultats de chaque dénombrement, il est facile de constater que la population s’accroît rapidement durant la première moitié du XIXe s., au moins jusqu’en 1846 ou 1851 ; mais, à dater de cette dernière époque, le mouvement devient rétrograde et la population diminue dans des proportions considérables ».

Ce qui est vrai des Hautes-Alpes l’est aussi du canton d’Aiguilles (le Queyras historique), où la décroissance de la population commence plutôt que dans le reste du département. A partir du recensement de 1836 (7577 habitants contre 7637 cinq ans plus tôt), le Queyras perd régulièrement ses habitants. Un examen attentif de ces chiffres, commune par commune, fait ressortir le cas très particulier d’Abriès, qui était la commune la plus peuplée du Queyras au début du XIXe siècle et dont la population a varié dans des proportions importantes à plusieurs reprises, parfois en diminuant de moitié ou en passant du simple au double. En 1801, la commune compte 1815 habitants. Mais cinq ans plus tard, elle ne compte plus que 981 habitants. Près de la moitié de la population de 1801 a disparu entre deux recensements. En 1817, la population n’a guère augmenté par rapport à 1806 ; elle est de 1071 habitants. Trois ans plus tard, en 1820, la commune retrouve à quelques habitants près le niveau démographique de 1801 et Abriès est peuplée de 1803 habitants. Ces variations brutales se reproduisent. En 1826, 1868 habitants sont recensés. Cinq ans plus tard, en 1831, ils ne sont plus que 1051. Mais en 1836, le niveau atteint dix ans plus tôt est presque retrouvé : 1829 habitants.
En 1846, la dépopulation a commencé. A Abriès, sont recensés 1726 habitants. Cinq ans plus tard, ils ne sont plus que 938 et en 1856, leur nombre augmente de près de 60 % pour atteindre 1528 habitants. Ces variations se constatent aux recensements suivants : en 1861, 856 habitants ; en 1866, 1202 habitants ; en 1871, 1204 habitants ; en 1876, 782 habitants. Ensuite, la décroissance démographique se fait régulière, sans à coups, jusqu’à ce que la population en 1968 descende au-dessous de 200 habitants.

Peut-on expliquer ces dénombrements erratiques, et si oui, comment ? Notons que ces variations brutales ne se constatent pas à Aiguilles, sauf entre 1886 et 1891, où la population passe de 558 à 407 habitants pour retrouver en 1896 le niveau de 515 habitants, mais cette variation s’explique par les incendies qui ont détruit le village en 1889 et 1891. Les dénombrements de la population dans les autres communes du Queyras ne présentent pas non plus de variations semblables, sauf à Château Ville-Vieille, dont la population passe de 1128 à 991 habitants entre 1796 et 1801, puis de 991 à 1248 habitants entre 1801 et 1806 ; et de 1264 à 1876 puis à 1337 habitants entre 1817 et 1826. Molines, Ristolas, Saint-Véran voient baisser presque aussi régulièrement leur population, avec de temps en temps des variations brutales, comme à Saint-Véran, dont la population évaluée à 669 habitants en 1826 croît en 1831 jusqu’à 800 habitants et en 1836, à 831 habitants.

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour rendre compte de ces variations. Il est possible que les recensements n’aient pas été effectués à la même saison. Dans ce cas, les baisses brutales sont dues à l’absence dans les villages des migrants saisonniers et les remontées brutales sont consécutives à la date à laquelle le recensement a été effectué. Ces erreurs de dénombrement, toujours possibles, ne sont pas le facteur déterminant, puisque les variations brutales touchent surtout Abriès. On sait que cette commune a souffert du plus fort taux de dépopulation entre 1831 et 1960 et qu’en 1968, elle avait perdu 90% de sa population de 1836. L’ampleur de la dépopulation s’explique sans doute par le surpeuplement de cette commune, qui fut aux XVIIe et XVIIIe s. la plus prospère du Queyras (cf. Harriet Rosenberg). Plutôt que de rechercher les causes de ce phénomène, il est préférable de l’accepter tel qu’il est et d’en conclure à la très forte mobilité de la population d’Abriès, de ses éleveurs qui ont longtemps pratiqué la transhumance inverse et entretenu pendant des siècles des relations avec les habitants des vallées piémontaises et qui étaient rompus aux finesses des transactions commerciales. Il suffisait d’une mauvaise récolte et d’une évolution brutale des marchés pour qu’une partie de la population s’en aille pendant quelque temps du village et cherche ailleurs des revenus honorables.

jeudi 21 mai 2009

Pluri-activité (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Par ce terme, les économistes et les édiles désignent le fait que les Queyrassins, pour accéder à un niveau de vie « moyen » ou jugé correct dans la France actuelle, sont obligés d’exercer au cours de l’année et suivant la saison divers métiers ou activités. Le phénomène est ancien. Il touchait surtout les hommes qui étaient contraints d’avoir deux ou plus de deux métiers pendant l’année. Le phénomène est économique certes ; il a aussi des conséquences sociales et culturelles, dans la mesure il a contribué à forger une certaine identité queyrassine, valorisant l’énergie, le goût du travail, l’habileté manuelle, la débrouillardise, la frugalité et le sens de l’épargne.

Il est aisé d’expliquer ce phénomène. La pluri-activité est et a été imposée - presque naturellement - par la nécessité et les réalités physiques. Il est possible de retenir trois facteurs : saisonnalité des activités agricoles, insuffisances des revenus tirés des activités traditionnelles, isolement relatif de la vallée. Les travaux agricoles - à la fois de culture et d’élevage - se succédaient intensément d’avril à octobre (il y avait « trois mois d’enfer », disent les anciens) : fenaison, récoltes, troupeaux à garder, etc. De novembre à mars, l’activité agricole ralentissant, les hommes jouissaient de temps pour faire autre chose. Les revenus que la plupart des familles tiraient de cette activité agro-pastorale se révélaient vite insuffisants, soit parce que les familles avaient trop d’enfants, soit que les propriétés fussent trop exiguës, soit que, le mauvais temps se prolongeant jusque en été, les récoltes aient été peu abondantes. Isolées en partie du reste du Dauphiné, situées à l’écart des flux commerciaux, les familles avaient tendance à vivre partiellement en autarcie et à n’acheter à l’extérieur que ce qu’elles ne pouvaient pas produire : on file la laine ; on forge ses outils et ses clous ; on fabrique ses souliers ; on décide des corvées pour refaire les ponts et les chemins, etc.

Tous les témoins des siècles passés relèvent ce phénomène, par exemple quand ils disent que les paysans sont aussi artisans. Un des aspects les plus spectaculaires de cette pluri-activité est fourni par l’émigration saisonnière. A l’automne, les chefs de famille et les jeunes gens vont faire du commerce à Marseille, Toulon, Lyon, ou vont se louer comme maîtres d’école ou régents de village dans les vallées plus accueillantes de Provence. Tous les Queyrassins âgés se souviennent avoir exercé plusieurs activités pour survivre. Il suffit de les interroger : ils étaient bûcherons et éleveurs, sabotiers, balanciers et paysans, etc. Au Roux d'Abriès, les V. qui cultivaient des terres tenaient une épicerie, une cave, un bar. Ils étaient quincailliers et taillandiers ; ils possédaient un moulin, avec une forge, et ils fabriquaient des clous et des outils ; ils vendaient de petites machines, des boulons, des charnières, des ciseaux à bois, etc. La famille B. de Ristolas vendait des graines de toutes sortes au détail, en utilisant comme mesure une petite cuillère. A La Monta, Laurent B, agriculteur et éleveur, était aussi vitrier et photographe.

Dans les années 1950, le gouvernement ayant décidé de moderniser l’agriculture de montagne pour la « sauver » d’une mort annoncée, le Queyras est devenu une « zone témoin » (le lieu où a été expérimentée une politique qui a ensuite été étendue aux autres zones de montagne). Des aides et des crédits y ont été affectés, etc. Un des points forts de cette politique a consisté, outre la modernisation des méthodes, le développement de l’irrigation par aspersion et l’introduction de machines, à apprendre aux paysans des métiers artisanaux, en particulier l’ébénisterie, afin qu’ils se constituent, en les pratiquant, des revenus d’appoint. De jeunes Queyrassins ont été formés ; des aides leur ont été attribuées pour acheter des outils et des machines à bois. Beaucoup ont fait de la fabrication de meubles et d’objets sculptés soit leur activité principale, soit une activité complémentaire.
Aujourd’hui, une vingtaine de familles en vivent.

Dans les années 1960, le maire de Ceillac, Philippe Lamour, dont l’expérience en matière d’aménagement du territoire était reconnue de tous, a incité les Queyrassins à investir des sommes importantes pour développer le tourisme d’été et d’hiver : beaucoup d’éleveurs sont devenus aussi moniteurs de ski, perchistes, gardiens de gîte, pisteurs. Aujourd’hui, la pluri-activité est surtout saisonnière. Dans le tourisme, à la saison d’hiver (du 15 décembre à la fin mars) succède la saison d’été (juillet et août). Beaucoup de nouveaux Queyrassins passent des métiers liés au ski en hiver aux métiers liés à la randonnée et au tourisme vert en été.

samedi 18 avril 2009

Pittoresque de peintre (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Le pittoresque n'est pas seulement l'alliance des bois, des rochers et des eaux, comme le définit Henri Ferrand, c'est aussi et surtout, comme l'indique l'étymologie (le mot, emprunté à l'italien, est formé sur un verbe, qui signifie « peindre »), le spectacle de la nature qui s'offre à nos yeux et qui fait sur nous une si forte impression que nous ressentons l'envie de le peindre, de le représenter, de le reproduire, soit en le dessinant, soit en le peignant, soit en le photographiant. De fait, les sites principaux du Queyras, du moins ceux qui étaient jugés pittoresques, ont été très souvent représentés depuis que, au début du XIXe s, s'est développé le goût des voyages et des excursions en montagne. Ces sites sont la Combe, le hameau de la Chapelue qui se trouve à l'entrée du défilé des Crupies, Fort-Queyras construite sur un piton rocheux, et, bien entendu, le village de Saint-Véran.

Analysons ces tableaux, connus de tous les Queyrassins, datant du début du XIXe s. et qui représentent le Fort-Queyras. Les auteurs des deux premiers (Sabatier et Cassien, reproduits dans Fort-Queyras, de A et O Golaz, p 13 et p 51) se sont placés au-delà du village de Château-Queyras, en amont du Fort, en direction de Ville-Vieille. Ils se trouvent plus bas que le piton rocheux qu'ils dessinent, en contre-plongée, dirait-on si l'on analysait le plan d'un film, de sorte que le piton et la forteresse se détachent sur un fond de montagnes élevées, celui que forment la dent du Ratier et les aiguilles de Furfande, dites aussi, à cause de leurs dentelures, les scies de Furfande. Ainsi, l'altitude du site est accentuée et, dans les tableaux, elle paraît beaucoup plus élevée qu'elle n'est dans la réalité. Le piton et la forteresse, qui se trouvent à 1300 m d'altitude, se dressent verticalement, presque à la hauteur de la dent du Ratier qui culmine à 2400 m. L'effet est saisissant, le relief est forcé, l'impression de verticalité escarpée est accentuée. L'horizon se trouve relégué tout en haut du tableau : c'est un ciel sombre, gris, chargé de lourds nuages menaçants. Paradoxalement, l'horizon est vertical. La forteresse s'élève vers le ciel, qu'elle semble presque atteindre.
Dans ces tableaux, le pittoresque ne se ramène pas au seul accidenté. Il est l'extrême de l'accidenté. L'horizon bouché bascule dans la verticalité, comme dans cette description d'un voyageur : « Ici, les moindres anfractuosités des parois ont donné prise aux racines des pins ; là la muraille blanche s'élève jusqu'au ciel ».

Regardons ces autres gravures de la forteresse (Fort-Queyras, de A et O Golaz, p 41 et p 65, Lord Monson et Louis Haghe, in Voyage dans les Alpes en 1838, reproduit sur la couverture du livre du général Guillaume). Les dessinateurs se tiennent en aval du village, sur les bords du Guil. Là encore, l'horizon a été relégué dans le haut du dessin. L'espace est occupé aux trois-quarts par le piton, énorme falaise verticale, au pied de laquelle coulent les eaux du Guil. Le relief paraît plus escarpé qu'il ne l'est, grâce à l'accentuation de l'effet de contre-plongée. L'on se demande comment des hommes ont pu accéder au sommet pour y construire la forteresse, laquelle apparaît comme un défi lancé aux cieux proches. La nature est sombre, farouche, sauvage ; les couleurs sont presque noires ; le ciel, couvert de gros nuages gris. Il fait presque nuit. Le Queyras représenté est obscur, sans lumière, froid et dénudé dans son sauvage isolement : le pittoresque paroxystique.

En quelques décennies, le pittoresque romantique et sombre du Queyras des dessinateurs français ou anglais, Cassien, Sabatier, Bartlett, Monson, Haghe, etc. a changé ; plus exactement, il a cédé sa place à ce que j'appellerais le photogénique en couleurs tel que l'ont exploité des photographes contemporains, J Lapeyre et P. Putelat, dans leurs albums ou leurs cartes postales. C'est le Queyras des randonneurs, des amoureux de l'effort physique à des altitudes élevées. Un autre Queyras surgit, celui des vacances, du soleil, de la lumière vive, un Queyras lumineux et serein, un Queyras méditerranéen, vert et accueillant. C'en est fini du pittoresque sombre et tragique, sauvage et rude, des gorges, des défilés, des ravins, des rochers escarpés. Ce que voient les touristes modernes, ce sont les alpages fleuris, les cols, les sentiers serpentant dans les prés, les belles couleurs de la nature, les forêts de mélèzes ; des villages riants qui exhibent leurs fontaines, leurs cadrans solaires, leurs belles pierres, leurs chapelles et églises, leurs croix. A la gravure sombre a succédé la photo couleurs tirée sur du papier glacé ; et à la nature farouche, sombre, inquiétante, une lumière pure, qui éclate, qui chante le bonheur, une lumière sans ombres, une lumière de ciel bleu, de vacances, d'insouciance.

En un siècle et demi, le Queyras a suscité deux séries d'images, sinon quasiment contradictoires, du moins situées à l'opposé l'une de l'autre, et qui se sont succédé dans le temps, sans jamais se recouvrir : du malheur au bonheur, indice sans doute de mutations économiques et sociales qui ont affecté le Queyras en profondeur.

dimanche 15 mars 2009

Pittoresque littéraire (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Au XIXe siècle, les Alpes sont à la mode. Les aristocrates anglais, puis les bourgeois européens se font disciples de Rousseau pour devenir des montagnards, fût-ce le temps d'une excursion, moins pour respirer l'air pur, sain, tonifiant d'une nature qui n'a pas encore été touchée par le progrès que pour jouir des spectacles impressionnants qu'offre la montagne. Ils admirent les accidents du relief, les gorges aux profondeurs insondables, les hautes falaises qui semblent toucher les cieux, les torrents aux eaux bouillonnantes et grondantes. En un mot, ils recherchent le pittoresque, comme seule la montagne élevée et sauvage peut le susciter. Le Queyras des voyageurs du XIXe s. et des premiers touristes, ce sont les cimes et les abîmes, les défilés et les rochers terrifiants, sombres, farouches, qui suscitent dans l'esprit des bourgeois posés des stupéfactions épouvantées.
Voici comme Henri Ferrand, voyageur, photographe et écrivain à ses heures, analyse en 1909 le pittoresque de la Combe du Guil :
« Le pittoresque est une heureuse alliance de trois éléments de beauté : les bois, les rocs et les eaux, et c'est parce qu'elle les combine de la façon la plus variée que la Combe évoque à un si haut degré l'impression de pittoresque ».

Là où les voyageurs des XIXe et XXe s, avides de sensations fortes, ne voient que des « éléments de beauté », le citoyen Bonnaire, qui fut préfet des Hautes-Alpes et qui se présente comme un homme éclairé soucieux d'améliorer le niveau de vie des montagnards, voyait en 1801 (avant que les écrivains romantiques ne mettent à la mode le voyage dans les Alpes) des montagnes qui l'effrayaient : « Le département des Hautes-Alpes, hérissé de rochers, de glaciers, coupé par une multitude de torrents et de précipices, n'offre à l'oeil rien que de repoussant : on conçoit difficilement que des hommes aient pu se déterminer à fixer leur habitation dans ces vallées profondes et étroites que le soleil semble éclairer à regret et qui, soumises à toutes les rigueurs d'un climat âpre et variable, dédommagent à peine le cultivateur de ses avances et de ses sueurs ».

Que de différences entre ces deux visions de la montagne ! Même les auteurs queyrassins ne parviennent pas toujours à se démarquer des idées à la mode ou dominantes et succombent eux aussi à l'exaltation des beautés sauvages de leurs montagnes, reprenant à leur compte la vision pittoresque et effrayante qui en est diffusée par les voyageurs. Le général Guillaume cède au grandiose pittoresque : « Lorsque le voyageur remonte les gorges du Guil, il se défend difficilement contre une sensation d'oppression, d'angoisse même, entre les gigantesques falaises qui le dominent de part et d'autre et semblent prêtes à 1’écraser de leur masse ».
Même Jean Tivollier, né à Fontgillarde, succombe à ce pittoresque : « On suit en corniche les sinuosités des rochers où les Guil coule à une profondeur vertigineuse; on ne peut se défendre d'un frisson quand on se penche sur l'abîme ». Ou encore : « Une impression saisissante vous étreint en face de cette nature grandiose et primitive; on se sent comme écrasé par ces murailles titanesques qui renvoient l'écho du bruit que le Guil éveille en cette solitude ; l'admiration le dispute à la crainte et ce spectacle a un caractère inoubliable ». Ou bien : « Les ravins se transforment en dragons furieux coupant la route et l'interceptant par des amas de terre, de pierres et de rochers ».

Du Queyras, ces amateurs de pittoresque ne voient pas ou ne savent pas voir les alpages, les prés fauchés, les paysages souriants modelés par la main de l'homme. Ils ne voient pas ce qui relève d'une antique culture ; ils voient les rocs, les cascades, les falaises, les pics, les précipices, tout ce qui fait naître des sensations fortes, tout ce qui impressionne, tout ce qui fait s'exclamer et s'extasier, tout ce qui effraye. Ne les voyant pas, ils n'en admirent pas les beautés. Pourtant ce sont ces paysages qui font les spécificités du Queyras, ces montagnes cultivées, irriguées, façonnées depuis des millénaires par le travail des hommes, paysages qui ne sont guère pittoresques, mais ô combien émouvants, d'autant plus que la lente disparition de l'économie agro-pastorale risque de les rendre à jamais à la nature.

samedi 14 février 2009

Les paysages du Queyras et leur évolution (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Ce sont les hommes qui font les paysages. Comme les activités évoluent, les paysages aussi évoluent. L'activité dominante aujourd’hui étant le tourisme, les paysages sont façonnés par cette activité. Dans les villages de fonds de vallée, les terrains les plus intensément utilisés sont les prés de fauche et les stations de ski; les versants proches exposées au sud sont urbanisés; les domaines skiables s'étendent sur les faces ouest ou nord; au-delà, l'espace est utilisé de façon extensive : exploitation forestière, parcours des troupeaux dans les alpages; fréquentation estivale de randonnée. Le sol est abandonné dans les terrasses d'adret et dans les alpages isolés. Le tourisme a un caractère saisonnier. En hiver, ce sont les fonds de vallée et les versants équipés en remontées qui sont utilisés; en été, les sentiers, les sites naturels éloignés. Dans le Haut-Guil, on peut distinguer deux types de paysages : celui qui est façonné par le tourisme, à Abriès et Aiguilles; et une zone à environnement préservé, Ristolas. Les zones les plus humanisées sont aussi les moins bien structurées visuellement et les plus dégradées; celles qui sont éloignées des villages sont épargnées par les aménagements et structurées.

Trois facteurs expliquent l'évolution des paysages : la dégénérescence de l'économie agro-sylvo-pastorale ; l'exode des populations ; le développement du tourisme. Pour en rendre compte, on peut distinguer schématiquement quatre étapes.

En 1800, domine le système agro-sylvo-pastoral. La végétation s'étage suivant l'altitude et l'exposition. Sur les adrets, les terres au fond de la vallée et autour des hameaux habités en permanence sont cultivées (seigle, orge ou avoine, pommes de terre) : au-dessus, s'étendent les prés de fauche puis les pâturages. Sur les ubacs, de bas en haut, s'étagent les prés de fauche, les forêts, les pâturages. Des échanges intenses se font par les chemins, ceux des cols vers le Piémont et celui de la Combe.

En 1850, les échanges se font par la route vers des régions d'élevage avec lesquelles les produits laitiers du Queyras entrent en concurrence. C'est la fin de la transhumance inverse et de l'estive des Italiens et le début de l'émigration définitive. Grâce aux fruitières, les profits tirés de la transformation du lait restent dans le Queyras. Les hameaux tendent à devenir des habitats d'estive ; la population se concentre dans les bourgs.

En 1900, la population a diminué de moitié. Le Queyras s'ouvre sur des régions non complémentaires mais concurrentes. Le lait est ramassé par de grandes laiteries, Nestlé à Gap, et les profits tirés de sa transformation ne reviennent plus aux Queyrassins. Les troupeaux de Provence transhument. Débuts du tourisme. Le paysage se modifie peu à peu. Les hameaux des adrets sont abandonnés lentement. Sur les ubacs, la forêt s'étend dans les fonds de vallée au détriment des prés de fauche.

En 1980, le tourisme est devenu l'activité principale. L'économie du Queyras dépend des centres urbains. Les cols retrouvent un intérêt, mais uniquement touristique l'été. Sur les adrets, les champs cultivés ont quasiment disparu et la superficie des prés de fauche a fortement été réduite. Les hameaux ne sont plus habités l'été que par les touristes. La forêt se développe en altitude au détriment des alpages. Sur les ubacs, la forêt s'étend au détriment des prés de fauche de fond de vallée. Les échanges se font par la Combe et l'été aussi par les cols Izoard et Agnel.

En un siècle et demi, l'habitat traditionnel a disparu, soit que des maisons tombent en ruines, soit que, transformés, les bâtiments aient changé de fonction : ce ne sont plus des fermes, mais des résidences. Le Queyras est passé d'une agriculture intensive à une agriculture extensive en voie de disparition et d'une autarcie presque totale à une complète dépendance vis-à-vis de l'extérieur. Faute de paysans, le paysage a changé. La mosaïque de champs et de prés de fauche qui le caractérisait a disparu au profit des landes. Les contours deviennent flous ; les forêts n'étant plus pâturées, les sous-bois se reconstituent. Le mélèze qui a du mal à se régénérer est concurrencé par le sapin et le pin cembro ; les anciennes cultures sont remplacées sur les adrets par les pelouses sèches et les landes à genévrier ; les prés de fauche peu à peu sont colonisés par la forêt ; l'abandon des canaux entraîne une modification de la flore et le développement de plantes qui se contentent de sols peu humides ; les alpages sont colonisés par la forêt sur les versants qui jadis étaient dépourvus d'arbre.

lundi 12 janvier 2009

Paysages (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

En France (comme partout ailleurs dans le monde), la nature n’est pas naturelle (elle ne l’a d’ailleurs jamais été), mais culturelle. Autrement dit, ce sont les hommes qui, par leur travail, façonnent et ont façonné la nature, qui la maîtrisent et l’ont maîtrisée, qui la gèrent, donnant aux paysages l’aspect qui est le leur, souvent admirable, et sous lequel nous les percevons. C’est vrai dans le Queyras comme ailleurs, bien qu’une partie de la nature - les sommets, les pierriers, les ravins abrupts - y soit hors de portée des hommes si bien que ceux-ci ont renoncé à la transformer.

De fait, ces paysages culturels sont aussi historiques, ce qui signifie qu’au fil des siècles, en fonction du travail qui les a produits, les paysages changent. Voici comment V.A. Malte-Brun, en 1882, dans La France illustrée, décrivait la vallée du Guil, entre Château-Queyras et Ville-Vieille :
« Des champs où le lin, l’orge, l’avoine et le seigle viennent à une très grande hauteur ; des prairies à travers lesquelles serpente le Guil, et s’étendant jusque sous de vastes forêts de mélèzes, qui couronnent les montagnes ; sur celles-ci d’immenses pâturages et une foule de plantes rares ; des hameaux dont la plupart ne sont habités que pendant la belle saison, des canaux, qui, sur des échafaudages soutenus par des quartiers de roc au-dessus du Guil, portent la fécondité d’un côté à l’autre du vallon : tel est l’aspect du pays ».
Aujourd’hui, l’aspect de cette portion de la vallée est tout autre. Malte-Brun décrit un paysage agricole. De fait, il n’y a plus de champs cultivés, plus de canaux surélevés. Les hameaux d’estive sont souvent en ruines, les prairies de moins en moins souvent fauchées.

Il en va ainsi des forêts. Il y a deux siècles, le Queyras était moins boisé qu’il ne l’est aujourd’hui. Longtemps, la forêt a constitué pour les communautés une ressource importante, dont le contrôle a provoqué de longs conflits (cf. l'article consacré aux procès). Pendant la longue période de prospérité et de croissance démographique du XVIe au XVIIIe siècle, la superficie occupée par la forêt a reculé, en dépit des mesures prises pour éviter une déforestation massive, ce qui a eu pour conséquences de renchérir le prix du bois d’œuvre, plus rare (l’abbé Gondret en témoigne dans ses Mémoires historiques). On a eu recours à la pierre pour remplacer le bois. Dans les années 1860, une loi forestière a été votée, laquelle incitait les communes à préserver les forêts et, grâce à des avantages fiscaux, à replanter en forêts les terres laissées en friches.

Il en va ainsi des prés de fauche. L’exemple du Pré Michel, situé par du belvédère du Viso, dans la commune de Ristolas, est éclairant. Comme le montrent les auteurs d’une brochure publiée par le Parc Naturel Régional, la forêt gagne peu à peu sur la prairie à cet endroit et ailleurs dans tout le Queyras depuis 1920 ou 1940, car tout pré, à partir du moment où il cesse d’être fauché, se parsème en quelques décennies de trembles, puis redevient forêt. Des photos du Pasquier, hameau de la commune d’Arvieux, prises dans les années 1930, montrent un paysage de prés d’altitude bien délimités et bien entretenus, comme si l’herbe y avait été passée au peigne fin. Soixante ans plus tard, ces versants, qui ne sont plus fauchés, sont peu à peu gagnés par les arbustes.

A terme, des paysages, faits de parcelles en terrasses et de prés de fauche, qui, pendant des siècles, ont été typiquement queyrassins, spécifiques de l’agriculture de haute montagnes et qui sont l’œuvre des hommes, risquent dans un avenir proche, quand les derniers éleveurs auront fermé leur étable, de disparaître et d’être rendus à une sorte de brousse arborée puis à la forêt. Il y en a encore quelques-uns, qu’il faut se presser de voir. Ainsi, à Saint-Véran. En juillet et en août, en face du village, sur la rive gauche de l’Aigue Blanche, les cônes de déjection de quelques torrents, débarrassés de toute pierre, irrigués sans doute et peut-être fumés au printemps ou à l’automne, sont encore fauchés. On y admire le travail séculaire des hommes qui ont tracé au milieu de ces éboulis informes des parcelles nettement délimitées, les ont entretenues avec un soin amoureux (imaginons les longues journées de travail que tout cela a nécessité), et dont l’herbe taillée ras varie du vert tendre au vert foncé. C’est un des plus beaux et des plus émouvants paysages de montagne que l’on puisse voir dans notre pays.

Il en va ainsi des terrasses qui constituent (ou constituaient quand elles étaient encore entretenues et visibles) un des éléments essentiels du paysage queyrassin. Les terrasses, ce sont des murets de pierres sèches ou des talus de terre couverts d’herbes qui servent à retenir la terre arable et permettent de cultiver les parcelle abruptes. Les versants d’adroit, au-dessus ou autour des villages, sont organisés ainsi. Il y a un siècle, quand la montagne était une ruche en activité, elle se présentait sous l’aspect d’un immense jardin de pente, paysage qui, hélas, est en train de disparaître en même temps que ses auteurs, à savoir les paysans. Car, en montagne, ce sont aussi les paysans qui ont fait les paysages. L’entretien des terrasses n’est pratiquement plus assuré ; les prés sont de moins en moins souvent fauchés. Les communaux, que les bêtes jadis paissaient au printemps, ne sont plus que des friches à mauvaises herbes et à arbustes. Le remembrement qui a eu lieu dans le Queyras, avec difficulté, a fait disparaître les plus petites parcelles.

En bref, les paysages du Queyras, dont la principale caractéristique est d’être culturels, façonnés par le travail des hommes, historiques, changeants, montrent à quel point l’idée de sanctuaire - en quoi certains écologistes voudraient transformer le Queyras -, est un pur mythe, qui repose sur la thèse imaginaire et démentie par les faits d'une nature qui n’aurait pas changé depuis la Création, toujours la même au fil des siècles, « naturelle » en quelque sorte.

dimanche 21 décembre 2008

Paroisses (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)


Paroisses

Au XIXe s, le Queyras était composé de sept communes et de quinze paroisses : Abriès, Les Roux, Aiguilles, Arvieux, Le Veyer, Château-Queyras, Ville-Vieille, Montbardon, Molines, Fontgillarde, Ristolas, l'Echalp, La Monta, Saint-Véran, La Chalp.

Abriès a deux patrons : Saint-Pierre et Saint-Antoine. Les chapelles des hameaux sont consacrées : Le Cros à Sainte-Marie-Madeleine ; Le Malrif à Sainte-Marguerite ; Le Tirail à Notre-Dame de la Visitation ; Valpreveyre à Saint-Roch ; Le Varenc à Saint-Claude; Le Villard à Saint-Jacques.

Patron du Roux : Saint Jean-Baptiste. Les chapelles des hameaux sont consacrées : L'Alveyo (la Levée) à Saint Antoine ; Les Granges à Saint-Barthélémy ; La Montette à Marie Madeleine ; Pra-Roubaud à N-D des Neiges.

Patron d'Aiguilles : Saint Jean-Baptiste.
Les chapelles des hameaux sont consacrées : La Caramagne et Eigliers à Saint-Louis roi de France ; Haut et Bas-Chalvet à Sainte-Marie-Madeleine ; Le Lombard à N-D des Neiges ; Peynin à N-D de la Nativité ; Collet à la décollation de Saint Jean-Baptiste.

Patron d'Arvieux : Saint Laurent. Les chapelles des hameaux sont consacrées : Brunissard à Saint-Pierre ; La Chalp à Sainte-Barbe ; Le Coin à Saint-Antoine ; Les Maisons à Saint-Chaffrey ; Les Moulins à Saint-Claude ; Les Pasquiers à Saint-Roch ; Villard-Gaudin à Saint-Jacques.

Le Veyer a pour patrons Saint-Claude et Saint-Antoine. Les chapelles des hameaux sont consacrées : Bramousse à Notre Dame de la Présentation et Sainte-Marguerite ; Le Chatellart à Saint-Marcellin ; Les Escoyères à Saint-Roch, Sainte-Marie-Madeleine, Saint-Romuald.

Patronne de Château-Queyras : Sainte Marie-Salomé. Les chapelles des hameaux sont consacrées : La Chapelle à Saint-Sébastien ; Les Meyries à Saint-Jacques ; Rouet à Saint-Charles Borromée ; Souliers à Saint-Pierre.

Ville-Vieille a pour patron Saint-André. Les chapelles des hameaux sont consacrées : Prats-Bas à Saint-Augustin ; Prats-Hauts à Saint-Bamabé ; Chalvet à N-D de la Visitation.
Patron de Montbardon : Saint-Chaffrey. Une chapelle est consacrée à Saint-Arsène.

Molines a pour patron Saint-Romain. La chapelle de Pierre-Grosse est consacrée à Saint-Sébastien ; Le Serre-des-Chabrands à Saint-Jacques et Saint-Philippe. Une chapelle est consacrée à Saint-Simon.
Patron de Fontgillarde : Saint-Pierre. La chapelle du Coin est consacrée à N-D de la Visitation.

Ristolas a pour patron Saint-Marcellin. La chapelle des Maisons-Neuves est consacrée à Saint-Roch.
La paroisse de l'Echalp a pour patrons Saint-Antoine et Saint-Sébastien ; celle de La Monta, Saint-Laurent.

Saint-Véran a pour patrons Saint-Véran et Sainte-Marie-Madeleine. La chapelle des Raux est consacrée à Sainte-Anne.
La paroisse de La Chalp a pour patronne Sainte-Agathe.

mardi 2 décembre 2008

Parc naturel Régional (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)






Pour comprendre ce qu’est le Parc Naturel Régional du Queyras, il convient d’abord de rappeler ce qui distingue d’un point de vue juridique les parcs naturels nationaux des parcs naturels régionaux. Les parcs nationaux ont été institués par la loi du 20 juillet 1960. Leur objet est de protéger la faune et la flore dans des zones dépeuplées, soit à la suite de l’exode rural, soit à cause des difficultés de relief et de l’hostilité des éléments. C’est une sorte de conservatoire du patrimoine naturel. Toute construction y est interdite ; les hommes n'y sont admis que provisoirement et à titre de visiteurs, obligés de respecter des règles strictes et contraignantes.

Les parcs régionaux ont été créés, non par une loi, mais par un décret et plus tard. Le décret date du 1er mars 1967. Leur objet est tout autre. Ils ont pour but non pas d’éliminer toute présence humaine permanente, mais de maintenir la vie humaine dans des zones en voie de dépeuplement. Cela ne peut se faire qu’à condition que des activités diverses et nouvelles, dont le tourisme, s’y développent. Autrement dit, dans l’esprit des législateurs, les Parcs Naturels Régionaux n’ont pas pour fin ultime la nature et la seule nature, mais le maintien des hommes dans une nature entretenue et préservée.

Très vite, il est apparu aux membres du SIVM (Syndicat intercommunal à Vocations Multiples) créé en 1966 par Philippe Lamour que le Queyras répondait parfaitement aux conditions fixées par le décret de 1967, qu’il devait devenir un Parc Naturel régional et que son avenir passait par la création de cette institution. Comme cela est écrit dans le n° 1 de la revue Le Courrier du Queyras : « Le Queyras est déjà, en fait, un parc naturel. C'est le pays des forêts, des eaux abondantes, des prairies que l'été couvre d'un tapis floral dont la splendeur est légendaire. C'est le pays des villages et des hameaux groupés autour des chalets et des fustes à séchoir, habités par une population aux bras robustes et à l'esprit ouvert, accueillante et vaillante » (cité par le Général Guillaume, Le Queyras, p 181).

La question de la création du Parc a été étudiée dès 1970. Un double objectif s’est imposé : obtenir l’accord des communes et respecter les valeurs traditionnelles. En juin 1973, a été élaborée la charte du Parc ; en 1977, le Conseil régional de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur a créé le Parc Naturel Régional du Queyras. Le vingtième anniversaire a été célébré en 1997, et le trentième en 2007, et à ces occasions, une nouvelle charte a été élaborée, non sans difficultés, puisqu’il semble bien que des élus s’y soient opposés. L’organisme est géré par un Syndicat mixte et son action est soutenue par une Association des amis du Parc du Queyras fondée en 1979. La revue Le Courrier du Queyras, actuellement en sommeil et qui paraissait deux fois par an, fait connaître les projets et les réalisations du parc et mène des campagnes pour la défense de la montagne (protection de la flore et de la faune, protestations contre les déposes par hélicoptère, etc.).

Le point fort du Parc est de confier le développement du Queyras à la population elle-même ou à ses représentants élus. Des résultats tangibles ont été obtenus : les lieux à haute fréquentation touristique sont propres ; les décharges publiques ont été fermées ; des sentiers écologiques ont été aménagés ; des règlements d’urbanisme obligent à respecter un style dans les constructions neuves ou dans les rénovations, la faune et la flore sont protégées. Malheureusement, ces résultats ne sont pas toujours à la hauteur des espoirs que ses fondateurs y avaient mis. Ce n’est pas tant les moyens qui font défaut. Certes les subventions versées ne sont pas très importantes et les ressources du Parc sont modiques.

samedi 8 novembre 2008

Mémoire savante du Queyras



Ce qui ne cesse d’étonner, c’est l’abondance d’ouvrages ou d’articles savants qui, depuis près de deux siècles, sont consacrés au Queyras. Ces écrits forment une mémoire savante, distincte de la mémoire populaire, qu’elle soit orale ou écrite, telle que l’expriment les conteurs, les « anciens » ou les Queyrassins âgés (M. Borel, M. Bourcier, Mme Messimilly, M. Arnaud) qui se souviennent avec émotion des dures conditions de vie qu’ils ont connues « autrefois ». La mémoire savante n’est pas très différente de la mémoire populaire : elle obéit aussi à des exigences qui la dépassent, son sens dépend du moment où elle a été élaborée, elle charrie des intentions ou des présupposés, qu’il faut analyser, afin de ne pas prendre le « savoir » accumulé pour vérité d’Evangile. Prenons trois ou quatre exemples précis.


La république des escartons
Au milieu du XIXe siècle, le juriste Fauché-Prunelle (1795-1863), dans son Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes cottiennes briançonnaises (2 tomes, 1856, 1857), écrit p 321, tome 1 : « l’abolition de la féodalité que les Français (…) n’ont obtenue (…) qu’à la fin du dix-huitième siècle par un acte éminemment juste et équitable (...), les Briançonnais l’ont obtenue, dès avant le milieu du quatorzième siècle, au moyen d’un accord volontairement et réciproquement contracté (…) ». Il est, sous le Second Empire, au moment où il semblait improbable d’établir en France un régime républicain, l’inventeur de la « république des escartons ». Avec la charte de 1343, les Briançonnais auraient arraché au pouvoir féodal une « pleine liberté d’administration locale du pays par le pays ».
Cette hypothèse est répétée depuis un siècle et demi, sans jamais être examinée. Or, Henri Falque-Vert, auteur de Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe siècle (Presses Universitaires de Grenoble, 1997), infirme cette belle et heureuse vision. Dix-huit délégués seulement représentant les trente-sept communautés du Briançonnais étaient présents à Beauvoir en Royans, où la charte a été signée. Le Queyras a envoyé un délégué, Pragelas et Château-Dauphin aucun. Les dix-sept autres délégués représentaient Briançon et Oulx, les deux vallées les plus prospères. Ce sont les marchands qui ont joué un rôle déterminant dans la négociation, et non les paysans éleveurs. En 1343, le Dauphin croule sous les dettes. Il vend donc des droits. En 1282, l’accession au pouvoir des barons de la Tour du Pin a étendu l’Etat vers les plaines du Rhône, plus riches. Les hautes vallées, que le Dauphin opprime (plus de 50% de la richesse produite sont prélevés), perdent alors de leur intérêt. En 1339, Humbert II envisageait de vendre le Briançonnais. Faute d’acheteur, il a donc proposé aux habitants de racheter ses droits. Les 12000 florins de la vente correspondaient aux impôts prélevés chaque année dans les 37 communautés du Grand Escarton (11723 florins en 1339). Il n’y a rien eu de « républicain » dans ces marchandages féodaux. Selon Fauché-Prunelle, cette « république » continuerait d’anciennes municipes gaulois. Or, les libertés que le Dauphin a concédées étaient souvent acquises depuis longtemps. Il en est ainsi du droit d’élire les représentants, syndics, mansiers, procureurs. En 1265, les Briançonnais choisissaient déjà leurs représentants : les mansiers (le manse correspondant au terroir d'un hameau ou d’un quartier), qui répartissaient entre les familles l’impôt qui pesait sur le manse. La « pleine liberté d’administration » s’est en fait forgée au fil des ans dans la communauté fiscale du manse, celle des voisins d'un même hameau ou d’un même quartier. Il en est ainsi du titre « affranchis et bourgeois ». Il signifiait seulement que ces bourgeois étaient libérés de la taille arbitraire et soumis à la taille fixe. Les gens d’Abriès et tous les paysans aisés avaient obtenu cette franchise avant que la Charte ne soit signée.


La pauvreté
Le général Guillaume a donné à son livre Le Queyras le sous-titre « Splendeurs et calvaire d’une haute vallée alpine », accréditant avec le mot calvaire une vision tragique du Queyras, forçant la misère dans laquelle auraient vécu les Queyrassins. Ceux qui écrivent sur le Queyras insistent sur la pauvreté, donnant l’impression qu’au Queyras était échu pour seul lot le malheur. Certes, une crise économique très grave a touché le Queyras à compter de 1830. Dans les années 1900-60, la situation à la suite de l’hécatombe de 1914-1918 et de l’exode massif, est dramatique.
Mais, pendant plusieurs siècles et jusqu’au début du XIXe s, le Queyras a été relativement prospère (par rapport à d’autres régions du Sud de la France). Plusieurs faits l’attestent. Au XVIIIe s, Abriès compte des ouvriers agricoles payés à la journée. Ils se marient, ils acquièrent des biens, ils rédigent des testaments. En 1748, l’un d’eux lègue à chacun de ses enfants et à ses petits-enfants des sommes allant de 9 à 80 livres (80 livres étant alors le salaire annuel d’un maître d'école). C'est une succession importante, laquelle est inférieure à celle des paysans propriétaires - ce qui explique, entre autres raisons, que tant de notaires aient pu établir une étude jusque dans les plus petits villages du Queyras. Les ingénieurs, de la Blottière et Ricord, qui ont cantonné avec les armées royales à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe s., ont été étonnés de constater la relative prospérité des Queyrassins. Harriet Rosenberg les cite souvent dans A Negociated World. L’instruction précoce dès le XVIe s (et peut-être avant) est souvent meilleure dans le Queyras que dans les villes riches et prospères du bassin parisien. Alors que, ailleurs, la règle était le fermage, le métayage ou le salariat agricole, presque tous les Queyrassins étaient propriétaires. Ils possédaient des terres, leur maison, leurs outils, du cheptel (le mot signifie aussi « capital ») ovin et bovin, mulets, ânes et mêmes chevaux. Forêts, alpages, pentes abruptes formaient le communal que les habitants géraient eux-mêmes. Fours et moulins étaient des biens collectifs. Tout cela représentait un capital qui, avec du travail, produisait des revenus.



La culture
Le patrimoine du Queyras est connu depuis longtemps. Il est vrai qu’il a été, dans les années 1900-1950, parcouru par les responsables du Musée des Arts et Traditions populaires ou du Musée dauphinois, qui y ont acheté coffres sculptés, bâts de mulets, fourches en bois, râteaux, lits fermés, navettes, rouets, trousses, outils de taillandier, etc. Or, c’est un autre patrimoine qui est recensé dans l’Inventaire général du Patrimoine de la France que l’on peut consulter par internet dans les bases de données Mérimée et Palissy du Ministère de la Culture : non pas les objets de la vie quotidienne ou les outils de l’économie agropastorale, mais tout ce qui se rapporte à la vie spirituelle ou morale, chapelles, oratoires, églises, objets du culte, retables, croix ouvragées, tableaux, sculptures, etc. La base Mérimée (édifices) compte environ 160000 notices détaillées ; la base Palissy (mobilier, objets) 260000 notices. La France compte un peu plus de 36000 communes. La moyenne des édifices recensés par commune est environ de 5 et celle du mobilier et des objets est de 8. Ces deux chiffres, 5 et 8, fournissent un indicateur pour évaluer la richesse du patrimoine bâti (chapelles, lavoirs, oratoires, fontaines, églises, digues, maisons anciennes, etc.) ou mobilier (objets de culte, tableaux, sculptures, etc.) d’une commune. Abriès compte 47 édifices recensés et 49 notices sur les objets, tableaux ou pièces de mobilier, soit 10 et 7 fois plus que la moyenne nationale ; la commune d’Aiguilles 38 et 8 ; Arvieux 56 et 62 ; Château-Queyras 54 et 82 ; Molines 23 et 17 ; Ristolas 20 et 7 ; Saint-Véran 40 et 48. Les communes du Queyras comptent parmi les plus riches de France en édifices et en objets et, proportionnellement à leur population, plus riches que de grandes villes comme Aix en Provence (198 notices dans la base Mérimée et 483 dans la base Palissy) et Marseille (258 et 289). Si les Queyrassins avaient été pauvres ou miséreux, jamais ils n’auraient accumulé un patrimoine d’une telle richesse. Soit la commune d’Abriès (350 habitants aujourd’hui, près de 2000 en 1830). Des édifices et d’innombrables objets auraient figuré dans l’Inventaire général s’ils n’avaient pas été détruits lors de la seconde guerre mondiale. Les œuvres d’art sont des tableaux d’édification religieuse (lutte contre les protestants, Contre Réforme, fin XVIIe et XVIIIe s.) et relevant de l’esthétique baroque, marqués par le baroque du Piémont, de Turin à Cuneo ; des tableaux historiques (sujets empruntés à l’histoire sainte, foule, récit et composition soignée : les 14 stations du chemin de croix, la circoncision de Jésus, la visite de Saint Antoine du désert à Saint Paul l’ermite) ; des tableaux néoclassiques du XIXe siècle (un Saint Roch en hobereau, un agonisant voyant en apparition Saint Joseph et la bienheureuse Emilie de Vialar, 1797-1856, fondatrice de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition) ; des cadrans solaires peints par le Piémontais Zarbulla (années 1830-40) ; des bas reliefs d’autel ; des tableaux et sculptures doloristes (Notre Dame des Sept douleurs percée de sept glaives, fin du XIXe s) ; des reproductions d’art populaire (statues de saints en stuc moulées, lithographies et chromolithographies, dont des Via Crucis) ; une croix en fer forgé art nouveau ; des scènes de la Passion gravées et peintes (années 1930) sur des plaques métalliques. En bref, ce patrimoine est d'un grand intérêt en lui-même et pour ce qui est de l'histoire de l’art régional. Différent des objets du patrimoine agropastoral, il change la vision que les historiens se font depuis un siècle et demi du Queyras et de ces vallées dites fermées ou isolées ou reculées ou arriérées.


Les communautés
Dans les années 1920, Robert Husson a observé à Saint-Véran les institutions communautaires (La Montagne veut vivre, Editions R. Guillon) : « Comme un grand pays, notre petite république possède ses lois propres pour la protection de ses concitoyens et de ses institutions. On retrouve en elles ce qui est nécessaire à la vie pastorale d'un petit peuple indépendant (...) Ces prérogatives se sont maintenues jusqu'à nos jours dans la mesure où la grande république n'a pu absorber les lois de la petite. Le maire, ici, est un vénérable personnage dont la voix prime sur celle des autres habitants. La marque de son autorité se fait sentir au cours des négociations et des décisions qui concernent la communauté. C'est le patriarche des sociétés primitives, le paterfamilias des autres pères de familles ». Robert Husson reprend le mythe, diffusé par le juriste Fauché-Prunelle, de la république des escartons. Dans Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe siècle, Henri Falque-Vert note l'émergence des communautés ou universités (dans le latin du Moyen Age, universitas signifie « communauté »). Alors que la noblesse, trop pauvre, se fond parmi les paysans, apparaît un nouveau pouvoir, celui de la communauté, dont le nom est souvent cité à partir de l'enquête fiscale de 1265. C'est elle qui conserve des documents, qui contrôle certaines taxes, qui gère des moulins. Au XIVe s, elle obtient de nouveaux pouvoirs. Elle décide des coupes de bois, perçoit des revenus, participe à la répartition des charges, acquiert des offices.
Un document révèle ce qu’est une communauté : le règlement de la communauté de Molines, voté le 4 juin 1770, et publié par J Tivollier dans le Bulletin de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, Gap, 1901. C’est une assemblée de chefs de famille, toujours des hommes, petits propriétaires, payant de nombreux impôts et ayant sous leur autorité leur épouse, parfois leurs parents âgés et de nombreux enfants, dotant les filles et établissant les garçons en partageant entre eux les biens fonciers de la famille. Ce sont ces chefs de famille qui élisent chaque année deux consuls, nommés aussi syndics. En 1770, les deux consuls de Molines sont Pierre Eme et Pierre Sibille. Le règlement de 1770 comprend 35 articles et se caractérise par une longue série d'interdictions, avec des sanctions prévues à chaque infraction. Les principaux articles interdisent de couper des arbres dans des bois dits devez (c'est-à-dire défendus), de faire paître des troupeaux de moutons dans ces mêmes bois ou dans les champs, les bords des canaux et les talus, de porter du feu sur des grilliers (ustensiles pour porter des braises d'une maison à l'autre), de détenir de faux poids et mesures, de porter devant la justice les différends à propos des dommages aux récoltes ou du bornage des propriétés (les différends seront tranchés par les consuls). Aux interdictions correspondent des sanctions sous la forme d'amendes qui peuvent être élevées.
Pourtant, on ne peut s'arrêter là. A la fin du XIXe s, un voyageur, Gustave Derennes, inspecteur d'Académie, rapporte le témoignage d'un facteur queyrassin (A travers les Alpes françaises) : « Je fis la route (de Château-Queyras à Aiguilles) avec un facteur, un brave homme, qui connaissait à merveille le pays… Il n'y pas très longtemps, m'a-t-il, que les maires d'Aiguilles portaient le titre de rois (en fait, celui de consuls ou syndics). Une fois élus, ils devenaient les maîtres absolus de la communauté, jugeaient les différends, frappaient d'amendes les délinquants cités par eux devant eux, parfois même les condamnaient à l'exil pour un, deux ou trois ans. Les habitants auraient pu éviter cet assujettissement. Ils n'y songeaient pas : aucun d'eux n'aurait osé enfreindre un ordre ou demander à la loi de le protéger contre un jugement qu'il aurait pu regarder comme injuste. Ce trait de mœurs qui rappelle les vieilles habitudes d'indépendance des communautés n'a disparu que dans ces derniers temps ». Le règlement de Molines a été signé par 42 chefs de famille : or la communauté comptait alors 178 familles. De même, alors qu’il y avait à Arvieux à la fin du XVIIIe siècle 195 familles, seuls 40 chefs de famille ont élu les consuls en 1696. Il semble donc que les communautés étaient moins unies que cela a été dit. Les Queyrassins, très tôt alphabétisés, étaient très attachés au droit écrit. Or, si des différends ont opposé les sept communautés à l’administration du royaume ou aux communautés de l’Embrunais, des différends ont aussi opposé les communautés, et cela à propos des droits de chacune d’elles, du bornage, du pacage ou de l’affouage. Les archives du Queyras sont pleines des minutes de ces procès au sujet des prés de Pra-Patris, de la forêt de Riou Vert, de la forêt de la Fusine, de la forêt de Marassan (le premier procès eut lieu en 1387 et le dernier en 1834). Ces faits avérés sont très importants pour comprendre ce qu’a été le Queyras. Il faut se garder des visions idylliques que l’on peut lire au sujet des communautés. De violents conflits les ont opposées. Cela a eu pour conséquence de renforcer les particularités de chacune d’elles, ce qui permet, entre autres facteurs, d’expliquer la défiance persistante qui caractérise parfois les relations nécessaires qu’entretiennent les communes actuelles.



L’économie agropastorale
Au XIIIe s, le Queyras vit de la culture des céréales. Environ les 3/4 des impôts payés par les habitants portent sur les récoltes. Les céréales cultivées, qui alternent dans un même champ avec la jachère, sont le seigle, base de la nourriture humaine, et l’orge ou l’avoine, qui permettent de nourrir les animaux. Les terroirs se caractérisent par une opposition entre les champs et les prairies qui s’étendent sur les adrets autour des villages et des hameaux d’une part et d’autre part les espaces incultes, dont les alpages, ainsi que par un étagement de la végétation suivant l’altitude. L’élevage entraîne le développement du commerce, les paysans vendant une partie des bêtes qu’ils élèvent, ce qui permet de créer des activités artisanales. En 1259, le Dauphin fonde à Abriès un marché aux bestiaux (moutons, brebis, agneaux, boucs, porcs, boeuf, vache, cheval, jument, âne). L’objectif était de concurrencer le marché de Luserne. Ce marché connaît un succès relatif, celui de Briançon, à la même époque, se développant beaucoup plus vite. La monnaie circule mieux. En 1250-65, 18% des impôts dus au Dauphin sont payés en argent ; en 1339, 25% - ce qui entraîne la hausse des prix agricoles et l’utilisation de monnaies comme le gros sou tournois et même le florin d’or des Lombards. Des activités artisanales apparaissent : confection de fromages, travail du bois (pour fabriquer plats et écuelles), gravières (pour la réfection de Fort-Queyras), battoirs ou paroirs (ateliers de fabrication de vêtements), fours à pain, moulins.
Tels sont les traits de l’économie agropastorale traditionnelle. Raoul Blanchard est un géographe célèbre. Il est l'auteur d’un article « la vie à Saint-Véran », publié dans La Montagne en 1910. Cet article est divisé en trois parties : les conditions géographiques de Saint-Véran, la vie à Saint-Véran, les indices d'une transformation. La troisième partie est la plus intéressante. Raoul Blanchard énumère les transformations qui rapprochent une « civilisation très ancienne et très stable » « des conditions générales de la vie moderne » : la construction d'une bonne route empierrée, le village relié au reste de la France par le fil télégraphique, la création de petites industries à domicile qui donnent du travail en hiver (taille de pierres précieuses, ateliers de tricotage mécanique), l’introduction du ski grâce auquel on se déplace plus facilement l'hiver, le développement du commerce du beurre et des fromages. Pourtant, il reste persuadé que l'avenir du village est l'agriculture : « Ce n'est pas la vie d'été qui va changer, Saint-Véran devant rester évidemment un village agricole, il faudra toujours se hâter de bousculer tous les travaux des champs dans la courte période donnée par le climat ». A aucun moment, il ne prévoit que le tourisme assurera aux habitants du village, comme à tous les Queyrassins, le même niveau de vie qu’aux Français. S’il ne peut pas imaginer un autre avenir qu’agropastoral, c’est que Raoul Blanchard a des préjugés déterministes. Il est persuadé que la vie des hommes est fixée pour toujours par les conditions physiques du pays dans lequel ils vivent. Les Queyrassins ont démontré que le contraire était possible.

Ces exemples montrent que la mémoire savante doit être soumise, comme la mémoire populaire, à un examen attentif et que le savoir qu’elle transmet n’est pas aussi « pur » qu’il ne le semble.

lundi 20 octobre 2008

Notaires (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Dans sa Monographie de Saint-Véran (1928, Société d’Etudes des Hautes-Alpes), l’abbé Pierre Berge, après avoir écrit page XX de l’Introduction : « ce qui frappe dans l’étude des archives du Queyras, c’est le très grand nombre de notaires dans chaque communauté », note que, au moment où il rédige sa monographie, dans les années 1920, « un seul notaire exerce ses fonctions dans les sept communes du Queyras », Pierre Eyméoud, notaire à Château Queyras, l’office d’Abriès ayant été supprimé en 1903 et celui d’Aiguilles en 1871. Aujourd’hui, il n’y a plus d’étude de notaire dans le Queyras. Toutes les affaires (ventes, donations, héritages, partages, etc.) sont traitées à Guillestre. Il semble que la dernière étude, qui se trouvait à Château-Queyras, ait cessé ses activités à la fin de la deuxième guerre mondiale.

Il en allait différemment avant la Révolution. Ainsi, une assemblée s’est tenue le 2 janvier 1629 pour répartir les charges occasionnées aux communautés d’Arvieux, Château, Molines par le logement des troupes de l’armée de Mantoue conduite par M. le marquis d’Uxelles : c’était pendant la guerre de la succession de Mantoue, de 1629 à 1632, opposant la France à la Savoie alliée de l’Espagne et à laquelle a mis fin le traité de Saint Germain, confirmant l’annexion de Pignerol à la France. A cette assemblée étaient présents les consuls du Queyras, assistés des notaires et de leurs commis. Les voici cités, d’abord ceux des trois communautés concernées, puis ceux des quatre autres : Philippe Garcin-Ysoard et Jean Gautier, consuls de Molines, assistés de Fagon et Jean Faure, notaires, et Jean Alberge, commis ; Antoine Albert et Jean Fantin, consuls d’Arvieux, assistés de Jacques Simon, Jean Albert, notaires, et Isaac Fantin ; Jacques Puy et Claude Favat, consuls du Château et Ville-Vieille, assistés de Mathieu Humbert, Simon Eymar, David Puy et Jean Meyer, notaires, Claude Puy et Jacques Imbert, commis ; Jacques Avieny, docteur en médecine et Claude Berthelot, consuls d’Abriès, assistés de François Berthelot et Jacques Martin, notaires ; André Challe et Jacques Guérin, consuls d’Aiguilles, assistés de Blaise Martin, Jean Challe et Chaffrey Jouve, notaires ; Antoine Martinet, notaire, et Paul Armand-Bastier, consuls de St-Véran, assistés de Jean Jouve notaire ; Pierre Reynaud-Pascal et Jean Gérard, consuls de Ristolas, assistés de Thomas Laurens et Guillaume Laurens, notaires.

Dix-sept notaires participaient à cette assemblée. L’abbé Pierre Berge en dénombre vingt : quatre à Abriès, deux à Aiguilles, deux au Château, quatre à Arvieux, trois à Molines, trois à Saint-Véran, deux à Ristolas. Alors, le Queyras comptait environ six mille habitants, alors qu’il y en avait 6305 en 1699, soit un notaire pour un peu plus de trois cents habitants. On peut en conclure que chaque communauté comptait en moyenne plus de deux notaires. Selon l’abbé Berge, ils étaient souvent consuls ou « ils remplissaient l’office de garde-notes ou des archives, de petit sceau, de receveurs de taille, d’auditeurs des comptes » et « souvent ils étaient choisis comme délégués au baillage, à l’escarton, à Grenoble, au Parlement de Dijon, en Piémont ; ils écrivaient les minutes très longuement, ils dressaient les inventaires des pupilles, les papiers de la vallée ; ils établissaient les cadastres» (p XXI).

Pour comprendre pourquoi ils étaient aussi nombreux, il suffit de citer cette longue analyse de Mme Harriet Rosenberg dans son livre A Negociated World, Three Centuries of Change in a French Alpine Community (University of Toronto Press, 1988 : la traduction est de l’auteur de ces lignes). Voici comment elle expose le « système de propriété », à la fois « à peu près égalitaire » et « complexe », en vigueur dans le Queyras d’Ancien Régime : « Ce système est fondé sur les héritages et les dots… Un Queyrassin peut hériter d’un parent à un moment ; d’un oncle à un autre ; d’un proche, cousin ou grand parent, à un autre moment encore. Les dispositions testamentaires s’échelonnent tout au long de la vie et même parfois sur plus d’une génération (…). Les fortunes familiales évoluent sans aucun doute, mais le principe qui sous-tend cela permet de pourvoir chacun de quelque chose, à l’intérieur du système communautaire de forêts, de pâtures et de gestion communes. (…) Les testaments, les contrats de mariage montrent l’éparpillement des biens chez de nombreuses personnes au travers du temps. Cela s’étend parfois sur plusieurs générations. Les arrangements pour les dots se passent d’une manière semblable, Les dots proviennent de sources diverses : de la famille proche ou de parents. Les contrats de mariage précisent généralement que les dots sont versées aux maris par traites avec des intérêts payés annuellement. Certains de ces contrats s’étirent sur une quinzaine d’années. Le paiement échelonné agit à plusieurs niveaux. Il faut un temps considérable aux petits paysans pour rassembler les dots considérables, mais le mariage n'est pas retardé. Ainsi, les ressources d’un ménage peuvent être contrôlées avec soin et chacun s’engage à tenir des registres. Cela permet aussi de contrôler les hommes dans une région où la migration saisonnière était courante. Quand les hommes partent chaque hiver travailler en Italie ou dans le sud de la France, rien ne garantit qu'ils reviendront. Le paiement échelonné des héritages et des dots sert de garantie à leur retour. La plupart des contrats spécifient que le beau-père paiera en été et, pour avoir son argent, le gendre doit revenir au village (…). De plus, pour que l’exploitation soit viable, il faut qu’elle soit composée de terres variées : des champs, des prairies, l’accès à la forêt communale et aux pâturages d'altitude. De légères différences dans la pente, l’exposition au soleil et la qualité de l’irrigation entraînent de gros écarts de productivité. Dans les testaments, il est aisé de répartir entre plusieurs héritiers de petits champs, de façon à ce que chacun puisse faire vivre sa famille ». Il apparaît donc que les Queyrassins étaient obligés de recourir régulièrement aux services d’un notaire pour rédiger leur testament, ou pour établir un contrat de mariage et fixer le montant de la dot, ou pour acheter telle ou telle parcelle, ou pour emprunter de l’argent.

Les notaires, qui étaient hommes de loi et officiers ministériels, ont joué aussi un rôle important dans la vie publique du Queyras. Ils étaient envoyés en délégation pour régler une question : ainsi, en 1624, il est décidé que « Jean Meyer, notaire de Ville-Vieille, et Daniel Bec, notaire d’Abriès, iront supplier Lesdiguières d’exempter la vallée du passage des gens de guerre ». En février 1649, le gouverneur de Pignerol (alors en France) ayant réclamé trois cents hommes armés pour garder la forteresse, Jean Martin, notaire et consul d’Abriès, se rend dans cette ville pour « remontrer l’impossibilité qu’il y a en cette saison de trouver ledit nombre d’hommes en cette vallée, attendu que la plupart des hommes sont absents, tant au Languedoc que en Piémont et en Bourgogne ». Les notaires étaient rémunérés et défrayés pour les services qu’ils rendaient aux communautés : en 1625, il est octroyé « diverses sommes pour les affaires de la vallée à Daniel Bec et Jean Dalmas, François Berthelot, notaire d’Abriès, Chaffrey Meissimilly, Jean Fantin, notaire d’Arvieux, Jean-Chaffrey Maritan, François Albert, ancien secrétaire, et autres ».

Quand la peste menaçait, les notaires pouvaient être désignés pour interdire l’accès du Queyras aux voyageurs qui n’auraient pas de billets de santé ou même pour rédiger des billets de santé à l’intention de ceux qui quittaient le Queyras. En 1631, « Jacques Meyer, notaire des Meyriès, est commis pour continuer à faire la garde au lieu de La Chapelue et faire les billets de la santé, moyennant 8 sols par jour ». En 1721, « François Eyme, notaire de Molines, qui s’est absenté de son poste de garde de La Chanalette le 3, jour où se tenait la foire de Guillestre, sera, à cause du mal contagieux, puni d’une amende de 25 livres ».
En 1721, pour faire face à la peste qui menace, il est établi un « conseil de santé », composé des notables et de membres de familles qui ont exercé pendant deux siècles des responsabilités dans la vie publique. En font partie Hyacinthe Berthelot, avocat, André Fantin, docteur en médecine, Romain Berge, consul de Molines, François Eme, notaire, Pierre Garcin feu Pancrace, Jean Fantin, consul d’Arvieux, Jacques Fantin La Tour, Jean Albert fils de Gervais, André Philip, consul de Château Ville-Vieille, Mathieu Audier, François Audier notaire, Jean Meyer notaire, Jean Philip, Jean-Laurent Bourcier, consul d’Abriès, Chaffrey Berthelot, Laurent Jouve, consul d’Aiguilles, Chaffrey Bernard, notaire, Joseph Jouve, notaire, André Bertrand, Pierre Jouve, consul de St-Véran, Christophe Barthélemy, Jean Isnel, Chaffrey Mathieu, Pierre et Antoine Laurens, consuls de Ristolas, « et autres ». Dans ce « comité », chaque communauté est représentée par un seul consul, sauf Ristolas, qui en a envoyé deux (deux frères Laurens ou un père et son fils). Tous ceux qui en font partie ne sont pas nommés : « et autres », est-il écrit dans le document. Le statut de ceux qui en font partie n’est pas toujours précisé, sauf s’ils sont consuls, notaires ou médecins. Le fait est que l’on ne compte dans ce « conseil » que cinq notaires. Comment expliquer ce petit nombre ? Certes, le « conseil » en question est dit « de santé », mais les décisions qu’il a à prendre (interdire l’accès du Queyras aux voyageurs, exiger des billets ou des certificats de santé, en établir aux Queyrassins qui voyagent, etc.) sont en relation avec le droit et auront force de loi. Les notaires y avaient donc toute leur place. Ou bien, en un siècle, entre l’assemblée de 1629 (dix-sept notaires présents) et le conseil de santé de 1721 (cinq notaires), des notaires ont renoncé à exercer leur charge, faute qu’elle soit rentable. L’abbé Pierre Berge écrit (op. cit, p XXI) : « le 5 janvier 1629, Monsieur Mottet, procureur du Queyras, écrit de Briançon aux consuls que le réduction des notaires est résolue ». En 1629, la France était encore en partie un « Etat de justice », comme au XVIe siècle : le droit, la loi, la règle y étaient déterminants. Sous Louis XIII et Richelieu, l’Etat de justice devient peu à peu une monarchie administrative, dont la centralisation s’accentue sous Louis XIV. « Au XVIIe siècle, écrit Pierre Berge, le Queyras devint une subdélégation de l’Intendance, pour les douanes et les gabelles seulement ». L’intendant du Dauphiné et ses représentants ou commis interviennent de plus en plus souvent dans les affaires du Queyras. Ce contexte nouveau réduit le rôle des notaires dans la vie publique du Queyras

Non seulement le Queyras a été alphabétisé dès le XVIe siècle, mais c’est aussi, contrairement à beaucoup de régions de « culture orale » du Sud de la France, un mandement de droit écrit, où, jusqu’à une date récente, les notaires, les procureurs, les syndics, les hommes de lettres, le secrétaire de la vallée ont joué un rôle social de premier plan.

mercredi 8 octobre 2008

Neff Félix (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)



Temple d'Arvieux (intérieur)


Félix Neff

A. Bost, Lettres de Félix Neff, missionnaire protestant en Suisse et dans les départements de l’Isère et des Hautes-Alpes, formant, avec quelques additions, la seule biographie complète qui ait paru sur ce prédicateur, à Genève, 1842, chez l’auteur (ministre du Saint Evangile), environ 900 p.


Félix Neff, né à Genève en 1798, est mort en Suisse en 1829. En 1823, il est consacré pasteur à Londres et il choisit d’exercer son ministère dans une très vaste paroisse de montagne qui englobe la vallée du Queyras et celle de Freissinières. C’est un militant du « Réveil » - ce renouveau spirituel et social qui a touché au début du XIXe s les communautés protestantes de toute l’Europe et qui a renoué avec l’esprit missionnaire et évangélique des protestants du XVIe s.

Pendant six ans, Félix Neff a eu une activité intense, qui nous est connue grâce aux nombreuses lettres qu’il a adressées à ses correspondants en Suisse ou en Angleterre. Il a prêché l’Evangile dans toutes les communautés de sa paroisse, il a fait construire une école à Dormillouse, hameau de la vallée de Freissinières, puis dans deux autres hameaux. En 1826, il a formé une vingtaine de jeunes hommes au métier de « régent de village ». Dans une lettre écrite à Arvieux, datée du 1 juin 1826, il s’exprime ainsi :
« Jusqu’à présent, aucun de nos jeunes élèves n’a pu se placer comme régent, parce qu’on ne fait point d’école l’été, mais plusieurs tiennent des écoles du dimanche, qui commencent à prendre dans nos contrées. Voici, pour le présent, comment ils sont placés et utilisés : à Saint-Véran, Chaffrey Matthieu et Joseph Jouve font le service au temple deux fois par dimanche ; ils tiennent également l’assemblée du soir, et l’école du même jour. Ils tiennent aussi des réunions dans la semaine ; et à l’approche de l’hiver ils iront probablement se placer quelque part comme maîtres d'école. Le dernier, J. Jouve, d’un caractère ferme et un peu original, assez intelligent et instruit, a fait cet hiver beaucoup de progrès dans les choses divines. De rebelle et orgueilleux, il est devenu un fidèle serviteur de l’Agneau de Dieu ».

Félix Neff a eu aussi des préoccupations sociales et s’est montré soucieux d’hygiène et de progrès agricole. Il a réussi à convaincre ses paroissiens d’adopter de nouvelles méthodes dans la culture des pommes de terre : « En Queyras, où cette plante vient difficilement à cause de la gelée d’été, on la cultive aussi fort mal. J’en ai planté moi-même dans mon jardin, et je les ai traitées à ma façon. Les paysans, qui se moquaient de moi, ont été curieux de les voir arracher ; il y avait jusqu’à soixante-dix tubercules à une seule plante ; ils m’ont tous prié de leur enseigner ma méthode ».

Ce qui frappe à la lecture de ces lettres, c’est l’abîme qui sépare Félix Neff, un homme des villes et même des grandes villes (Genève et Londres), cultivé, écrivant dans un français élégant, animé d’une foi vive et inébranlable, dans laquelle il trouve son bonheur (c’est un des premiers militants du Réveil), doté d’une sensibilité romantique, exprimant ses espérances, sa joie, ses croyances, ses sentiments sans honte, ni gêne, et les paysans queyrassins qu’il cherche à évangéliser, prudes, méfiants, pudiques, à qui la sensibilité romantique est totalement étrangère. Cet abîme apparaît dans l’extrait ci-dessous, daté de 1825 :
« A la Chalp d’Arvieux je trouvai quelques jeunes filles du catéchisme qui me parurent un peu plus sérieuses qu’auparavant, mais je ne pus rien savoir de leur état spirituel. On ne saurait croire combien il faut de patience avec ces jeunes gens demi-sauvages, pour s’assurer de leurs besoins et y pourvoir. Si on leur demande une explication quelconque sur un sujet étranger à eux-mêmes, ils la font hardiment, suivant leurs lumières ; mais dès qu’il s’agit d’eux-mêmes, il est impossible d’en obtenir la moindre réponse. Ils demeureront des mois entiers dans le doute et l’angoisse plutôt que d’ouvrir leur cœur, et cependant il serait difficile de les traiter avec plus de patience et de simplicité que je ne le fais. De tels caractères sont très fatigants à conduire ; j’en ai trouvé partout, mais ici plus qu’ailleurs ».
« Le samedi 25 mars, j’admis, quoique à regret, les catéchumènes d’Arvieux à faire leur première communion. L’après-midi, je tiens une réunion à Brunissard, et le soir à la Chalp. Le dimanche des Rameaux, je donnai la cène le matin et fis, l’après-midi, le service de la Passion à la Chalp ; le soir, j’eus encore une assemblée à Brunissard. On se rendit en foule à ces services, mais je ne voyais que des yeux secs et des coeurs glacés ; je ne pus m’empêcher de leur en témoigner mon indignation, et de leur dénoncer le jugement terrible qu’ils se préparent en fermant ainsi leurs coeurs à la voix suppliante du bon Berger ».

On peut se demander aussi si ce pasteur de Genève, aimant la nature à la manière des disciples de Jean-Jacques Rousseau (parmi lesquels il faut le compter, à n’en pas douter), ne se fait pas d’illusions sur le monde et les hommes, comme en témoignent les remarques qu’il exprime à propos de l’influence néfaste de la ville sur les moeurs des jeunes Queyrassins :
« En Queyras, à Arvieux, Barthélémy Albert, de Brunissard, âgé de dix-neuf ans, boiteux des deux pieds, mais d’ailleurs robuste, vif, intelligent et doué de l’organe musical, don très rare dans nos montagnes, lit et chante au temple d’Arvieux, et fait à Brunissard deux services l’après-midi et le soir du dimanche. Il tiendra aussi l’école du dimanche que j’espère y établir. Il lutte avec fermeté contre l’apathie et la rudesse de ses compatriotes et contre la malice des jeunes hommes, qui apportent de Marseille, où ils passent l’hiver, toutes les mauvaises dispositions de la populace d’une grande ville ; il fortifie et soutient ceux qui ont quelques bons désirs ; et l’hiver il tiendra probablement l’école des enfants dans son village ».

dimanche 14 septembre 2008

vendredi 5 septembre 2008

Mules et mulets (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)





La mule est un animal hybride femelle, produit de l’accouplement de l’âne et de la jument, ou du cheval et de l’ânesse, et qui est généralement stérile ; le mulet, un animal hybride mâle, stérile, qui est issu de l’accouplement de l’âne et de la jument. Les qualités reconnues aux mulets et aux mules sont la vigueur, l’endurance et la patience, mais leur défaut principal est d’être d’une obstination proverbiale.

Le Queyras agro-pastoral n’aurait sans doute pas existé sans les mulets, les chevaux et les ânes. Albert Borel leur consacre une page des Pieds en Queyras : « Le mulet est costaud des reins et sûr des pieds. Il peut porter jusqu'à 150 kg. Mais il peut aussi tirer et labourer. Le cheval est fait pour tirer. Mais il porte aussi facilement jusqu'à 120 kg. L’âne peut porter une charge de 80 kg mais il n’a point de force dans les épaules ». Les mulets sont des animaux de bât, portant de lourdes charges : trousses de foin, troncs d’arbre, pierres, marchandises diverses, et de trait : ils tirent la charrue ou le traineau.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le Queyras était dépourvu de routes. Les charrettes, les chariots, les carrioles, les voitures tirées par les chevaux, les diligences ont longtemps été inutiles. Il n’y a que des chemins ou des sentiers, dits muletiers, parce qu’ils n’étaient accessibles qu’aux mulets. Toutes les familles en possédaient au moins un. Il était impossible de travailler sans mulet, sans cheval ou sans âne. De fait, les muletiers occupaient une place importante dans la vie du Queyras, les plus emblématiques étant les « beurrariès », ces muletiers qui allaient vendre à Gap, à Embrun et dans d’autres villes des Hautes-Alpes, les beurres et les fromages fabriqués dans les villages.

jeudi 28 août 2008

Molines (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)








Ci-dessus l'église Saint-Romain, une vue du choeur, un tableau de crucifixion et une vue du hameau de Pierre-Grosse


La vallée de Molines et de Saint-Véran est la plus élevée de toutes les vallées du Queyras. A 2000 mètres d'altitude, les villages sont habités toute l’année, les terres (encore) cultivées et des prairies fauchées. Même par rapport aux autres vallées du Queyras, où les villages sont construits entre 1300 et 1600 m, la situation est exceptionnelle. Le géographe, Raoul Blanchard, spécialiste des Alpes, explique cela par les schistes lustrés, très tendres à Molines et à Saint-Véran et que l’érosion glaciaire a entaillés largement pour donner aux montagnes ce modelé adouci aux vastes dimensions. La vallée est donc ouverte. Comme elle est exposée au sud, il est possible, malgré l’altitude, de produire du seigle, des pommes de terre, des légumes et beaucoup de foin. L’exposition favorable explique que les températures relevées à Molines ou à Saint-Véran soient moins froides en hiver que dans les villages de la vallée du Guil, situés pourtant cinq cents mètres plus bas.
Deux torrents coulent au fond de cette vallée : l'Aigue Agnelle et l'Aigue Blanche, son affluent, qui confluent un peu en amont de Molines.

La « demoiselle coiffée »
Au-delà de l'embranchement des Prats, la route de Molines se rapproche du torrent qu’elle surplombe de plusieurs dizaines de mètres. Sur la droite, on peut voir une demoiselle coiffée ou colonne surmontée d'une énorme pierre, de 15 mètres de haut environ. Les gens du pays l'appelaient baromé (ce qui signifie homme puissant), dans leur dialecte. On connaît la formation géologique de cette curiosité naturelle. L’eau érode les terrains tendres. Une énorme pierre protège de l’érosion les parties qu'elle recouvre, si bien que celles-ci finissent par former une colonne. Au début du XIXe s, il y avait encore là cinq demoiselles coiffées, semblables à celle qui a subsisté. Elles ont perdu leur « chapeau » de pierre et l'érosion a miné peu à peu la colonne de roche tendre.
Sur la pente, il y a ça et là des rochers de grandes dimensions : ce sont des blocs erratiques, apportés par les anciens glaciers qui occupaient la vallée.
Sur la gauche, on veut voir les ruines du hameau le Serre des Chabrands (situé dans la commune de Château-Ville-Vieille). Il est inhabité depuis le début de ce siècle. Au-delà du hameau, la vallée s'élargit : commence la commune de Molines. Le paysage est typique des hautes vallées. Sur l'ubac (la rive gauche du torrent), des bois de mélèzes avec quelques prairies. Sur l'adroit, exposé au sud, quelques parcelles encore cultivées et de vastes pâturages qui s'élèvent jusqu'aux crêtes.

Molines (1780 m)
Molines doit son nom ou bien aux nombreux moulins qui fonctionnaient encore au début du XIXe siècle sur l'Aigue Agnelle et l'Aigue Blanche, ou bien au sol mou et tendre dont sont faites ses prairies.
Le village est divisé en deux parties. Sur la droite de la route, l'église avec le presbytère et le cimetière. Sur la gauche, le Serre, le centre de Molines construit sur une éminence, le nom serre signifiant "coteau", "colline", "hauteur".

L'église, consacrée à Saint-Romain, a été détruite en 1574, lors des conflits religieux, puis refaite en 1628-I635 et agrandie en 1692, puis restaurée à plusieurs reprises. La nef est à trois travées et la voûte en pierres de taille. Le choeur est orné d'une très riche décoration qui représente la théologie triomphante de la Contre Réforme catholique. Il y a un beau retable en bois sculpté orné de moulures dorées et de plusieurs tableaux représentant le Sauveur en croix. Le clocher est une tour carrée, massive, haute de dix mètres environ.

Au Serre, qui fut partiellement incendié plusieurs fois (en 1869, 22 maisons et avec leurs récoltes engrangées ont brûlé), il reste quelques vieilles maisons avec des fenêtres géminées. Sur celle de G. Eme, vibailli d'Embrun au XVIe s, on peut voir des inscriptions et des écussons, qui attestent de la puissance de l'ancien propriétaire. Après l'incendie de 1869, les maisons ont été reconstruites en pierres. Le Serre de Molines domine la vallée, ouverte et fertile : beaucoup de pâturages couvrent les pentes.

Sur le mur est de l’Office du tourisme est peint le « carré magique » célèbre : il est fait d’une grille de cinq carrés dans lesquels sont écrits cinq mots, SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS, qui se lisent de lamême manière verticalement et horizontalement et ont la particularité d’être des palindromes : ils se lisent de gauche à droite et de droite à gauche (SATOR et ROTAS ; AREPO et OPERA), TENET ayant la particularité d’être un palindrome parfait, comme LAVAL ou REVER. Ce « carré magique » qui était peint sur les murs d’une maison de Pompéi était connu dans tout l’Empire romain. Le sens en est obscur : sator signifie-t-il « semeur » ou « créateur » ? Arepo n’est pas un mot latin : gaulois peut-être ? Opera est-il l’ablatif du nom opera ou l’accusatif neutre pluriel d’opus ? Il a donné lieu à d’innombrables interprétations : chrétiennes, mystiques, ésotériques.

La principale activité du village est le tourisme, en été et en hiver. Hôtels, station de sports d’hiver, pistes aménagées.


Hameaux
La Rua - « rue » ou « route » (1704 m)
Les maisons ont un rez-de-chaussée en pierre. Les parties supérieures ou fustes sont en bois. On peut y voir quelques vieilles maisons. L’une a une belle fenêtre, qui date du XVe s, géminée et à arcs trilobés. Il en reste une autre de la même époque, avec quelques belles fenêtres sur la façade. Elle fut la demeure d’un vibailli de Briançon : Oronce Eme, dont la famille a exercé par la suite d’importantes fonctions dans le Dauphiné. Entre la Rua et Molines, beaucoup de chalets ont été construits depuis la fin des années 1960.
Gaudissard
Au-dessus, à mi pente, Gaudissard (1830 m) fut incendié à plusieurs reprises. En 1938, selon Tivollier, les maisons étaient en ruines. L’une d’elles a été restaurée et transformée en hôtel. Dans les Archives du Queyras, est relaté un fait divers dramatique. En 1688, des soldats, cantonnés à Molines, forcèrent une nuit la porte d’une maison. Ils volèrent ce qu’ils y trouvèrent, violèrent une femme et mirent le feu par imprudence à tout le hameau. Les victimes se plaignirent auprès du capitaine de la compagnie, qui les fit battre parce qu'ils accusaient ses soldats. La justice fut saisie de l’affaire.

La chapelle Saint-Simon (2190 m)
Le 6 août, cette chapelle était le lieu d'un pèlerinage. Les paroissiens de Fontgillarde, de Saint-Véran, de La Chalp se joignaient à ceux de Molines. Jean Tivollier, dans les années 1930, a assisté à l’un de ces pèlerinages annuels. Il le raconte ainsi : « La procession, partie de Molines, remonte vers les prés de Fromage éveillant l'écho par ses chants liturgiques et ses cantiques, les bannières multicolores claquant au vent; tout cela est un des charmes de cette fête. Le sermon en plein air, devant la chapelle, est bien vraiment le sermon de la montagne et ajoute au pittoresque. Après la messe, les pèlerins se groupent en famille ou en amis, sur le gazon pour le déjeuner champêtre » (Le Queyras, p 168).
J. Gondret parle aussi de la fête de Saint-Simon, en termes plus religieux : « La messe se dit de la Transfiguration avec commémoration d’un saint Pontife, les vêpres sont d’un Pontife. Puis le 28 octobre, on va de nouveau à la chapelle célébrer la messe en l’honneur des saints apôtres Simon et Jude. Telle est la pratique traditionnelle, sur laquelle on ne peut fonder aucune opinion touchant l’authenticité du saint ». L'eau de la fontaine de Saint-Simon avait, croyait-on, des vertus. Elle pouvait guérir les maladies des yeux. Gondret cite deux cas de guérison. Il fait état aussi d'un jeune homme ayant, pendant la Révolution, passé un pacte avec le démon. Il caressait les femmes qu’il croisait. Touché par le repentir, le jeune homme chercha à obtenir une absolution. Le curé de sa paroisse l'obligea à faire neuf fois de suite, la nuit, le pèlerinage à Saint-Simon. Plus tard, ce malheureux ne pouvait se rappeler ces aventures sans pleurer. Il ne retomba plus « sous la tyrannie de Satan » et vécut en bon chrétien.

Pierre-Grosse (1925 m)
Au-delà de Molines, la vallée bifurque. Vers l’est, à gauche, c’est l’Aigue Agnelle. Vers le sud, sud-est, c’est l’Aigue Blanche et Saint-Véran.
A 2 km de Molines, à partir du hameau de Pierre-Grosse, s’étend une vallée assez large, et très ensoleillée, jusqu’à Fontgillarde. Ce hameau a, dans son histoire, été plusieurs fois détruit partiellement par des avalanches, comme en témoignent les Transitons de Molines (sorte de chronique locale). On peut voir une très curieuse inscription en latin, qui révèle le goût des Queyrassins pour l’instruction et l’écriture. Il s’agit de deux phrases écrites l’une au-dessous de 1’autre et composées de cinq mots, dont la terminaison identique est disposée entre les deux 1ignes, comme suit :
PECC VIV GENER CRIM MORTE
ATOR ENS AVIT INE M
SALV MORI REPAR SANGU VITA
et que l’on peut traduire ainsi : « le pécheur en vivant a produit la mort de son crime ; le Sauveur en mourant a réparé la vie de son sang »

Le Coin (2010 m)
A la sortie de Pierre-Grosse, une route conduit au hameau du Coin, où, dans un lotissement, de nombreux chalets et villas ont été récemment construits. C’est le résultat des politiques d’aménagement (SICA habitat) conçues par Philippe Lamour dans les années 1960 et mises en œuvre d’abord à Ceillac.
Au-dessus du Coin, la crête du Clot-du-Loup sépare la vallée de l'Aigue Agnelle de celle de Peinin (commune d’Aiguilles).

Fontgillarde
Au-delà de Pierre-Grosse, la route mène, à travers de belles prairies, à Fontgillarde, le dernier hameau de la vallée, où, en hiver, le soleil apparaît peu. Mais, en été, le hameau est très ensoleillé. Incendié plusieurs fois, Fontgillarde a souvent été pillé, lors de la guerre opposant la France à la ligue d'Augsbourg, par les milices vaudoises du Duc de Savoie.
Au-delà, en direction du Col Agnel, il y avait jadis, un hameau, Costeroux, abandonné à la fin du XVIIIe s, parce qu’il était trop souvent menacé par des avalanches.

Le Col Agnel (2744 m)
Une route carrossable, dont la chaussée, longtemps dégradée, a été refaite récemment, conduit à la frontière italienne, au col Agnel, à 11 km de Fontgillarde. Le paysage est un très beau paysage d’alpages. A quelques centaines de mètres du col, après avoir passé à gué de petits torrents, on arrive au refuge Agnel, qui fait gîte d'étape. Il y avait là, jusqu’en 1920, un refuge Napoléon, qu’une avalanche a détruit.
La route, qui n’est pas déneigée en hiver, n’est ouverte à la circulation automobile qu’à la belle saison.
Ce col a été, avec le col La Croix, en dépit de l’altitude, le col le plus fréquenté du Queyras. Il permettait d'accéder à la haute vallée Varaita, ou vallée de Château-Dauphin (en italien, Casteldelphino), qui fut française et faisait partie du Grand Escarton jusqu'en 1713. A la fin du XIIIe et au début du XIVe s, c’est par le col que passaient les mulets portant le minerai de fer destiné à être fondu dans le haut fourneau de la Fusine, au pied de 1’Ange Gardien. Point de passage entre le Pain de Sucre et le pic de Caramantran, le col Agnel domine le Val Varaita, affluent du Pô.


Les sentiers
Du refuge Agnel, on se rend soit à L’Echalp ou La Monta dans la vallée du Guil, par le GR 58, qui franchit le col Vieux et passe par les lacs Foréant et Egourgéou. La Monta-Agnel est une étape du Tour du Queyras, que l’on peut continuer en prenant la direction du sud, puis de l'ouest, à Saint-Véran, puis à Ceillac, par le col des Estronques.
Au-delà de Fontgillarde, un sentier permet de faire l'ascension du Pic du Fond de Peinin, d’où l'on peut descendre vers Aiguilles par le vallon de Peinin. Toujours sur la gauche de la route, un autre sentier conduit au Grand Queyras (3114 m) ou Cime des Lausaces, et descend vers Ristolas, par la vallée de Ségure.

vendredi 11 juillet 2008

Mobilité (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Mobilité

Anne-Marie Granet-Abisset, « La mobilité : trait majeur des sociétés alpines », pp. 87-98, in Jean Claude Duclos éditeur, Villages d’altitude, Connaître le patrimoine Servir le développement, actes du séminaire des 7 et 8 décembre 1995, centre des Esquirousses, Arvieux 05, mai 1997.


Selon Anne-Marie Granet-Abisset, la mobilité est sans doute ce qui définit le mieux le comportement des hommes dans les sociétés alpines, dont le Queyras. Pour ce qui est des migrations, la thèse habituellement avancée consiste à présenter l'émigration des Queyrassins comme une réponse à la misère générale. Il n'en est rien et cette thèse est infirmée par de nombreux faits. D'abord, la mobilité des hommes est permanente. Ensuite, les hommes sont contraints d'avoir plusieurs activités, parmi lesquelles le commerce. Cette pluri-activité imposée par la nécessité est organisée. Enfin, l'égalité sociale est un leurre. Les premiers migrants sont issus de familles de notables, des familles assises, ayant des biens importants et qui ont toujours connu la réussite et une relative prospérité. En fait, l'émigration a été provoquée par la rupture d'un système économique qui était basé sur une réelle complémentarité entre la plaine et la montagne. La maison familiale, où l'on revient chaque année, a été le symbole de cette complémentarité. Le système a perduré tant bien que mal jusqu'à la fin des années 1950. La première rupture date de 1713, année qui marque la fin des relations avec l'Italie. Aux XIXe et XXe siècles, on se fait en France une image négative des montagnards. La route a fait du Queyras un cul de sac et les départs définitifs ont entraîné la spécialisation de ceux qui sont restés dans la vallée et le développement de la mono-activité. 1957 sonne le glas de la mobilité. Les années 1960 marquent une nouvelle rupture, dans la mesure où le tourisme induit des activités saisonnières variées, parfois un complément d'activités agricoles. Cette pluri-activité se réalise sur place et ne nécessite plus de départs massifs vers les villes.

dimanche 29 juin 2008

Malrif (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)




Vallée du Malrif, commune d’Abriès

Sur l’Adroit d’Abriès, le sentier de grande randonnée (GR 58, variante du GR 5, qui traverse l'Europe des Pays-Bas à Nice) suit le chemin de croix.

Au-delà, sur la droite, à 1809 m d’altitude, se trouve le hameau du Villard en ruines. Une route y accède. En 1783, selon l’Abbé Albert, y vivaient dix-sept familles (80 habitants environ). Un peu plus loin, vers l’ouest, le hameau du Tirail (1956 m), en ruines aussi, construit près de la chapelle Sainte Elisabeth, qui a été récemment rénovée.

Le GR 58 passe devant une chapelle consacrée à Notre Dame des Sept Douleurs, puis traverse le hameau de Malrif ou Malriou en dialecte, nom qui signifie « mauvais torrent », à 1790 m, en ruines. La chapelle est consacrée à Sainte Marguerite.

Au-delà, le sentier suit le torrent jusqu’aux bergeries des Bertins. La rive droite est abrupte. La crête du Serre de l’Aigle sépare la vallée de Malrif de celle de Lombard qui se trouve dans la commune d’Aiguilles. La rive gauche est couverte de forêts et de vastes alpages. Aux Bertins, le sentier bifurque. A gauche, il conduit aux trois lacs Malrif (2578 m), d’où l’on a une belle vue sur le Mont Viso et d’où on peut continuer vers Lombard et Aiguilles (c’est l’étape pédestre reliant Aiguilles à Abriès du tour du Queyras) ou bien gravir le Pic de Malrif (2900 m). A droite, il s’élève en direction du col de Malrif (2860 m), puis de Cervières dans le Briançonnais. Du col, il est possible de faire l’ascension du Grand Glaiza (3292 m) en suivant, vers le nord, la crête des eaux pendantes.

Une légende est attachée au Clot des Masques, lieu réputé sabbatique. Un jeune homme, qui épiait trois jeunes filles de La Gasque (hameau de la vallée du Bouchet), les entendit prononcer une formule magique, puis les vit disparaître dans la cheminée. A son tour, il répéta la formule et se retrouva dans la montagne au milieu de danseurs velus. Des adeptes du sabbat remarquèrent sa présence. Tout cessa. Les sorciers s’évanouirent dans les airs. Horrifié, le jeune homme revint en courant à Abriès.

Dans l’alpage, au bas du col de Malrif, la Peyre Soubeyrane, renfermait, croyait-on, des trésors. Elle s’ouvrait une fois par an, pendant le Gloria du Jeudi Saint, et laissait voir, dit la légende, des monceaux d’or.

vendredi 20 juin 2008

Mallé Marie-Pascale (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Auteur de Queyras (Images du Patrimoine, n° 133, 1994) et de plusieurs autres articles et ouvrages, Marie-Pascal Mallé est l’auteur principal d’un admirable livre, intitulé L’Habitat du Nord des Hautes-Alpes (sous-titre « patrimoine architectural et mobilier), publié par les Cahiers du Patrimoine en 1999, dans le cadre de l’Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, décidé en 1964 par André Malraux, Ministre de la Culture.

Le Nord des Hautes-Alpes qui a été étudié comprend les six cantons de La Grave, Le Monétier, Briançon, L’Argentière la Bessée, Guillestre et Aiguilles (canton qui correspond au Queyras).
Cet Habitat du Nord des Hautes-Alpes est un ouvrage admirable de 440 pages, abondamment et richement illustré (plans, cartes, photos anciennes, photos récentes, schémas, etc.), qui fera date dans l’histoire de la région. Il comprend, outre 400 pages d’études précises et complètes, un glossaire fort utile, une liste des documents relatifs à la région et disponibles dans les archives communales, départementales et privées, une bibliographie exhaustive, un index. Bien que l’ouvrage porte sur un sujet restreint, à savoir le patrimoine bâti et sur le mobilier, il constitue l’une des meilleures introductions qui soient à l’étude de l’histoire, de la géographie, de la vie sociale, de la « culture » et de l’art du Queyras. Rien n’a échappé à la sagacité de l’auteur. Par exemple, plus de quarante pages sont consacrées aux chapelles de hameaux et aux campaniles, aux fours à pain, aux fontaines, aux moulins, aux fruitières, aux celliers, aux cadrans solaires.

L’architecture des villages et des maisons est expliquée grâce à de nombreuses photos et schémas. Elle est aussi abordée d’un point de vue historique. Ce qui la caractérise, c’est « la disparition du bâti ancien », à la suite de catastrophes - incendies, crues, avalanches - certes, mais aussi de la pression démographique ou de l’enrichissement (relatif) des habitants, qui ont construit beaucoup de maisons pendant les périodes fastes ou transformé dans des proportions importantes ce qui existait. « L’habitat rural du nord des Hautes-Alpes, tel qu’il est parvenu jusqu'à nous, date, par construction ou par transformation, des XVIIIe et XIXe siècles ». De ce fait, les maisons que nous pouvons voir et admirer dans le Queyras et dans les cinq autres cantons étudiés ne perpétuent pas un habitat millénaire, mais ils sont le « reflet de la société montagnarde de l’époque moderne ».

Dans la conclusion, l’auteur examine de nombreuses thèses émises par des savants du XIXe et du XXe s. sur l’art de la région. Elle infirme la thèse d’un « art populaire », puisque les habitants faisaient appel à des artistes - surtout des cadraniers - ou à des artisans étrangers pour décorer ou embellir leur maison. Bien que l’on observe le recours dans le mobilier fabriqué aux XVIIIe et XXe s à des styles anciens (décors gothiques, style Louis XIII et Louis XIV), l’art du mobilier des hautes vallées n’est jamais resté immuable ; il a sans cesse évolué. Il ne mérite donc pas d’être qualifié de « traditionnel », sauf pour ce qui est des aménagements intérieurs qui, en deux ou trois siècles, ont échappé aux changements et sont restés quasiment identiques.
Bref, Mme Mallé a écrit un ouvrage qui devrait figurer dans la bibliothèque de tout Queyrassin ou de tout passionné du Queyras.

jeudi 12 juin 2008

Crues du Bouchet, juin 2008 (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)







Crues du Bouchet, mai et juin 2008


mercredi 28 mai 2008

Loups (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Jusqu'en 1996, il n'y avait de loup que dans les histoires que, jadis, les Queyrassins aimaient raconter à la veillée.
La présence de deux ou trois meutes de loups dans les alpages soulève plusieurs problèmes graves, que voici exposés. A quoi est-elle due ? Les loups sont-ils venus d'eux-mêmes naturellement (certains pensent qu'ils ont émigré à partir des Abruzzes) ou bien ont-ils été introduits par des militants écologistes se disant des défenseurs de la vie sauvage et qui auraient détruit les clôtures d'un élevage établi sur le versant italien du Col de Tende ? La question n'est pas tranchée. D'ailleurs, elle ne le sera pas, puisque les autorités, contrôlées par les écologistes, sont favorables à la présence des loups (et autres animaux sauvages, ours, lynx, etc.) dans les montagnes.
En fait, la Convention de Berne, signée par la France et qui protège les loups, prévoit que l'abattage doit être ordonné quand les loups ont été introduits dans une zone où ils n'avaient jamais vécu ou bien d'où ils avaient disparu. Si les loups sont arrivés dans le Queyras à la suite d'une action sauvage des écologistes, les autorités ont le devoir d'organiser des battues, ce qu'elles refusent de décider. De plus, un autre article de cette même Convention prévoit que la population de loups peut être réduite et contrôlée si elle menace les activités traditionnelles des hommes. Tel est le cas dans le Queyras. Mais rien n'est fait. Chaque été, des centaines de brebis gravides sont tuées, dévorées par les loups ou précipitées dans les abîmes. Les éleveurs, qu'ils soient queyrassins ou transhumants, subissent des pertes considérables. La vie pastorale, qui caractérise le Queyras depuis des millénaires, est menacée; et avec elle, une part de l'identité queyrassine.
La présence de loups (que seul le refus d'appliquer la Convention de Berne rend intouchables) oblige les éleveurs à acheter des chiens agressifs (patous des Pyrénées) qui coûtent très cher et les communes à construire des bergeries nouvelles et des parcs dans les alpages. La faune sauvage est elle aussi menacée. En dehors des deux mois de juillet et d'août, les meutes attaquent les mouflons, les chevreuils, les chamois isolés, mettant en péril tout l'équilibre naturel des vallées. Bien entendu, les Queyrassins, qu'ils soient élus ou simples citoyens, ont compris que la présence des loups dans les alpages mettait en danger leurs vallées. L'Etat, hélas, paralysé par les invectives menaçantes des écologistes, semble avoir fait le pire des choix, à savoir transformer les montagnes en déserts et préférer deux ou trois meutes d'animaux sauvages à la survie de deux mille montagnards, rudes et pauvres, qui, pour leur malheur, ne sont pas nés dans un hôtel particulier du Marais ou de Neuilly.

lundi 12 mai 2008

Lamour Philippe (Dictionnaire historique et culturel)


Philippe Lamour (1903-1992)
(Sur Philippe Lamour, se reporter à l'article assez complet de l'encyclopédie informatique : Wikipedia)


Philippe Lamour est le grand homme du Queyras moderne. Maire de Ceillac de 1965 à 1983, il a dissuadé les Queyrassins, traumatisés par les crues dévastatrices de 1957, de céder au désespoir et les a convaincus que leurs hautes vallées avaient encore un véritable avenir. Avocat, secrétaire général de la FNSEA après la guerre, expert en questions agricoles et rurales, propriétaire de vignobles dans le Gard, où il a renouvelé la viticulture, c'est un théoricien de l'aménagement du territoire. Dans le Languedoc, il a développé les systèmes d'irrigation. Le canal du Rhône à Sète porte son nom. Partisan de la décentralisation et de l'Europe, il a compris que l'avenir du Queyras n'était plus dans l'économie agro-pastorale, mais dans le tourisme. Il a fait baliser des chemins, transformés en sentiers de grande randonnée ; il a incité les Queyrassins à ouvrir des gîtes d'étape ; il a créé en 1966 le SIVM (Syndicat Intercommunal à Vocations Multiples), en 1967 les SICA Habitat Rural (Syndicat d'Intérêt Collectif Agricole) pour faciliter le remembrement des parcelles exiguës et construire des chalets à usage locatif, et des SICA Sports pour financer la construction des remontées mécaniques. En 1977, il a participé à la création du Parc Naturel Régional.

Homme d'action, Philippe Lamour a beaucoup écrit, surtout des essais et des livres de souvenirs (Le Cadran solaire, Robert Laffont, 1980 ; Les Hauts Pays, Robert Laffont ; Le père Foumier un maire exceptionnel, éditions Richtuong). Sa pensée, dont les fondements sont l'hostilité à l'Etat central (il a écrit des articles polémiques, féroces et sans doute injustes, contre Louis XIV et Napoléon, publiés il y a quelques années dans le Courrier du Queyras) et la conviction que l'avenir de la France est dans l'Europe, s'est constituée dans les années 1930, alors que, jeune homme encore, ambitieux, brillant et plein d'avenir, il exerçait les fonctions de rédacteur en chef de la revue Plans, qui traitait de l'organisation de la société (les thèmes en étaient l’urbanisme, l’architecture, les syndicats, la planification, etc.) et qui militait pour que d'importants changements interviennent dans une France en crise et vieillie. Ainsi, dans l'éditorial intitulé "La ligne générale" du n° 3 de mars 1931, Philippe Lamour appelle à la construction d'une Europe nouvelle : "Pour la mener à bien, il faut des esprits indifférents aux questions inutiles de responsabilités (la revue militait alors pour la révision des traités qui ont mis fin à la première guerre mondiale : c'était aussi un argument de la propagande d'Hitler), et tout entiers préoccupés de l'avenir. Un grand mouvement de jeunesse s'indique alors dans toute l'Europe. Malgré les oppositions apparentes de ses diverses manifestations, et même les haines entretenues entre elles, elles sont animées d'un esprit commun. Bolchevisme, fascisme et même, dans son esprit, socialisme-national hitlérien, sont surtout les trois aspects, différents en raison des origines historiques aussi bien que des climats, de la rupture avec le monde ancien et de la recherche d'un ordre". "Rupture avec le monde ancien et recherche d'un ordre" moderne ou nouveau, tel semble avoir été le fondement de l'action de Philippe Lamour, aménageur et homme de terrain, aussi bien dans le Languedoc que dans le Queyras.

Cf. "tourisme", "Parc Naturel Régional", "Ceillac", "élites". Lire de François Billy, L'Air des Cimes, pp. 57-61, "Philippe Lamour ou la renaissance du Queyras", Editions Jeanne Laffitte, Marseille, 1996.

jeudi 1 mai 2008

Joisten Charles (Dictionnaire historique et culturel)


Charles Joisten, né en 1936, mort en 1981, grammairien et ethnologue, est le spécialiste des traditions orales du Queyras. Il a publié, entre autres ouvrages, Contes folkloriques des Hautes-Alpes (Haute Vallée du Queyras), Paris, Edition Erasme, 1955; Contes populaires du Dauphiné, Grenoble, Musée dauphinois, 1971, 2 vol.; Récits et contes populaires du Dauphiné, I le Queyras, Paris, Gallimard, 1978.

L'introduction de cet ouvrage comprend quatre chapitres : une présentation géographique du Queyras (sans titre, dans laquelle Charles Joisten met l'accent sur l'enclavement de la vallée, l'autarcie de l'agriculture, les techniques archaïques et rudimentaires), et trois chapitres, qui portent sur la culture et l'histoire du Queyras, dans lesquels les jugements sont nuancés et plus positifs : " L'amour de l'instruction ", " Le goût pour l'écriture ", " La marque de l'Histoire ". Cette anthologie regroupe cinq contes recueillis en 1954 auprès de Pierre Rua, tailleur pour hommes à Abriès (Le Pape, Belle, née au soleil, Jean de l'Ours, Joli Coeur, le Pari) et qui sont les versions queyrassines de contes connus dans toutes les Alpes et même dans tout l'Occident. Elle comprend aussi des légendes regroupées sous les titres " des fées et des hommes ", " De sabbats en sortilèges ", " Diableries ", " A la recherche des trésors cachés ", " Revenants ", des histoires de loups; des prières et formules magiques; des proverbes, dictons, devinettes et formulettes; des compliments et chansons.

Charles Joisten, qui, pour des raisons matérielles, n'a pas inclus dans cette anthologie les légendes religieuses et les sobriquets, insiste sur la grande variété et l'étonnante richesse - en particulier, sur le plan de l'imaginaire - des traditions orales du Queyras. De ces travaux, il est possible de tirer les quelques enseignements que voici. Le Queyras, depuis la fin du XIIIe s, forme un ensemble de communautés, qui ont accédé assez tôt à la culture écrite, en français et en latin. Or, cette culture écrite n'a pas éliminé les traditions orales. Bien au contraire. Tout se passe comme si culture écrite et traditions orales se nourrissaient l'une l'autre, au lieu de s'étouffer l'une l'autre. Ces traditions orales sont communes, pour la plupart d'entre elles, ainsi les contes (dont plusieurs sont connus dans des versions écrites et littéraires), les légendes, les histoires de loups, à de nombreuses régions d'Europe. Si le Queyras forme, sur le plan géographique, un ensemble fermé ou enclavé, difficile d'accès, ses habitants, en revanche, ont toujours été ouverts aux influences extérieures, et ne se sont jamais fermés aux arts et aux traditions des autres régions de France ou d'Europe. Enfin, ces traditions orales qui ont nourri l'imaginaire de générations de Queyrassins se caractérisent par des thèmes récurrents, fantastiques ou féeriques. Elles créent un monde étonnant et attachant de fées, de démons, d'êtres surnaturels aux pouvoirs ou bienfaisants ou maléfiques, de lieux hantés, maudits ou renfermant des trésors. Ce monde de fiction, tout en paroles certes, détone si on le compare à l'identité que les érudits locaux prêtent aux Queyrassins, qu'ils présentent comme des travailleurs infatigables, réalistes, attachés à la terre, âpres, économes, ingénieux, austères. Il semble bien que l'identité des anciens Queyrassins doive être rectifiée à la lumière de ces traditions orales et qu'elle ne se réduit à celle que la littérature des érudits nous propose.

vendredi 18 avril 2008

Instruction précoce : hypothèses (Dictionnaire historique et culturel)




La situation du Queyras est paradoxale. C'est un ensemble de vallées de haute altitude dont l’économie est fondée sur l’agriculture et l’élevage. Le relief accidenté les rend assez mal adaptées à l'agriculture. De plus, elles sont situées à l'écart des axes de communication, loin des grandes villes et des officiers du Roi, donc loin de l’Etat, et elles sont habitées par des agriculteurs éleveurs qui, sans connaître la misère, vivent frugalement. Pourtant, ces hautes vallées, réputées isolées et pauvres, ont connu un admirable développement culturel, presque sans équivalent en France, au point que la population a été massivement alphabétisée, et pour une large parte, instruite et cultivée.


Beaucoup d'observateurs en ont été étonnés et ont essayé d'expliquer cet apparent paradoxe, qui déroge à toutes les idées reçues sur le monde rural et la France d'Ancien Régime. Il est possible de distinguer trois séries de facteurs : des facteurs physiques, des facteurs économiques, enfin des facteurs qui relèvent de la culture.

Examinons-les.

La première série d'explications consiste à mettre en avant les contraintes du climat ou du relief et la nécessité. Pendant le long et rude hiver, les travaux des champs s'interrompent, le bétail reste dans les étables. Les adultes ont une deuxième activité. Ceux qui n'émigrent pas vers des régions moins hostiles, forgent, réparent, font souliers et sabots, travaillent le bois, fabriquent des outils ou des coffres, etc. Mais que peuvent faire les enfants âgés de six à dix ans ? Leur apprendre à lire, à écrire, à compter est aussi une façon de les occuper. De plus, en s'instruisant, beaucoup d'enfants acquièrent des compétences, que, devenus adultes, ils peuvent monnayer dans les villes moins ingrates de Provence, où, pendant l'hiver, ils émigrent pour enseigner à d'autres ce qu'ils ont appris dans l'école de leur village. C'est d'ailleurs l'hypothèse qu'expose le préfet Bonnaire : " Le sol ingrat et resserré de ces vallées ne pourrait en nourrir tous les habitants ; d'ailleurs, le défaut d'ateliers, de manufactures, les laisserait oisifs pendant l'hiver, qui couvre la terre de plusieurs pieds de neige ; de là cette émigration périodique dont j'ai déjà parlé : il a bien fallu chercher à s'utiliser dans les pays où on émigrait ; ainsi tous ceux qui ne connaissent pas d'arts mécaniques, s'adonnent à lire, à écrire, à l'étude de la grammaire française, même latine, et, à l'approche de la rigoureuse saison, ils vont peupler d'instituteurs l'ancienne Provence, et, en général, les pays méridionaux. C'est même une chose curieuse que de voir, dans les foires considérables de l'automne, ces instituteurs, couverts d'habits grossiers, se promener dans la foule et au milieu des bestiaux de toute espèce, ayant sur leur chapeau une plume, qui indique et leur état et leur volonté de se louer pour l'hiver, moyennant un prix convenu. Ces bonnes gens donnent de nombreuses leçons pendant tout le cours de la journée; dans les intervalles, ils rendent à peu près autant de services que des domestiques à gages, et on est surpris du très léger salaire qu'ils demandent pour tant de peines, A la fonte des neiges, ils reviennent dans leur pays natal avec quelques écus qui paient une partie des contributions, et ils travaillent à la terre pendant toute la saison. Il est peu d'hommes qui utilisent autant leur existence, et qui soient plus respectables aux yeux de leur société ". Selon Harriet Rosenberg, ces maîtres ambulants étaient jeunes (ils avaient entre quinze et vingt ans) ; ils percevaient des salaires modiques, surtout s'ils manquaient d'expérience. Certains étaient des femmes. En 1724, Agnès, qui venait du Queyras, a gagné 30 livres pour avoir enseigné à l'école des filles de Guillestre ; en 1741, Pierre Berthelot, d'Abriès, a gagné 150 livres en enseignant à Guillestre.

La deuxième explication est d'ordre économique. Les effets des facteurs de ce type sont généralement sous-estimés par les historiens du Queyras. Réfléchissons un instant. Un peu de bon sens suffit. Alphabétiser une population coûte cher, parfois très cher. Nous, Français de ce début du XXIe s, qui sommes aussi des contribuables, nous en faisons l'expérience chaque année, quand nous recevons le décompte de nos impôts - et pour des résultats qui, vu le développement croissant de l'illettrisme, ne sont pas toujours à la hauteur des investissements que nous consentons. Cela était vrai aussi dans les communautés alpines d'Ancien Régime. Il fallait louer une étable qui servait de salle de classe ; rémunérer un maître ; éventuellement payer le chauffage ; et en même temps, se séparer pendant quatre ou cinq mois d'une main d'oeuvre enfantine, certes oisive (dans une maison, il y a toujours quelque tâche à accomplir) mais gratuite. Dans de nombreuses régions agricoles du Sud de la France, ce ne fut pas possible ; dans le Queyras, cela l'a été, parce que deux conditions ont été remplies : des maîtres instruits y avaient été formés, mais aussi les familles disposaient de revenus qui n'étaient pas négligeables et étaient en mesure d'en soustraire de tout ce qui était nécessaire à la conservation de la vie des sommes pour faire alphabétiser par autrui leurs enfants.

Enfin, il y a les facteurs culturels, religieux ou laïques, sur lesquels les historiens locaux ont longuement insisté. Le Queyras, on le sait d'abondance, a été troublé par de longs conflits religieux, dont les blessures n'ont été effacées que depuis les années 1920-1940. Encore certaines subsistent-elles peut-être ? Les inspirateurs de l'hérésie vaudoise, dans laquelle beaucoup d'historiens ont vu une esquisse de la réforme protestante, mettaient l'accent sur la lecture des textes sacrés, et surtout les Evangiles, et en conséquence, faisaient l'effort d'alphabétiser leurs disciples. Il en est allé de même du protestantisme. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les Queyrassins ont adhéré, pour la majorité d’entre eux, semble-t-il, à la Réforme, soit par conviction, soit parce que les protestants en armes, conduits par Lesdiguières et ses lieutenants, plus aguerris, mieux entraînés ou plus agressifs, ont vaincu à deux ou trois reprises les catholiques restés fidèles à l'église de Rome. Les protestants, on le sait, prônaient une relation individuelle avec Dieu, condamnaient le culte des saints et tous les abus du haut clergé, exigeaient des fidèles qu'ils lisent eux-mêmes les textes sacrés et ont été, de ce fait, d'ardents artisans de l'alphabétisation des populations, même pauvres.

De plus, pour contrer la Réforme protestante, l'église catholique a lancé dans la seconde moitié du XVIe siècle, à la suite des divers conciles dits Conciles de Trente, une " Contre Réforme ", dont les objectifs, entre autres, ont été de mieux former les prêtres et de mieux diffuser les dogmes dans toute l'Europe, en particulier en alphabétisant les fidèles. Cela explique, entre autres raisons, que le Queyras ait formé et connu, pendant trois siècles, - et en dépit de ce que laissait accroire l'idéologie anticléricale - des curés cultivés, parfaitement instruits, dont l'admirable Jacques Gondret, qui ont été des artisans efficaces de la diffusion des lumières et du savoir.
Outre ces facteurs religieux, il faut prendre en compte aussi des facteurs culturels laïques. On sait qu'en 1343, les Queyrassins ont acheté de nombreuses libertés d'une ampleur inconnue ailleurs, de sorte que des historiens ont pu qualifier (mais en partie à tort, si l’on étudie les structures fiscales qui prévalaient dans les hautes vallées et qui étaient celles d’une féodalité stricte jusqu’au XVe siècle) de " république " le Queyras d'Ancien Régime. Ces libertés, qui avaient coûté cher, étaient garanties par un texte en latin, appelé charte, lequel régissait aussi la vie publique. La seule façon de défendre ces libertés et de les maintenir des siècles durant était de former des " citoyens " sachant lire et écrire, qui puissent se référer à la Charte en cas de litiges (ils ne manquèrent pas de le faire), capables d'argumenter pour faire prévaloir leurs droits. Mme Harriet Rosenberg a découvert dans les Archives des témoignages de la passion avec laquelle les Queyrassins défendaient leurs franchises, n'hésitant pas à porter leurs litiges devant les tribunaux. En 1681, dans un document, la communauté de Ville-Vieille définit ainsi les fonctions que le consul élu devra exercer pendant une année : surveiller les dépenses du village ; collecter la taille ; administrer les affaires du village ; louer les pâturages ; représenter le village devant les juges et les magistrats, les clercs et les ecclésiastiques ; rédiger les documents officiels ; notifier aux villageois les ordres du gouvernement ; protéger les pauvres, les veuves, les orphelins ; faire respecter la loi ; veiller à l'entretien des chemins et des ponts... Seuls des hommes sachant lire et écrire pouvaient se présenter aux suffrages des chefs de famille pour assumer ces missions.

Enfin, il faut aussi replacer le Queyras dans l’histoire de France. Dans son ouvrage intitulé Louis XIV (Fayard, 1986, § " Instruction et civilisation ", in chapitre XVII, " Conquêtes intérieures ", p 491 et suivantes), François Bluche étudie le développement de l'instruction publique en France dans la deuxième moitié du XVIIe siècle. Elle ne dépend pas de l’Etat. Ce sont les villes et les pouvoirs provinciaux, le clergé à tous les niveaux, les communautés d'habitants qui s’en chargent. Le succès de l’entreprise dépend donc des initiatives locales et de la motivation des parents. Un édit daté de 1695 et une déclaration (1698) font obligation à chaque paroisse d'avoir au moins une école élémentaire. Il s’agit pour l’Etat d’imposer d’autorité le catéchisme catholique aux enfants de protestants. La volonté d’éradiquer le protestantisme est à l’origine de cet édit et de cette déclaration qui fondent l'école généralisée. Cependant, comme les sanctions prévues ne sont pas appliquées, toutes les paroisses n'ont pas d'école élémentaire. L’enseignement secondaire, sous Louis XIV, est d’un très haut niveau. Chez les jésuites, les oratoriens, les doctrinaires, on enseigne le latin (et les humanités) et en latin et on forme les futurs serviteurs du Roi en leur apprenant aussi les mathématiques appliquées, l’art des fortifications, l’escrime, la danse, l’équitation. En 1715, deux cents villes françaises ont un collège. Mais, dans le même temps, se développe une instruction populaire grâce à de nouvelles congrégations enseignantes. Les salésiens adoptent la pédagogie simplifiée de leur fondateur, Nicolas de la Salle (1680) : ils apprennent à lire et à prier en français ; quand le français est maîtrisé, ils passent au latin. L’instruction n’est pas réservée aux garçons. Des congrégations enseignantes pour filles se développent. L’Etat impulse le mouvement, le Roi donne ou refuse des lettres patentes aux congrégations enseignantes, il n’intervient pas dans l’organisation des écoles et des collèges. L'Etat ne prend des mesures qu’en faveur de l'enseignement technique afin de former des ouvriers qui travailleront dans les manufactures créées par Colbert.

A qui veut comprendre pourquoi l'instruction a été si précoce et si massive dans le Queyras, il n'y a pas de cause déterminante et une telle recherche est de toute façon vaine. Il existe un faisceau de facteurs, non pas un facteur unique. De plus, l’important n'est pas d’établir une ou des causes, mais d'interpréter ce phénomène, une fois qu'il a été établi. Le fait est que le Queyras a connu, à la fin du Moyen Age et pendant tout l’Ancien Régime, un développement scolaire identique à celui, non pas des campagnes, mais des villes riches, libres et prospères, sièges de grandes foires, du Nord et du Nord Est de la France, ce qui implique que l'économie de ces hautes vallées a été dynamique et que les Queyrassins, dont la langue première était un dialecte d’oc, ont adhéré très tôt aux formes et aux contenus d'une culture écrite, juridique, politique, diffusée surtout en français et partiellement en latin.


Un cahier du XVIIIe s.
Parmi les documents, qu'Anne-Marie Granet-Abisset a joints en annexe de la thèse qu'elle a soutenue à l'Université de Provence (volume 2), se trouvent quelques pages du cahier d'un Queyrassin de Molines nommé Clément Vasserot (Vasserot est un nom célèbre dans l'histoire du Queyras), daté de l'année 1763. On ignore s'il s’agit d’un cahier d'écolier et de régent (ou maître d'école).
Ce cahier révèle en quoi constituait l'instruction que recevaient les enfants dans les écoles des villages du Queyras. Une partie des leçons dispensées par les maîtres avait pour but d'initier les enfants aux règles fondamentales du calcul et parfois aux subtilités du commerce. Ainsi dans ce cahier, on trouve une table de multiplication jusqu'à 12 (au-delà de 10 donc), ce qui se conçoit, si l'on se souvient qua dans le commerce, il arrive que des marchandises se vendent par douzaine, et que le système métrique n'était pas en usage en 1763, puisqu'il a été inventé pendant la révolution.
Dans ce cahier, est exposé aussi un exercice visant à apprendre les règles de calcul des intérêts à percevoir ou à payer sur des sommes prêtées ou empruntées. Voici l’énoncé de cet exercice : calculez les intérêts d'une somme donnée prêtée au denier 20 pendant 20 ans, pendant 5 ans. Le " denier 20 " (1 denier sur 20) équivaut à un taux de 5%, calculé en pourcentage, comme on le fait de nos jours. Les réponses attendues sont les suivantes. Prêtée pendant 20 ans, une somme donnée double au terme du prêt. Pendant 5 ans, elle augmente d'un quart.
Aujourd'hui, ce mode de calcul - purement arithmétique - est abandonné. Les financiers et les mathématiciens le considèrent comme inexact, car une règle fondamentale est oubliée, à savoir que les sommes prêtées doivent être augmentées chaque année de l'intérêt annuel qu'elles produisent, pour obtenir, au bout de x années la somme équivalant exactement au capital de départ. Autrement dit, au denier 20 à 5%, le capital de départ double au bout de douze ans environ, et au bout de 5 ans, la somme à rembourser représente plus d'un quart (près de 40%) de la somme prêtée.
L’instruction donnée dans les écoles de village était pragmatique. Elle n'avait pas pour but de dispenser un savoir pour lui-même, mais de faire en sorte que les jeunes Queyrassins s'adaptent bien à leurs futures activités. Ces activités ne sont pas seulement des activités de production. Ce sont aussi des activités commerciales, soit que les éleveurs du Queyras aient produit alors, surtout des ovins, pour les vendre (cf. les travaux de Mme Harriet Rosenberg), soit que, pendant la mauvaise saison, ils se soient spécialisés dans le commerce, dont le colportage.

samedi 5 avril 2008

Instruction (Dictionnaire historique et culturel)




Essayons de comprendre pourquoi la question est difficile. Aujourd’hui, il est problématique d’évaluer, en les quantifiant par exemple, les phénomènes désignés par le terme " illettrisme ". Y a-t-il vraiment des illettrés en France ? Si oui, combien y en a-t-il ? Les chiffres avancés varient dans des proportions importantes, du simple au quintuple ou plus. Selon certains 3% de la population seraient touchés. Selon d’autres, 5% ou 20% et même jusqu’à 25 %. Ces divergences ont pour origine la difficulté à définir clairement l’illettrisme. Ou bien c’est l’incapacité à lire et à écrire, due à un oubli de ce qui a été appris ou à un abandon total de ces pratiques ; ou bien c’est l’incapacité de comprendre le sens d’un texte de longueur moyenne. Il est donc difficile d’établir des critères non équivoques qui permettent de mesurer l’illettrisme.

Si aujourd’hui il est malaisé de mesurer l’illettrisme, il l’est encore plus malaisé de mesurer l’analphabétisme ou, inversement, le taux d’alphabétisation des populations françaises d’Ancien Régime et celles du Queyras au XIIIe s ou au XVIIe s. D’abord qu’appelle-t-on analphabétisme ? Et à partir de quels critères va-t-on décider que x % de la population étaient alphabétisés.

L’alphabétisation des siècles passés ne peut être mesurée qu’à partir de documents écrits : essentiellement les seules signatures au bas d’actes, tels que les contrats de mariage. Une première erreur doit être évitée et qui ne l’a pas toujours été. Elle consiste à projeter dans le passé - disons au XVIIe s. - la conception moderne, qui date du XIXe s - de l’alphabétisation. Pour nous, depuis un siècle ou plus, est alphabétisé celui (ou celle) qui sait lire et écrire, sans que nous nous prononcions sur les compétences réelles de cet alphabétisé, et cela parce que l’un des buts de l’école depuis 1830 est d’apprendre sinon à tous, du moins à la majorité des enfants, à lire et à écrire. En était-il de même dans la France d’Ancien Régime ? Il semble bien que non. Certes, des écoles existaient, en plus grand nombre qu’on ne l’a cru et qu’on ne le croit encore, des écoles de villages, de paroisses, privées ou communautaires, etc. Ceux qui enseignaient dans ces écoles - laïcs ou non - se proposaient d’apprendre aux enfants la lecture, la morale, la religion. Les petites écoles d’autrefois n’enseignaient pas à écrire ou n’enseignaient qu’épisodiquement à écrire. Autrement dit, beaucoup de Français savaient lire, mais ne savaient pas écrire, parce qu’ils n’avaient pas appris à écrire. Cela est peut-être étonnant pour nous, qui apprenons à lire et à écrire en même temps. Mais ce n'était pas la règle il y a deux siècles. Les deux apprentissages étaient dissociés : on apprenait à écrire une fois que l'on savait lire (cela demandait trois ans environ ou davantage) et l'écriture, qui était un " art ", était enseignée par des maîtres écrivains, formant une corporation, laquelle avait obtenu en 1559 le privilège d'ouvrir des académies ou des ateliers, où ils enseignaient l'art d'écrire. De ce fait, les écoles d'Ancien Régime, qui étaient plus nombreuses qu'on ne l'a cru, enseignaient rarement l’art de l’écriture. Aussi est-il insuffisant et en partie non pertinent de se fonder sur les documents écrits, nécessairement peu nombreux (par exemple les contrats de mariage signés de la main des conjoints) pour en inférer un taux d’alphabétisation, qui sera de toute évidence plus faible que ne l’était la familiarité réelle avec l’écrit que donnait la seule lecture. De plus, il est impossible d’apprécier la compétence en lecture des hommes du XVIIe s, parce que nous ne disposons d’aucun moyen pour la saisir, et a fortiori pour la mesurer ?

Essayons cependant de poser le problème.
Dans Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe siècle (Presses Universitaires de Grenoble, 1997), ouvrage dans lequel l’auteur, Henri Falque-Vert, étudie l’économie et la société du Queyras médiéval des XIIIe et XIVe s, à partir de plusieurs enquêtes fiscales ordonnées par le Dauphin Guigues VII pour faire valoir ses droits féodaux, il est montré que la population du Queyras était alors massivement analphabète. Sur quoi se fonde l’auteur pour affirmer cela ? Sur les documents dans lesquels apparaît la façon dont les enquêtes fiscales étaient menées. Ainsi, ce sont les " officiers " (c’est-à-dire les fonctionnaires ou clercs) du Dauphin qui lisent ou font lire devant les villageois assemblés les textes qui prévoient les taxes et redevances à payer et légitiment les droits du Dauphin. Henri Falque-Vert montre aussi que cet analphabétisme touche toutes les couches sociales, aussi bien les roturiers que les nobles, aussi bien les paysans aisés que les paysans pauvres, aussi bien les artisans que les ouvriers agricoles, aussi bien les femmes que les hommes. La culture des Queyrassins alors se caractérisait par le recours à la mémoire collective, qui ne remonte jamais au-delà de deux ou trois générations, par une conception flottante et vague d’un temps toujours mal fixé, par une conception close et restreinte de l’espace limité au seul hameau ou au petit pays.

Or, dans l'histoire de l'alphabétisation, telle qu'elle a été établie, entre autres historiens, par F. Furet et J. Ozouf, dans Lire et Ecrire (Editions de Minuit, 1979), le Briançonnais et le Queyras occupent une place à part. En effet, alors que les Français qui résident au Nord et à l'Est d'une ligne qui relie Genève à Saint-Malo sont quasiment tous alphabétisés dès le début du XIXe s, même les paysans, même les femmes, au Sud et à l'Est de cette même ligne, à savoir en Bretagne, dans le Massif central, le Sud Ouest, le Languedoc, le Dauphiné et la Provence, il en va tout autrement. Rares sont les hommes et encore plus rares les femmes qui savent écrire, aussi bien en français que dans les dialectes, sauf dans le Queyras et le Briançonnais, dont une partie importante de la population est alphabétisée, et cela dès le XVIe s. Autrement dit, si l’on tient pour justes les analyses de Falque-Vert et qu’on les compare aux travaux de F. Furet et J. Ozouf, en deux ou trois siècles, les Queyrassins ont accédé à l’écrit, bien avant les Français du Sud et même avant de très nombreux Français vivant au Nord et à l’Est de la ligne Saint-Malo Genève.

Pour établir ce niveau d’alphabétisation élevé, on se fonde sur toute une série de faits, appelés " indicateurs " : des témoignages de Queyrassins eux-mêmes ; des témoignages de fonctionnaires, de militaires ou d’écrivains des XVIIe et XVIIIe s. qui connaissaient bien le Queyras ; des documents écrits, en particulier les contrats de mariage, au bas desquels apparaissent très souvent les signatures des deux conjoints.
Très tôt, en effet, les Queyrassins ont su lire, écrire et compter en français, parfois même en latin, deux langues qui étaient partiellement étrangères dans les hautes vallées, dont la langue première, celle qui était en usage quotidiennement, était un dialecte occitan, dit patois queyrassin. De plus, le phénomène a touché la quasi totalité de la population, composée essentiellement de paysans et de petits artisans, et pas seulement, comme dans d'autres régions du Sud de la France, une petite minorité de nobles, d'hommes de loi, de marchands. Tant Bouchu, intendant du Roi au XVIIe s, que le citoyen Bonnaire, préfet des Hautes-Alpes en 1801, regrettent l'absence d'instruction dans les " basses terres " des Hautes-Alpes ou du Dauphiné et louent le zèle que les montagnards manifestent pour acquérir le savoir. " Pour trouver quelque désir d'apprendre, et même une certaine instruction réelle, écrit Bonnaire, il faut remonter dans le Briançonnais, pénétrer dans des vallées profondes et étroites, perdues, en quelque sorte, dans d'horribles précipices, et qui sembleraient ne pouvoir être habitées que par des peuplades de sauvages. C'est là qu'on sent le prix de l'instruction, et que tous, sans exception, y consacrent leur jeunesse : il est rare qu'un enfant n'y sache pas lire, écrire, et même un peu de calcul ".
Si l'on accorde du crédit à ces témoignages et à ce que disent les archives, on estime que cette alphabétisation a été effective dès le XVIe s. Peut-être auparavant - mais, sur cette question, les chroniqueurs queyrassins sont relativement discrets, ou bien les documents manquent ou bien ils n'ont pas été conservés.

Plusieurs indicateurs établissent de façon formelle la précocité massive du phénomène. Le principal consiste à compter les signatures au bas des contrats de mariage. Selon l'historien Pierre Goubert, qui a étudié la diffusion de la culture en France dans les années 1686-1690, en se fondant sur l'aptitude des nouveaux époux à signer leur acte de mariage, ce sont les Hautes-Alpes qui ont le niveau culturel le plus élevé, niveau défini par le pourcentage de contrats signés. Dans les registres d'Abriès datant de 1744-1748 que Mme Harriet Rosenberg a dépouillés, 91% des hommes sont en mesure de signer - c'est-à-dire d'écrire leur nom - de leur propre main. Cette anthropologue pense même qu'à Abriès, au XVIIIe s, il y avait dans chaque famille au moins une personne lettrée, sachant lire, écrire, le latin, capable de rédiger, ayant des notions de droit.
Les Queyrassins eux-mêmes, dans les témoignages qu'ils nous ont laissés, considéraient qu'il était de la première importance même pour un paysan de savoir lire, écrire, compter. En marge d'une délibération d'escarton, un Queyrassin écrivit en 1766 les vers suivants :
" A mes enfants Apprenez si vous êtes sages Car le savoir est plus important que l'héritage
Vous pouvez être privés d'héritage Mais le savoir vous fera vivre Apprenez auprès de personnes savantes et enseignez aux ignorants Dieu vous récompensera "


Les documents comptables attestent aussi de cette instruction massive. L'école avait lieu pendant la mauvaise saison, de la fin de l'automne au début du printemps. Il n'y avait pas de bâtiment qui y fût destiné. Une étable assez vaste en faisait fonction. La communauté embauchait un des siens qu'elle rétribuait pour assumer les missions d'un maître d'école : il était appelé régent ou recteur. En 1458, Abriès avait pour " rector scolarum " un dénommé Giraudus Marcellini. Dans les registres d'impôts de 1790, il est imputé à la communauté la somme de 200 livres, qui sert à payer " les gages du maître d'école ", ce qui représentait un tiers de ce que percevait le curé de la paroisse. Mais alors que le maître d'école ne travaillait que 5 mois, le curé officiait toute l'année.

De plus, comme la population était massivement alphabétisée, le Queyras a formé longtemps beaucoup de maîtres d'école (des curés et des religieuses aussi), qui étaient trop nombreux pour être tous employés dans les communautés et qui, l'hiver, émigraient vers la Provence pour occuper des emplois de régents de village. C'est le personnage du maître d'école ou régent, que Victor Hugo a célébré au début des Misérables. Les régents apprenaient à des enfants d'âge différent (ils n'étaient pas répartis en classes en fonction de leur âge ou de leur niveau) à lire, à écrire, à compter, un peu de morale; de la religion ; parfois des rudiments de latin - et cela en fonction de leurs compétences. Les filles étaient elles aussi alphabétisées; elles apprenaient en sus à coudre et à broder. En 1793, le député jacobin Bouquier fait voter par la Convention un décret, qui régit l'enseignement en France et autorise les citoyens qui en ont les compétences à ouvrir une école dans chaque village, avec l'accord des autorités de la commune. Ce qu'institue ce décret, afin de régler partiellement la crise de l'école consécutive au départ pour l'étranger d'un nombre considérable de nobles et de prêtres, ce sont les écoles communautaires qui ont existé dans le Queyras pendant des siècles. Ces écoles ont duré jusqu'au milieu du XIXe s. Les lois Guizot (1831), Falloux (1851) et Ferry (1882) ont peu à peu obligé l'Etat à former, nommer et rémunérer les maîtres d'école, dits alors instituteurs.

Contrairement aux régions rurales du Sud de la France, lesquelles, selon de nombreux historiens et idéologues, auraient créé une culture orale dans les dialectes d'oc (mais un examen pourrait faire apparaître les limites de ces thèses), le Queyras est un ensemble de vallées de culture écrite, en français et en latin, et où la tradition orale reste vivante. Les traces les plus éloquentes de cette ancienne passion la culture écrite et la langue française sont innombrables. Ce sont les inscriptions, parfois en vers, gravées ou peintes, que l'on peut lire encore sur les linteaux de porte, sur les rochers, sur les coffres, sur les cadrans solaires, les chroniques tenues dans chaque village par le notaire ou un des consuls, les contrats, les testaments, les actes notariés, les carnets d'irrigation, les livres de raison (cf. " écrivains du Queyras ").

jeudi 20 mars 2008

Une inscription janséniste (Dictionnaire historique et culturel) ?




Les inscriptions peintes sur les cadrans solaires ou gravées dans les meubles ou le chambranle des portes ou sculptées en creux dans la pierre ne sont pas - pour la plupart d’entre elles du moins - très originales. Elles contiennent des maximes pleines de bon sens (par exemple " il est plus tard que vous ne pensez "), des commandements (" Adore Dieu, honore le Roy "), des phrases rappelant quelques points de dogme religieux ou des proverbes. Il en est une cependant de très originale et qui détone par son pessimisme. Elle est sculptée sur une pierre de la façade de l'ancienne recette buraliste d’Abriès - une maison longue à un étage - qui se trouve tout près de l’église.


La voici : "Qui bien se regarde bien se connoit qui bien se connoit peu sestime Dieu nous benisse W Louis XVI notre roi 1784 BRCFD"

On peut l’adapter en français moderne ainsi : "Celui qui procède à un vrai examen de conscience (au XVIIIe s, se regarder signifiait aussi "s’examiner" ou "procéder à un examen de conscience") se connaît bien et celui qui se connaît bien fixe sa propre valeur très bas (au XVIIIe s, s’estimer signifie aussi "déterminer sa propre valeur")".


La maxime étonne par son caractère littéraire et moral et par sa profondeur philosophique. D’abord, elle reprend un des fondements de la sagesse antique, le "connais-toi toi-même" (ou gnothi te auton), inscrit à l’entrée du temple de Delphes et que Platon fait assumer par Socrate. Chez les Grecs, l’injonction "se connaître soi-même" s’opposait aux connaissances trompeuses que les hommes cherchaient dans les oracles ou dans les prédictions des aruspices, voyantes et autres devineresses. Seule la connaissance de ses limites ou de ses besoins permet de fonder une morale. Dans la maxime signée BRCFD, le sens du gnothi te auton est détourné. La connaissance de soi ne fonde rien, puisqu’elle débouche sur la prise de conscience que l’on est sans valeur.

Pour ce qui est de la morale qu’elle véhicule, la maxime est d’une tonalité pessimiste, au sens propre de cet adjectif. Elle suppose ou laisse entendre que l’homme n’a pas de valeur (il s’estime peu ou détermine sa propre valeur très bas) et qu’il est naturellement porté à faire le mal. Ce point de morale converge avec la rigueur janséniste. Un autre Blaise, célèbre celui-là, Blaise Pascal, aurait pu l’écrire.

D’un point de vue historique, bien que les Jansénistes aient été combattus par Louis XIV dans les années 1660 (il leur était reproché de critiquer le pouvoir royal et d’être des ferments de contestation religieuse et politique), ils ont exercé et même accru pendant tout le XVIIIe siècle une influence souterraine et déterminante dans les milieux intellectuels, chez les juristes, au Parlement parmi les magistrats et les juges, dans l’administration du royaume.

Les Jansénistes auraient-ils eu une influence dans le Queyras ? Il est difficile de se prononcer sur la question. Dans le chapitre intitulé "usages religieux" de ses Mémoires historiques sur le Queyras (non publié, 1860), l’abbé Jacques Gondret, traitant de l’eucharistie et de la pénitence, note que ces deux sacrements étaient "peu fréquentés dans les paroisses de notre Vallée, il y a cinquante ans à peine" et il s’interroge sur les causes possibles. Il en avance deux : "Etait-ce refroidissement produit par la présence du protestantisme ? Etait-ce levain de jansénisme ?" L’abbé Gondret avance donc l’hypothèse d’une influence janséniste pour expliquer la défiance envers la communion et la pénitence, les Jansénistes étant persuadés que rares seront les âmes sauvées et que, sans grâce "efficace", les sacrements, même répétés, n’assureront le salut d’aucun fidèle. Quoi qu’il en soit du jansénisme, vu la morale qui la fonde, une telle maxime ne peut avoir été écrite que par un homme cultivé et ayant reçu une solide formation intellectuelle.


Qui est BRCFD ? D’après J. Vandenhove, auteur de Le Queyras, Villages et hameaux, il s’agit de Blaise Richard-Calve, dont le père, mort en 1781, se prénommait François Daniel. BRCFD semblent bien être ses initiales, suivies de celles de son père François Daniel (ou fils de Daniel ?). Si l’on se fonde sur ce que l’on sait de sa vie, Blaise Richard-Calve (cf. l’article qui lui est consacré), qui était riche, a suivi de solides études, a réussi une belle carrière politique pendant la Révolution, a été longtemps juge de paix du canton d’Aiguilles, présente le profil (études, magistrature, adhésion à la Révolution) des Jansénistes du XVIIIe s ou des hommes que le jansénisme a influencés, les amenant à basculer de la "cause de Dieu à la cause de la Nation".

dimanche 16 mars 2008

Immigrés italiens à Aiguilles (Dictionnaire historique et culturel)






Dionigi Albera et Christophe Cusin, " Les Italiens d'Aiguilles en Queyras ", Le Monde Alpin et Rhodanien, 3e trimestre 1994, Familles Destins Destinations, pp. 89- 110.



Aux XIXe et XXe siècles, la population d'Aiguilles baisse régulièrement. On en connaît les raisons. La principale tient à l'émigration, qui a été plus souvent due à la réussite qu’à la "nécessité" (cf. les travaux de Raoul Blanchard, "Aiguilles", Revue de Géographie Alpine, 1926 ; Philippe Vigier, Essai sur la répartition de la propriété foncière dans la région alpine, Paris, 1963 ; Anne Marie Granet-Abisset, op. cit.). L’émigration a accru la crise agricole. Des hameaux ont été abandonnés, des terres ont cessé d’être cultivées, faute de bras.


On connaît moins bien les autres facteurs de cette émigration massive. Les rapports entre les communautés et le pouvoir central se sont modifiés (cf. les travaux de Rosenberg, Granet-Abisset, N. Vivier, Le Briançonnais rural aux XVIIIe et XIXe s, Paris, 1992) au détriment des communautés, dont l’ancienne autonomie s’est transformée en dépendance administrative. Les impôts augmentent. En 1827, est promulgué le Code forestier, l’affouage est restreint, le pâturage des forêts par les ovins et les chèvres est interdit. Les communes devant payer les salaires des gardes (du tiers à la moitié, selon Vivier), leurs charges croissent. Le droit d’usage des communaux se restreint, accélérant l'exode. En 1816, une ordonnance exige des maîtres d'école un brevet de capacité ; en 1833, la loi Guizot crée des écoles pour former les maîtres. C’est la fin des maîtres d’école queyrassins et briançonnais. De même, la loi de 1844 assujettit les colporteurs (beaucoup de Queyrassins choisissaient cette activité en hiver) à la patente. Ces lois poussent les Queyrassins qui émigraient à la mauvaise saison à émigrer définitivement.




Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’agriculture du Queyras s’oriente vers l'élevage bovin et la production laitière. Des fruitières sont créées, qui disparaissent dans les années 1930, lorsque Nestlé organise le ramassage du lait pour son usine installée à Gap. Aiguilles s’intègre peu à peu à l’économie nationale et la commune n’échappe plus aux mailles de l’administration


Le vide démographique est en partie comblé par les immigrants italiens, en fait des Piémontais et de nombreux Vaudois qui portent des noms français, dont celui de Miegge. Le recensement de 1831 établit qu’à Aiguilles exercent 32 domestiques, dont la plupart sont Piémontais. Après 1851, les flux migratoires s’accentuent. En 1861, Aiguilles compte 604 habitants, dont plus de 40 Italiens. En 1872, 660 habitants dont 153 Italiens. En 1886, 171 Italiens, 126 en 1896, 144 en 1906, 130 en 1911 pour 510 habitants, auxquels ils convient d'ajouter les Italiens naturalisés et les enfants issus de mariages mixtes, bien que ceux-ci soient assez peu nombreux (on se marie de préférence dans sa communauté). En 1921, sur 324 habitants, 74 sont Italiens. Dès 1872, les Italiens et les Français qui ne sont pas queyrassins forment la moitié des habitants d’Aiguilles.


Qui sont ces Italiens ? Au début, les domestiques sont les plus nombreux. Les autres travaillent soit dans l’agriculture comme fermiers, salariés ou cultivateurs propriétaires, soit dans artisanat (maçons, meuniers, cordonniers). Les incendies de 1829, 1886, 1889 ont provoqué l’exode des Aiguillons certes, mais aussi l’afflux de maçons et de charpentiers piémontais qui reconstruisent le village ou construisent les villas de la "réussite". Au début du XXe siècle, les Italiens cessent d’être domestiques agricoles et investissent le petit commerce, l’artisanat, l’agriculture. Pour nombre d’entre eux, Aiguilles est une étape. A leur tour, ils s’en vont vers les villes, et ils sont remplacés par de nouveaux immigrants. La vie d’Aiguilles est donc marquée par une mobilité de sa population qui se renouvelle sans cesse. Ainsi, en 1931, on recense 62 noms de famille qui n’apparaissent pas dans le recensement de 1817.