

Ce qui ne cesse d’étonner, c’est l’abondance d’ouvrages ou d’articles savants qui, depuis près de deux siècles, sont consacrés au Queyras. Ces écrits forment une mémoire savante, distincte de la mémoire populaire, qu’elle soit orale ou écrite, telle que l’expriment les conteurs, les « anciens » ou les Queyrassins âgés (M. Borel, M. Bourcier, Mme Messimilly, M. Arnaud) qui se souviennent avec émotion des dures conditions de vie qu’ils ont connues « autrefois ». La mémoire savante n’est pas très différente de la mémoire populaire : elle obéit aussi à des exigences qui la dépassent, son sens dépend du moment où elle a été élaborée, elle charrie des intentions ou des présupposés, qu’il faut analyser, afin de ne pas prendre le « savoir » accumulé pour vérité d’Evangile. Prenons trois ou quatre exemples précis.
La république des escartons
Au milieu du XIXe siècle, le juriste Fauché-Prunelle (1795-1863), dans son Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes cottiennes briançonnaises (2 tomes, 1856, 1857), écrit p 321, tome 1 : « l’abolition de la féodalité que les Français (…) n’ont obtenue (…) qu’à la fin du dix-huitième siècle par un acte éminemment juste et équitable (...), les Briançonnais l’ont obtenue, dès avant le milieu du quatorzième siècle, au moyen d’un accord volontairement et réciproquement contracté (…) ». Il est, sous le Second Empire, au moment où il semblait improbable d’établir en France un régime républicain, l’inventeur de la « république des escartons ». Avec la charte de 1343, les Briançonnais auraient arraché au pouvoir féodal une « pleine liberté d’administration locale du pays par le pays ».
Cette hypothèse est répétée depuis un siècle et demi, sans jamais être examinée. Or, Henri Falque-Vert, auteur de Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe siècle (Presses Universitaires de Grenoble, 1997), infirme cette belle et heureuse vision. Dix-huit délégués seulement représentant les trente-sept communautés du Briançonnais étaient présents à Beauvoir en Royans, où la charte a été signée. Le Queyras a envoyé un délégué, Pragelas et Château-Dauphin aucun. Les dix-sept autres délégués représentaient Briançon et Oulx, les deux vallées les plus prospères. Ce sont les marchands qui ont joué un rôle déterminant dans la négociation, et non les paysans éleveurs. En 1343, le Dauphin croule sous les dettes. Il vend donc des droits. En 1282, l’accession au pouvoir des barons de la Tour du Pin a étendu l’Etat vers les plaines du Rhône, plus riches. Les hautes vallées, que le Dauphin opprime (plus de 50% de la richesse produite sont prélevés), perdent alors de leur intérêt. En 1339, Humbert II envisageait de vendre le Briançonnais. Faute d’acheteur, il a donc proposé aux habitants de racheter ses droits. Les 12000 florins de la vente correspondaient aux impôts prélevés chaque année dans les 37 communautés du Grand Escarton (11723 florins en 1339). Il n’y a rien eu de « républicain » dans ces marchandages féodaux. Selon Fauché-Prunelle, cette « république » continuerait d’anciennes municipes gaulois. Or, les libertés que le Dauphin a concédées étaient souvent acquises depuis longtemps. Il en est ainsi du droit d’élire les représentants, syndics, mansiers, procureurs. En 1265, les Briançonnais choisissaient déjà leurs représentants : les mansiers (le manse correspondant au terroir d'un hameau ou d’un quartier), qui répartissaient entre les familles l’impôt qui pesait sur le manse. La « pleine liberté d’administration » s’est en fait forgée au fil des ans dans la communauté fiscale du manse, celle des voisins d'un même hameau ou d’un même quartier. Il en est ainsi du titre « affranchis et bourgeois ». Il signifiait seulement que ces bourgeois étaient libérés de la taille arbitraire et soumis à la taille fixe. Les gens d’Abriès et tous les paysans aisés avaient obtenu cette franchise avant que la Charte ne soit signée.
La pauvreté
Le général Guillaume a donné à son livre Le Queyras le sous-titre « Splendeurs et calvaire d’une haute vallée alpine », accréditant avec le mot calvaire une vision tragique du Queyras, forçant la misère dans laquelle auraient vécu les Queyrassins. Ceux qui écrivent sur le Queyras insistent sur la pauvreté, donnant l’impression qu’au Queyras était échu pour seul lot le malheur. Certes, une crise économique très grave a touché le Queyras à compter de 1830. Dans les années 1900-60, la situation à la suite de l’hécatombe de 1914-1918 et de l’exode massif, est dramatique.
Mais, pendant plusieurs siècles et jusqu’au début du XIXe s, le Queyras a été relativement prospère (par rapport à d’autres régions du Sud de la France). Plusieurs faits l’attestent. Au XVIIIe s, Abriès compte des ouvriers agricoles payés à la journée. Ils se marient, ils acquièrent des biens, ils rédigent des testaments. En 1748, l’un d’eux lègue à chacun de ses enfants et à ses petits-enfants des sommes allant de 9 à 80 livres (80 livres étant alors le salaire annuel d’un maître d'école). C'est une succession importante, laquelle est inférieure à celle des paysans propriétaires - ce qui explique, entre autres raisons, que tant de notaires aient pu établir une étude jusque dans les plus petits villages du Queyras. Les ingénieurs, de la Blottière et Ricord, qui ont cantonné avec les armées royales à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe s., ont été étonnés de constater la relative prospérité des Queyrassins. Harriet Rosenberg les cite souvent dans A Negociated World. L’instruction précoce dès le XVIe s (et peut-être avant) est souvent meilleure dans le Queyras que dans les villes riches et prospères du bassin parisien. Alors que, ailleurs, la règle était le fermage, le métayage ou le salariat agricole, presque tous les Queyrassins étaient propriétaires. Ils possédaient des terres, leur maison, leurs outils, du cheptel (le mot signifie aussi « capital ») ovin et bovin, mulets, ânes et mêmes chevaux. Forêts, alpages, pentes abruptes formaient le communal que les habitants géraient eux-mêmes. Fours et moulins étaient des biens collectifs. Tout cela représentait un capital qui, avec du travail, produisait des revenus.
La culture
Le patrimoine du Queyras est connu depuis longtemps. Il est vrai qu’il a été, dans les années 1900-1950, parcouru par les responsables du Musée des Arts et Traditions populaires ou du Musée dauphinois, qui y ont acheté coffres sculptés, bâts de mulets, fourches en bois, râteaux, lits fermés, navettes, rouets, trousses, outils de taillandier, etc. Or, c’est un autre patrimoine qui est recensé dans l’Inventaire général du Patrimoine de la France que l’on peut consulter par internet dans les bases de données Mérimée et Palissy du Ministère de la Culture : non pas les objets de la vie quotidienne ou les outils de l’économie agropastorale, mais tout ce qui se rapporte à la vie spirituelle ou morale, chapelles, oratoires, églises, objets du culte, retables, croix ouvragées, tableaux, sculptures, etc. La base Mérimée (édifices) compte environ 160000 notices détaillées ; la base Palissy (mobilier, objets) 260000 notices. La France compte un peu plus de 36000 communes. La moyenne des édifices recensés par commune est environ de 5 et celle du mobilier et des objets est de 8. Ces deux chiffres, 5 et 8, fournissent un indicateur pour évaluer la richesse du patrimoine bâti (chapelles, lavoirs, oratoires, fontaines, églises, digues, maisons anciennes, etc.) ou mobilier (objets de culte, tableaux, sculptures, etc.) d’une commune. Abriès compte 47 édifices recensés et 49 notices sur les objets, tableaux ou pièces de mobilier, soit 10 et 7 fois plus que la moyenne nationale ; la commune d’Aiguilles 38 et 8 ; Arvieux 56 et 62 ; Château-Queyras 54 et 82 ; Molines 23 et 17 ; Ristolas 20 et 7 ; Saint-Véran 40 et 48. Les communes du Queyras comptent parmi les plus riches de France en édifices et en objets et, proportionnellement à leur population, plus riches que de grandes villes comme Aix en Provence (198 notices dans la base Mérimée et 483 dans la base Palissy) et Marseille (258 et 289). Si les Queyrassins avaient été pauvres ou miséreux, jamais ils n’auraient accumulé un patrimoine d’une telle richesse. Soit la commune d’Abriès (350 habitants aujourd’hui, près de 2000 en 1830). Des édifices et d’innombrables objets auraient figuré dans l’Inventaire général s’ils n’avaient pas été détruits lors de la seconde guerre mondiale. Les œuvres d’art sont des tableaux d’édification religieuse (lutte contre les protestants, Contre Réforme, fin XVIIe et XVIIIe s.) et relevant de l’esthétique baroque, marqués par le baroque du Piémont, de Turin à Cuneo ; des tableaux historiques (sujets empruntés à l’histoire sainte, foule, récit et composition soignée : les 14 stations du chemin de croix, la circoncision de Jésus, la visite de Saint Antoine du désert à Saint Paul l’ermite) ; des tableaux néoclassiques du XIXe siècle (un Saint Roch en hobereau, un agonisant voyant en apparition Saint Joseph et la bienheureuse Emilie de Vialar, 1797-1856, fondatrice de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition) ; des cadrans solaires peints par le Piémontais Zarbulla (années 1830-40) ; des bas reliefs d’autel ; des tableaux et sculptures doloristes (Notre Dame des Sept douleurs percée de sept glaives, fin du XIXe s) ; des reproductions d’art populaire (statues de saints en stuc moulées, lithographies et chromolithographies, dont des Via Crucis) ; une croix en fer forgé art nouveau ; des scènes de la Passion gravées et peintes (années 1930) sur des plaques métalliques. En bref, ce patrimoine est d'un grand intérêt en lui-même et pour ce qui est de l'histoire de l’art régional. Différent des objets du patrimoine agropastoral, il change la vision que les historiens se font depuis un siècle et demi du Queyras et de ces vallées dites fermées ou isolées ou reculées ou arriérées.
Les communautés
Dans les années 1920, Robert Husson a observé à Saint-Véran les institutions communautaires (La Montagne veut vivre, Editions R. Guillon) : « Comme un grand pays, notre petite république possède ses lois propres pour la protection de ses concitoyens et de ses institutions. On retrouve en elles ce qui est nécessaire à la vie pastorale d'un petit peuple indépendant (...) Ces prérogatives se sont maintenues jusqu'à nos jours dans la mesure où la grande république n'a pu absorber les lois de la petite. Le maire, ici, est un vénérable personnage dont la voix prime sur celle des autres habitants. La marque de son autorité se fait sentir au cours des négociations et des décisions qui concernent la communauté. C'est le patriarche des sociétés primitives, le paterfamilias des autres pères de familles ». Robert Husson reprend le mythe, diffusé par le juriste Fauché-Prunelle, de la république des escartons. Dans Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe siècle, Henri Falque-Vert note l'émergence des communautés ou universités (dans le latin du Moyen Age, universitas signifie « communauté »). Alors que la noblesse, trop pauvre, se fond parmi les paysans, apparaît un nouveau pouvoir, celui de la communauté, dont le nom est souvent cité à partir de l'enquête fiscale de 1265. C'est elle qui conserve des documents, qui contrôle certaines taxes, qui gère des moulins. Au XIVe s, elle obtient de nouveaux pouvoirs. Elle décide des coupes de bois, perçoit des revenus, participe à la répartition des charges, acquiert des offices.
Un document révèle ce qu’est une communauté : le règlement de la communauté de Molines, voté le 4 juin 1770, et publié par J Tivollier dans le Bulletin de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, Gap, 1901. C’est une assemblée de chefs de famille, toujours des hommes, petits propriétaires, payant de nombreux impôts et ayant sous leur autorité leur épouse, parfois leurs parents âgés et de nombreux enfants, dotant les filles et établissant les garçons en partageant entre eux les biens fonciers de la famille. Ce sont ces chefs de famille qui élisent chaque année deux consuls, nommés aussi syndics. En 1770, les deux consuls de Molines sont Pierre Eme et Pierre Sibille. Le règlement de 1770 comprend 35 articles et se caractérise par une longue série d'interdictions, avec des sanctions prévues à chaque infraction. Les principaux articles interdisent de couper des arbres dans des bois dits devez (c'est-à-dire défendus), de faire paître des troupeaux de moutons dans ces mêmes bois ou dans les champs, les bords des canaux et les talus, de porter du feu sur des grilliers (ustensiles pour porter des braises d'une maison à l'autre), de détenir de faux poids et mesures, de porter devant la justice les différends à propos des dommages aux récoltes ou du bornage des propriétés (les différends seront tranchés par les consuls). Aux interdictions correspondent des sanctions sous la forme d'amendes qui peuvent être élevées.
Pourtant, on ne peut s'arrêter là. A la fin du XIXe s, un voyageur, Gustave Derennes, inspecteur d'Académie, rapporte le témoignage d'un facteur queyrassin (A travers les Alpes françaises) : « Je fis la route (de Château-Queyras à Aiguilles) avec un facteur, un brave homme, qui connaissait à merveille le pays… Il n'y pas très longtemps, m'a-t-il, que les maires d'Aiguilles portaient le titre de rois (en fait, celui de consuls ou syndics). Une fois élus, ils devenaient les maîtres absolus de la communauté, jugeaient les différends, frappaient d'amendes les délinquants cités par eux devant eux, parfois même les condamnaient à l'exil pour un, deux ou trois ans. Les habitants auraient pu éviter cet assujettissement. Ils n'y songeaient pas : aucun d'eux n'aurait osé enfreindre un ordre ou demander à la loi de le protéger contre un jugement qu'il aurait pu regarder comme injuste. Ce trait de mœurs qui rappelle les vieilles habitudes d'indépendance des communautés n'a disparu que dans ces derniers temps ». Le règlement de Molines a été signé par 42 chefs de famille : or la communauté comptait alors 178 familles. De même, alors qu’il y avait à Arvieux à la fin du XVIIIe siècle 195 familles, seuls 40 chefs de famille ont élu les consuls en 1696. Il semble donc que les communautés étaient moins unies que cela a été dit. Les Queyrassins, très tôt alphabétisés, étaient très attachés au droit écrit. Or, si des différends ont opposé les sept communautés à l’administration du royaume ou aux communautés de l’Embrunais, des différends ont aussi opposé les communautés, et cela à propos des droits de chacune d’elles, du bornage, du pacage ou de l’affouage. Les archives du Queyras sont pleines des minutes de ces procès au sujet des prés de Pra-Patris, de la forêt de Riou Vert, de la forêt de la Fusine, de la forêt de Marassan (le premier procès eut lieu en 1387 et le dernier en 1834). Ces faits avérés sont très importants pour comprendre ce qu’a été le Queyras. Il faut se garder des visions idylliques que l’on peut lire au sujet des communautés. De violents conflits les ont opposées. Cela a eu pour conséquence de renforcer les particularités de chacune d’elles, ce qui permet, entre autres facteurs, d’expliquer la défiance persistante qui caractérise parfois les relations nécessaires qu’entretiennent les communes actuelles.
L’économie agropastorale
Au XIIIe s, le Queyras vit de la culture des céréales. Environ les 3/4 des impôts payés par les habitants portent sur les récoltes. Les céréales cultivées, qui alternent dans un même champ avec la jachère, sont le seigle, base de la nourriture humaine, et l’orge ou l’avoine, qui permettent de nourrir les animaux. Les terroirs se caractérisent par une opposition entre les champs et les prairies qui s’étendent sur les adrets autour des villages et des hameaux d’une part et d’autre part les espaces incultes, dont les alpages, ainsi que par un étagement de la végétation suivant l’altitude. L’élevage entraîne le développement du commerce, les paysans vendant une partie des bêtes qu’ils élèvent, ce qui permet de créer des activités artisanales. En 1259, le Dauphin fonde à Abriès un marché aux bestiaux (moutons, brebis, agneaux, boucs, porcs, boeuf, vache, cheval, jument, âne). L’objectif était de concurrencer le marché de Luserne. Ce marché connaît un succès relatif, celui de Briançon, à la même époque, se développant beaucoup plus vite. La monnaie circule mieux. En 1250-65, 18% des impôts dus au Dauphin sont payés en argent ; en 1339, 25% - ce qui entraîne la hausse des prix agricoles et l’utilisation de monnaies comme le gros sou tournois et même le florin d’or des Lombards. Des activités artisanales apparaissent : confection de fromages, travail du bois (pour fabriquer plats et écuelles), gravières (pour la réfection de Fort-Queyras), battoirs ou paroirs (ateliers de fabrication de vêtements), fours à pain, moulins.
Tels sont les traits de l’économie agropastorale traditionnelle. Raoul Blanchard est un géographe célèbre. Il est l'auteur d’un article « la vie à Saint-Véran », publié dans La Montagne en 1910. Cet article est divisé en trois parties : les conditions géographiques de Saint-Véran, la vie à Saint-Véran, les indices d'une transformation. La troisième partie est la plus intéressante. Raoul Blanchard énumère les transformations qui rapprochent une « civilisation très ancienne et très stable » « des conditions générales de la vie moderne » : la construction d'une bonne route empierrée, le village relié au reste de la France par le fil télégraphique, la création de petites industries à domicile qui donnent du travail en hiver (taille de pierres précieuses, ateliers de tricotage mécanique), l’introduction du ski grâce auquel on se déplace plus facilement l'hiver, le développement du commerce du beurre et des fromages. Pourtant, il reste persuadé que l'avenir du village est l'agriculture : « Ce n'est pas la vie d'été qui va changer, Saint-Véran devant rester évidemment un village agricole, il faudra toujours se hâter de bousculer tous les travaux des champs dans la courte période donnée par le climat ». A aucun moment, il ne prévoit que le tourisme assurera aux habitants du village, comme à tous les Queyrassins, le même niveau de vie qu’aux Français. S’il ne peut pas imaginer un autre avenir qu’agropastoral, c’est que Raoul Blanchard a des préjugés déterministes. Il est persuadé que la vie des hommes est fixée pour toujours par les conditions physiques du pays dans lequel ils vivent. Les Queyrassins ont démontré que le contraire était possible.
Ces exemples montrent que la mémoire savante doit être soumise, comme la mémoire populaire, à un examen attentif et que le savoir qu’elle transmet n’est pas aussi « pur » qu’il ne le semble.