jeudi 16 janvier 2014

Zone-témoin




Zone-témoin (1952-1961)


La deuxième guerre mondiale achevée, il a été décidé de moderniser la France. C’est l’époque où l’on croit dans l’efficacité des interventions de l’Etat pour régler les problèmes économiques. Ainsi, en 1952, pour expérimenter des mesures qui pourraient être appliquées ailleurs et enrayer la grave crise que l’agriculture de montagne traverse depuis des décennies, le Queyras est choisi comme « zone témoin ». Des crédits, des subventions, des aides sont attribués. Des ingénieurs, des agronomes, des spécialistes du développement rural sont mis à la disposition des agriculteurs. Est créé un Centre d'études techniques agricoles des Alpes. Des voyages d'étude sont organisés, en particulier en Autriche où l’agriculture de montagne, dynamique, semble avoir un avenir. 

Un programme est établi, des objectifs fixés : produire plus de foin, fertiliser des prés de fauche, étendre les surfaces des prairies artificielles, équiper les alpages pour y traire les vaches, accroître les réserves de fourrage et mieux nourrir le bétail l’hiver, améliorer la race tarine et la production de lait, moderniser les étables, développer l’arrosage des terres, utiliser des machines (moto-faucheuses, tracteurs), électrifier l’équipement des  fermes, remembrer les terres, développer la pluri-activité en apprenant aux paysans l’ébénisterie et la sculpture sur bois, etc.

Cinquante ans après, les opérations menées dans le cadre de la zone témoin semblent ne pas avoir eu les effets escomptés. Certes, grâce aux machines, le travail, la fenaison et la traite par exemple, sont moins pénibles. Les rendements se sont améliorés. Des ateliers d’ébénisterie et de sculpture sur bois ont été créés, assurant à quelques familles des revenus corrects. Mais la production agricole a baissé dans des proportions importantes. L'élevage lui-même paraît menacé. Le remembrement des terres s’est fait difficilement, pour d’autres raisons que l’amélioration des rendements agricoles. La création en 1966 du SIVOM et en 1967 des SICA Habitat a réorienté l’économie du Queyras vers le tourisme. Les jeunes Queyrassins, s'ils ne s'expatrient plus, choisissent des métiers liés au tourisme qui se développe au détriment de l’agriculture, qui se meurt lentement, au point que l’on peut se demander si elle n’est pas appelée à disparaître à terme dans le Queyras. cf. « agriculture », « économie », « identité », « tourisme ».





samedi 14 décembre 2013

Voyageurs anglais






En Grande-Bretagne, se développe au début du XIXe siècle une forme particulière de tourisme, à la fois aristocratique, romantique et sportif : le voyage en montagne, dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Au retour, le voyageur publie un récit de son périple, qu'il illustre ou fait illustrer de gravures ou de dessins. Le plus connu de ces voyageurs est W. Brockedon, auteur en 1828 de Illustrations of the Passes of the Alps et en 1833 de Journals of Excursions in the Alps.
A ces voyageurs amateurs d'excursions sportives et de pittoresque, il convient d'ajouter ceux qui, animés d'un grand zèle religieux, se rendent dans les Hautes-Alpes et le Piémont vaudois pour rencontrer les communautés protestantes, les faire connaître et, éventuellement, ranimer une foi qui a survécu en dépit des persécutions. Il en est ainsi de trois voyageurs.
WS Gilly (1789-1855) effectue plusieurs voyages et publie trois ouvrages, en 1823 (Narrative of an Excursion to the Mountain of Piemont and Researches among the Vaudois), en 1831 (Waldensian Researches during a second Visit of the Vaudois of Piemont), en 1832 (A Memoir of Felix Neff Pastor of the High Alps). Ce dernier ouvrage connaît un grand succès en Angleterre et incite d'autres voyageurs, dont Lord Monson, à partir sur les traces de ce pasteur.
W. Beattie visite le Champsaur, le Briançonnais, la Vallouise, le Queyras et la vallée de la Durance et fait dessiner sur place par WH Bartlett les paysages destinés à illustrer Les vallées vaudoises pittoresques (1838).
Lord Monson, désireux de faire connaître et d'aider les Protestants des Hautes-Alpes, part dans l'ancien Dauphiné pour retrouver les traces du passage du pasteur Félix Neff (1798-1829) qui a été « consacré au ministère de l'Evangile à Londres en 1823 ». Voici le panégyrique de ce pasteur, inséré dans un texte à la gloire du protestantisme et plein de mépris pour les habitants des Hautes-Alpes : « Sous la puissante influence de ces convictions religieuses, il ambitionna la gloire de servir son Sauveur, en soutenant, pour l'avancement de son règne, le bon combat de la foi. Sa carrière ne fut pas longue (...) ; mais, dans ce court espace de temps, cet homme extraordinaire avait civilisé, par l'influence de la parole de Dieu, un peuple grossier répandu sur une surface d'environ soixante miles carrés » (in Voyage dans les Alpes en 1838, La Manufacture, 1985, p 41). De retour à Londres, Lord Monson publie en 1840 Views in the Department of the Isere and the High Alps, dont les dessins originaux auraient été perdus et qui ne sont connus que par les lithographies que Louis Haghe en a tirées.



samedi 26 octobre 2013

Ville-Vieille

La route du Queyras de Guillestre à Abriès contourne Château-Queyras par la gauche et suit le fond de la vallée. Pour éviter qu’elle ne soit emportée par les crues du Guil, comme en 1957, la chaussée a été rehaussée. A la sortie du village, un camping municipal a été aménagé. Ville-Vieille (« ville » désigne dans les Alpes du Sud le village principal d’une commune) est construit au confluent du Guil et de l’Aigue Agnelle qui descend de Molines et du col Agnel. Le lieu est central, mais dangereux. Lors de la crue de juin 1957, c’est Ville-Vieille qui, de tous les villages du Queyras, a sans doute le plus souffert. Des maisons furent détruites ; le pont emporté ; des troupeaux noyés ; etc. Ville-Vieille est formée de trois quartiers : le Conchant, entre les deux torrents, la Rua (« rue » ou « route ») et le Pied de la Casse, sur la rive droite du Guil, où se trouvent une station service café hôtel et une scierie. Grâce à sa position centrale, presque à égale distance d’Abriès, d’Arvieux et de Saint-Véran, Ville-Vieille a joué un rôle important dans l'histoire du Queyras. Là se tenaient les assemblées d’escarton, auxquelles participaient les consuls élus des sept communautés, accompagnés parfois d’un notaire, le secrétaire de la vallée, qui enregistrait toutes les décisions, et le châtelain, qui représentait le pouvoir politique, d'abord le Dauphin, puis après 1349, le roi de France. Au cours de ces assemblées, on traitait des affaires de la vallée et de la répartition de l’impôt. C'est aussi à Ville-Vieille qu'étaient conservées les archives de la vallée, qui, depuis 1909, se trouvent à Gap. Une armoire avait été faite en 1773 pour ranger les documents ; elle porte l'inscription « ARCHIVES DE LA VALLEE DU QUEIRAS ». C'est une armoire à huit serrures, qui ne peut être ouverte que par les huit clefs. Chaque communauté en détenait une ; le secrétaire de la vallée la huitième. Malte-Brun signale, parmi les curiosités du village, l’église : « une des plus belles de la vallée » (La France illustrée, 1882). Pierre-Fiche De Ville-Vieille, partent des sentiers, sur la rive gauche, vers le Sommet Buchet, à travers le Bois de Cambarel, vers Peinin et Aiguilles, et, sur la rive droite, vers les Meyriès et Rouet. Du Pied de la Casse, sur la rive droite, part un sentier qui conduit aux hameaux du Villar et de Chalvet, abandonnés depuis longtemps, peut-être au début du XIXe s. Le torrent du Villar est franchi au pont de la Pissarote. A droite, un sentier, tracé dans les rochers, conduit à Pierre-Fiche, une pierre dressée, où l'on a cherché autrefois des trésors. Pierre-Fiche est un lieu de légendes. Elle aurait servi de borne au XIe s. Selon la légende, les Sarrasins qui occupaient le massif des Maures, où subsista un royaume musulman pendant le Haut Moyen Age, dévastèrent le Queyras et en chassèrent les survivants. Après qu’ils se furent retirés, des bergers provençaux, venus faire paître leurs troupeaux, se partagèrent la vallée. Le premier berger reçut Aiguilles, Abriès, Ristolas ; le deuxième, Molines et Saint-Véran ; le troisième, Arvieux et Château-Queyras. Cette légende, rapportée par des auteurs du XVIIIe s, semble ne pas avoir de fondement historique. La route évite Ville-Vieille, s'élève au-dessus du Guil et franchit le torrent de Villar au pont dit de la Jeunesse, parce que des jeunes gens qui l’avaient détruit furent contraints de te reconstruire sur l’ordre du syndic. A l'endroit où la vallée se resserre, la route franchit le torrent des Barres. Au-delà, elle s’élargit. On est dans la commune d’Aiguilles. L’adroit est sec, moins vert qu'en deçà de Château-Queyras. C’est le paysage typique des Alpes du Sud. La sécheresse qui a souvent frappé le Queyras a contraint les hommes à creuser un peu partout dans la montagne des canaux, détournant les eaux des torrents, des lacs ou des sources, vers les prairies de la vallée. Voici comment V.A. Malte-Brun, dans La France illustrée, en 1882, décrivait la vallée : « des canaux, qui, sur des échafaudages soutenus par des quartiers de roc au-dessus du Guil, portent la fécondité d’un côté à l’autre du vallon » rééditée en partie sous le titre Les Hautes-Alpes, éditions du Bastion, 1986). Les Prats La route de Molines et de Saint-Véran (la D 5) part de Ville Vieille. Elle évite d'abord le torrent de l’Aigue Agnelle qui coule dans une gorge profonde. A moins d’un kilomètre, une route, sur la gauche, conduit aux hameaux des Prats : Prats Bas (ou Prats d’Aval, 1640 m) et Prats Hauts (ou Prats d'Amont, 1780 m), qui font partie de la commune de Château-Ville-Vieille. Au-dessus, s'étendent le Bois de Peyrels et de vastes pâturages, dominés par la crête du Mourre Froid (de 2500 à 2780 m), qui sépare cette combe du vallon de Peinin (commune d’Aiguilles). Les Prats et surtout les Prats-Hauts ont eu à souffrir, au cours de leur histoire, d'avalanches et d'incendies. En 1938, il ne restait plus, selon Tivollier, que deux familles à Prats-Bas, alors que Prats-Hauts était abandonné. Aux Prats, la tradition orale est riche en histoires de fées. En voici une, résumée. Une « faya » de Prats-Bas avait un enfant tout petit et poilu. Alors, elle l’a échangé avec un enfant du hameau. La mère, constatant qu'on lui avait pris son enfant, se mit à pleurer de désespoir. Une de ses amies lui conseilla alors de piquer avec une aiguille l'enfant poilu et laid de la fée. Celle-ci, en entendant les pleurs, accourut, reprit son enfant et rendit le sien à la pauvre mère éplorée. L’implantation de ces deux hameaux, construits l'un au-dessus de l'autre sur la pente, a suscité une devinette, que l’on posait aux enfants lors des veillées. « Prats-Hauts tombent sur Prats-Bas ? - Les paupières qui se ferment ».

dimanche 8 septembre 2013

Villages du Queyras (architecture)

Types de villages L'architecture varie, parfois dans des proportions importantes, d'une vallée à l'autre. Les fermes d'Arvieux ne ressemblent pas - du moins dans leur aspect extérieur, les fonctions en revanche restant les mêmes - à celles de Ceillac ou de Saint-Véran. On peut distinguer cinq types de fermes à partir des critères suivants : le faîtage parallèle ou non à la pente, prédominance du bois ou de la pierre, fermes mitoyennes ou séparées l'une de l'autre, matériau des toitures, bardeaux de mélèze ou lauzes, construction en hauteur (dans les villages de pente) ou massives (à Ceillac ou Arvieux), habitat groupé ou isolé, présence ou absence de balcons de séchage, présence ou absence de fuste. Les chalets (d'alpage) Ils correspondent au schéma rudimentaire et originel de l'étable en pierre surmontée d'une fuste. On les rencontre dans tous les alpages du Queyras, les plus typiques se trouvant à Furfande (commune d'Arvieux) et aux Chalmettes (commune de Ceillac). Ils sont ou dispersés dans la montagne ou regroupés en hameaux. Les faîtages, comme ceux des villages de pente, sont parallèles à la ligne de pente, mais les volumes de la grange sont moins importants que dans les fermes des villages. Il n'y a pas de balcon de séchage, Ces chalets n'étaient habités, sauf cas exceptionnels, que pendant l'estive. Une partie des troupeaux transhumait dans l'alpage, où l'on coupait le foin jusqu'aux pierriers, stocké ensuite dans la grange du chalet. Le type Arvieux La vallée est relativement large, les fermes massives, le faîtage perpendiculaire à la ligne de pente. Le rez-de-chaussée, comprenant l'étable et le taurier, est généralement voûté. Au-dessus, d'immenses combles servent de réserves à fourrage. Sur la façade sud, s'ouvrent des arcades superposées, que l'on nomme « loggia », à partir desquelles l'espace intérieur s'organise. Le bois n'est utilisé que dans les charpentes et dans la toiture. Les pierres sont enduites d'un mélange de chaux et de sable gris de rivière. Le type Ceillac Les faîtages sont ou perpendiculaires à la ligne de pente (à Ceillac nord) ou parallèles à cette ligne (à Ceillac sud). Les constructions sont mitoyennes. Le village a un aspect compact. Le rez-de-chaussée, où se trouve l'étable, est voûté, comme à Arvieux, parfois à demi enterré. Au-dessus, à un niveau intermédiaire, il y a le caset. Les niveaux supérieurs sont occupés par les granges. Les façades donnant sur la rue n'ont que quelques rares ouvertures, ce qui accentue l'aspect massif des fermes. Le bois est un peu plus utilisé qu'à Arvieux, surtout dans les granges. Le type Saint-Véran C'est ce type qui, généralement mais à tort, définit l'architecture queyrassine. Les faîtages sont parallèles à la ligne de pente. Les fermes, proches les unes des autres, ne sont pas mitoyennes, mais le groupement qu'elles créent est continu. Il en est ainsi dans les hameaux de Saint-Véran et de Molines : Fontgillarde et Pierre-Grosse. Les volumes sont importants. Le rez-de-chaussée, à demi enterré, est en pierres recouvertes de l'enduit gris clair, fait d'un mélange de chaux et de sable de rivière. Au-dessus, c'est la fuste, dont la façade s'orne de balcons superposés. Les toitures sont en bardeaux ou en lauzes, parfois en tôles. A côté, est construit le caset. Le type de fond de vallée C'est le village rue. Les maisons, mitoyennes, sont faites d'un rez-de-chaussée et de deux étages ; les faîtages sont parallèles à la rue. Le bois n'est presque plus utilisé. Les toits sont en tôles galvanisées, les balcons en fer forgé. C'est ainsi que se présentent les bourgs de la vallée du Guil : surtout Aiguilles et Château-Queyras. L'influence de l'architecture de la fin du XIXe siècle est manifeste dans de nombreux bâtiments : la mairie et les toits à la Mansart d'Aiguilles, l'ancien Grand Hôtel d'Abriès. Ces bourgs, surtout Aiguilles, chef-lieu de canton, ont aussi une fonction commerçante et administrative. Ils ne sont pas faits que de fermes. Ils regroupent des maisons bourgeoises, des commerces, des villas, des bâtiments administratifs. Leur architecture ne diffère guère de celle de nombreux villages rues des Alpes.

dimanche 17 mars 2013

Vaudois

Sur ce sujet, lire de Gabriel Audisio, Les Vaudois, Histoire d’une dissidence XIIe-XVIe siècles, Fayard, 1998. La question vaudoise touche de près le Queyras des XVIe et XVIIe siècle. Les vaudois, à partir de 1523, ont noué des contacts avec les protestants pour se fondre à la suite du synode de Chanforan (tenue en 1531) dans le protestantisme de Genève, alors que des points de doctrine les séparaient. Ces vaudois, qui étaient nombreux dans les vallées piémontaises proches d’Abriès et de Ristolas(Angrogne, Val Pellice, Germanasque) et dans l’escarton de Pragelas, ont contribué à diffuser le protestantisme dans le Queyras et ont participé aux conflits armés qui ont perturbé la vie de la vallée à partir de 1560. Plus tard, Louis XIV, après avoir révoqué l’Edit de Nantes en 1685, a envoyé ses armées commandées par Catinat dans le Queyras, afin d’empêcher les infiltrations de ces vaudois, dits "barbets" ou "vallarins", et de réduire leur "hérésie" dans les vallées voisines. Les vaudois sont apparus dans l’histoire religieuse et politique de l’Europe de l’Ouest entre 1170 et 1215 sous le nom de Pauvres de Lyon. Ils ont pris le nom de vaudois plus tard, par référence à leur fondateur connu sous le nom de Valdès, Valdo ou Vaudès, à qui le prénom, Pierre, a été attribué plus de cent ans après sa mort, sans doute par analogie avec le fondateur de l’Eglise de Rome. Valdès ou Vaudès était le fils de riches marchands de Lyon. En 1170, il a réformé son existence et a fondé la communauté des Pauvres de Lyon, dont la raison d’être était triple : vivre d’aumônes, prêcher l’Evangile en langues romanes (surtout en franco-provençal) afin que le message soit entendu des populations les plus pauvres, ne pas entrer dans l’Eglise et rester des laïcs. Les Pauvres de Lyon n’ont pas reçu de formation théologique, ils ne savent pas nécessairement le latin (voilà pourquoi les inquisiteurs les qualifient d’illettrés), ils n’ont pas été ordonnés prêtres et ils refusent de l’être. Ce mouvement n’est pas en soi très original. Les prêcheurs qui font voeu de pauvreté sont nombreux aux XIIe et XIIIe siècles. Ce qui dérange, c’est que ces Pauvres de Lyon prêchent tout en étant laïcs et sans y être autorisés par l’Eglise. De fait, de nombreux conflits éclatent. Les Pauvres de Lyon finissent pas être rejetés par la hiérarchie et ils sont condamnés à prêcher dans la discrétion. De Lyon, ils essaiment dans les pays germaniques et vers le sud, dans le Luberon et dans les vallées piémontaises. Après 1520, les protestants nouent des contacts avec eux et au synode de Chanforan, en 1531, les vaudois rejoignent le protestantisme. Ils adoptent la Bible protestante, dite d’Olivétan (1535), traduite en français de l’hébreu et du grec, dont ils ont payé l’impression. Ils cessent de prêcher en franco-provençal ou en provençal et ils adoptent, comme les calvinistes, le français pour diffuser leur foi. Peu à peu, ils s’agrègent au protestantisme de Genève, qui les considère comme des précurseurs. En italien, valdese prend le sens de « protestant ». Le ralliement au protestantisme les place en première ligne. En 1545, les massacres de Cabrières et de Mérindol réduitla présence des vaudois dans le Luberon (on compte des centaines de morts). Deux siècles plus tard, Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, présente ces massacres comme l’expression de la rage barbare la plus cruelle qui soit. En 1560, les vaudois qui s’étaient établis en Calabre sont massacrés et entre 1690 et 1700, de violents conflits éclatent dans le Queyras ou au-delà de la frontière entre les vaudois des vallées piémontaises et les troupes de Louis XIV commandées par Catinat. Les Queyrassins ont à pâtir de ces troubles, soit que les miliciens vaudois aient incendié ou pillé des villages proches de la frontière, Valpréveyre, L’Echalp, Fontgillarde, soit qu'eux-mêmes aient été contraints de contribuer à l’approvisionnement des troupes qui stationnaient dans la vallée.

mardi 4 décembre 2012

Vauban

Vauban En 1692, Vauban s’est rendu dans le Dauphiné pour inspecter les fortifications existantes ou chercher de nouveaux sites à fortifier. Sa mission était de défendre la frontière contre les ambitions de la Maison de Savoie, avec qui la France était en guerre et qui avait armé les vaudois des vallées piémontaises, nommés Barbets, et alimentait un conflit sur les frontières. Au début du mois de décembre, il est arrivé à Château-Queyras et il étudie la position du Fort. « Le château de Queyras est l’une des places du Roy la plus avancée vers le Piémont, laquelle seule serait capable de bien incommoder les Barbets, s’il y avait dedans un commandant fixe qui fût un homme de guerre, connaissant bien le pays et qui eût une garnison de 200 bons hommes bien aguerris ». Le Fort n’a guère d’intérêt stratégique. Il est à la portée de canons. Il ne sert qu’à protéger le Queyras des incursions vaudoises et à éviter que les Queyrassins ne basculent dans le camp des ennemis de la France et n’oublient leur foi catholique hésitante. « Cette montagne de rocher est commandée de tous côtés par d’autres montagnes qui l’environnent à une portée de mousquet et qui lui sont de beaucoup supérieures; et de plus, l’enceinte de murailles (...) qui est bâtie dessus, n’ayant que deux pieds ou environ d’épaisseur sans aucun terrassement derrière, l’on ne doit estimer cette place qu’à l’épreuve du mousquet et non du petit canon ; car, pour peu que l’ennemi en tirât, la garnison n’ayant aucun endroit pour se mettre à couvert doit compter d’y périr ou de se rendre à la discrétion des assiégeants. Ce qui bien considéré, si le Roy agrée d’en faire une fortification proportionnée à son utilité, qui couvre à gauche Briançon, à droite Embrun et conserve à sa Majesté la vallée de Queyras composée de sept communautés, de quarante-cinq villages et de plus de mille familles qui rendent annuellement à Sa Majesté en tailles, gabelles, ducats d’or et autres impôts, 180000 livres, quantité de fourrages et autres provisions pour l’armée d’Italie et qui contienne dans le devoir tous les sujets, lesquels étant de la religion protestante dans le coeur et catholiques en apparence, n’ont aucun penchant pour la France, et cela est si vrai que la plupart avaient promis au comte de Chomberg de prendre les armes au cas qu’il se rendît maître du château ; il conviendrait d’y faire les réparations suivantes ». Il convient de nuancer ces analyses. Vauban est ingénieur militaire et le grand spécialiste des fortifications de son siècle. Il prêche pour sa paroisse. Son rapport est destiné à obtenir du Roi Louis XIV des crédits très importants qui permettront de renforcer les fortifications existantes et d’en créer de nouvelles. Par exemple, si le château du Queyras est indéfendable, pourquoi dépenser des fortunes pour le transformer en forteresse imprenable ? Vauban noircit la situation, prête aux Queyrassins une volonté de sécession, exagère le danger vaudois. C’est au prix de quelques déformations de la réalité qu’il obtiendra les crédits qu’il attend. A. de Rochas d'Aiglun, Vauban. Sa famille et ses écrits. Ses oisivetés et sa correspondance. Analyses et extraits, 2 volumes, 1910.

samedi 25 août 2012

Vallées italiennes

Vallées italiennes (Val Pellice, Germanasque, haute vallée Varaita) Si l'on étudie les relations que le Queyras a entretenues ou entretient avec les vallées italiennes proches, il convient de distinguer la situation actuelle de la situation passée, disons avant le début du XIXe siècle et de garder présent à l'esprit que trois vallées, aujourd'hui italiennes, à savoir celles d'Oulx (Doria Riparia), de Pragelato (Val Chiusone), de Casteldelphino (Val Varaita), ont fait partie jusqu'à la signature du traité d'Utrecht en 1713 de le même entité administrative que le Queyras et le Briançonnais (le Grand Escarton) et qu'elles étaient intégrées au Dauphiné et à la France, comme l'attestent les nombreux toponymes (Sestrières, Château-Dauphin, Bellin, Exilles, etc.) ou les patronymes français que l'on rencontre aujourd'hui encore dans ces vallées. Alors le Queyras avait des frontières internationales au niveau d'Abriès et de Ristolas avec deux vallées, Val Germanasca et Val Pellice, où vivaient des Vaudois et qui ont fait partie jusqu'à l'unité italienne du Royaume de Savoie, longtemps en guerre, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, contre la France. Aujourd'hui, quatre communes du Queyras, Abriès, Ristolas, Molines, Saint-Véran ont avec l'Italie une frontière commune qui est signalée par des bornes. Sur le territoire d'Abriès : borne 40, col des Thures; 41, col de la Mayt; 42, col Saint-Martin; 43, col de Bouchet; 44 col Malaure; 45, col d'Urine. Sur le territoire de Ristolas : 46, col la Croix; 47 col de la Traversette. Sur le territoire de Molines, 48 col Agnel. Sur le territoire de Saint-Véran : 49, col de Saint-Véran. Le plus grand nombre de passages répertoriés (6 sur 10) se trouve sur le territoire d'Abriès, commune qui, de fait, dans l'histoire du Queyras a entretenu les relations les plus anciennes et des relations plus étroites et plus suivies que les autres avec le Piémont proche. Paradoxalement, en dépit de la proximité et de la facilité d'accès de certains cols (La Croix ou Saint-Martin), les relations, de quelque nature qu'elles aient été, entre les villages du Queyras et les vallées piémontaises proches se sont affaiblies pendant tout le XIXe siècle et ont quasiment cessé dans les années 1960. Essayons d'expliquer cela. Les relations sont anciennes, et pas seulement pour des raisons de proximité géographique ni de facilité d'accès. Il existe des raisons politiques, rappelées ci-dessus. Des raisons d'ordre religieux expliquent aussi l'ancienneté des relations entre le Queyras et le Piémont. A l'est d'Abriès et de Ristolas, se trouvent deux vallées, dites « vaudoises », qui n'ont jamais fait partie du Grand Escarton et qui longtemps dépendu de l'ancien Royaume de Savoie, et où des "hérétiques" vaudois, chassés du Luberon ou du Dauphiné, se sont réfugiés au début du XVIe siècle et d'où ils ont peut-être aidé à répandre le protestantisme dans le Queyras. Ce sont le Val Germanasque et le Val Pellice. Il existe aussi des facteurs économiques. A la fin du XVe siècle, le marquis de Saluces, pour importer du sel de Provence quelle que soit la saison, n'a pas hésité à faire creuser un tunnel sous le col de la Traversette, permettant de franchir la frontière même en hiver. On sait aussi que les bas fourneaux établis au XIVe siècle dans la forêt de la Fusine sur le territoire de Château-Queyras étaient alimentés en minerai de fer importé du Val Varaita par le col Agnel. Au XIIIe siècle, le Dauphin a créé à Abriès une foire internationale pour éviter que les Queyrassins n'aillent vendre leurs produits à Luserna et pour attirer dans le Queyras des marchands piémontais payant des taxes. Comme le commerce transfrontalier était prospère à Abriès, les autorités de la ville édifièrent à la fin du XVIe siècle une halle couverte, où se faisaient en toute saison des transactions et dont il reste des arcades. On doit aussi tenir compte de la complémentarité existant entre Abriès et Ristolas d'une part et d'autre part les vallées, dites vaudoises, proches des villes de la plaine du Pô, dont les habitants étaient demandeurs d'agneaux, ce qui explique, entre autres facteurs, l'existence d'une transhumance inverse entre le Queyras et le Piémont, les éleveurs queyrassins quittant leur village à l'automne avec leurs troupeaux pour les plaines piémontaises où ils trouvaient des pâturages et des marchés. Enfin, il ne faut pas sous-estimer les raisons culturelles. Les barrières linguistiques alors n'existaient pas. De part et d'autre de la frontière actuelle, les gens parlaient non pas la même langue, mais des dialectes (patois queyrassin, patois piémontais) proches l'un de l'autre et qui n'empêchaient pas les gens de se comprendre. Pourquoi ces relations jadis fortes et qui ont fait la prospérité relative de Ristolas et Abriès se sont-elles affaiblies ? Les raisons en sont politiques d'abord. Le Grand Escarton a pris fin en 1713 et surtout, en Italie, dans la seconde moitié du XIXe siècle, s'est constitué un Etat moderne, en même temps qu'a été construite dans la vallée du Guil une route carrossable qui a facilité les relations entre le Queyras et la vallée de la Durance, où passe une ligne de chemin de fer reliant Briançon à Marseille, Lyon et Paris. Des droits de douane élevés ont été imposés sur les marchandises, ce qui a alimenté, jusqu'à la création de l'Union européenne, une contrebande vivace, mais pas très fructueuse, permettant aux habitants d'échanger de part et d'autre de la frontière du bétail, du sel, du riz, de la ficelle, du tabac avec quelques bénéfices. Au XXe siècle, les seules vraies relations ont été nourries par la très forte immigration italienne, qui a été saisonnière (faucheurs et servantes de mai à octobre) ou définitive, après la première guerre mondiale (maçons, artisans, ouvriers agricoles). Depuis quelques années, les élus tentent de régénérer ces relations soit en jumelant des communes, par exemple Château-Queyras et Exilles, qui ont l'une et l'autre deux forts construits, agrandis ou modifiés par les ingénieurs militaires de Vauban, soit en créant des associations (l'Association des Pays du Viso), soit en reliant les réseaux de sentiers de grande randonnée, soit en faisant construire la route du Col Agnel (beaucoup espèrent qu'elle sera suivie de celle du Col la Croix), et pour ce qui est des Français, en multipliant les campagnes de promotion touristique en direction des villes de la vallée du Pô toute proche, qui est l'une des plus prospères d'Europe. Pour toute une série de raisons, ces relations restent atones. D'Italie, il est difficile d'accéder dans le Queyras, sauf en été. Deux siècles de centralisation ont définitivement ancré le Queyras à la vallée de la Durance et à la région PACA. La langue est devenue une barrière. Le patois commun aux villages des deux côtés de la frontière n’est plus guère en usage. Les communes du Queyras l'ont compris, qui organisent des cours d'italien à l'intention des habitants. Certes, le français a été largement diffusé en Italie (il a même été la seule langue étrangère enseignée dans les lycées classiques jusqu'au début des années 1970), mais il n'est surtout parlé par les Italiens de plus de 50 ans qui ont fait des études secondaires classiques.

lundi 2 avril 2012

Vallées fermées ? (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Vallées fermées ?


Le Queyras du général Guillaume, a pour sous-titre « splendeurs et calvaire d'une haute vallée alpine », ce qui laisse entendre que le Queyras forme une seule et unique vallée. Cela n'est pas faux. D'un point de vue géographique, il s'agit d’un bassin hydrographique, formé par un torrent, le Guil, et par ses affluents. D'un point de vue historique aussi, le Queyras forme une entité particulière, ayant une très ancienne unité, d'autant plus forte que les Queyrassins ont toujours tenu à se démarquer des habitants des vallées voisines, italiennes ou françaises, d'Embrun ou de Briançon.

Pourtant, il est tout autant légitime d'insister sur la diversité du Queyras et d’opposer à la conception d’une vallée unique un ensemble varié de vallées de haute altitude creusées dans les schistes ou les calcaires par le Guil, le Cristillan, l'Aigue Agnelle, l'Aigue Blanche, la Rivière, le Bouchet, le Lombard. A l’unité ou à l’uniformité, on oppose ainsi la diversité. Chaque vallée a ses spécificités, son histoire, son urbanisme, ses coutumes, ses légendes, ses manières de vivre, ce qui expliquerait qu’au cours de l’histoire, de longs procès aient vu s’affronter des communautés liées pourtant par un destin commun.

De ces vallées de haute altitude, les géographes et tous ceux qui ont écrit sur le Queyras disent qu'elles sont « fermées » et isolées de tout, comme à l'écart du monde. Dans Le Queyras, le général Guillaume écrit : « Sur les côtés Nord, Est et Sud, une chaîne continue (...) forme un écran compact transformant le Queyras en un cul-de-sac ». Ou encore : « La barrière dressée de toutes parts par les chaînes périphériques condamne le Queyras à un véritable isolement ».

Qu'en est-il exactement ? Il n’est pas question de contester les réalités géographiques. Ces vallées sont délimitées par des obstacles difficiles à franchir, à l'Ouest par les gorges du Guil, au Nord, à l'Est et au Sud, par des pics, des brics et des sommets qui, presque tous, dépassent l'altitude de trois mille mètres. Les accidents de relief y sont nombreux, les pentes escarpées, les combes profondes, les torrents tumultueux. Donc, du seul point de vue de la géographie physique et en ne tenant compte que du relief, tel qu'on peut le schématiser sur une carte, comme le fait volontiers le général Guillaume, les vallées du Queyras peuvent être dites fermées, au sens où elles sont entourées de montagnes élevées.

Mais les montagnes, où que ce soit, dans les Alpes ou ailleurs dans le monde, n'ont jamais été des barrières infranchissables. J’en vois la preuve dans le fait que les vallées du Queyras sont séparées les unes des autres par des sommets élevés et que les cols qui permettent de les franchir dépassent tous 2000 m : Col Vieux, col de Chamoussière, col Longuet, etc. Or, ces sommets et ces cols placés à des altitudes aussi élevées n'ont jamais empêché les habitants de L'Echalp ou de La Monta, dans la commune de Ristolas, de commercer et de communiquer avec ceux de Molines, Fontgillarde, Saint-Véran. Par leur seule présence, ces défis de pierres que sont les montagnes ont autant éloigné les hommes qu'ils ne les ont incités à franchir les crêtes, ne fût-ce que pour vérifier quels horizons proches ou lointains elles dissimulaient aux regards aventureux.

En effet, de tout temps et aussi loin que la mémoire humaine peut remonter, en se fondant sur les traces laissées par les antiques habitants du Queyras, des hommes ont pénétré dans ces hautes vallées ou en sont partis. Même Hannibal qui fit trembler les tout puissants Romains, accompagné de ses redoutables soldats noirs et suivi de ses éléphants, aurait traversé le Queyras, du moins si l'on en croit les légendes que rapportent les érudits locaux. Même les Sarrasins auraient mis à sac les vallées du Queyras. Partout dans la montagne, à quelque altitude que l'on se trouve, on voit des sentiers millénaires qui viennent d'ailleurs ou qui mènent à d'autres vallées et même à l'étranger, et qui ont été parcourus dans tous les sens depuis la nuit des temps : des sentiers muletiers où se faisait une intense circulation de biens, de bêtes, de personnes.

Le géomètre et cartographe Cassini, dans les cartes de France qu'il a tracées au XVIIIe s, nomme « grande route du Piémont », le sentier muletier qui va de Guillestre à La Monta et franchit la frontière au col la Croix, et qui a conservé aujourd'hui le même tracé que jadis, réservé aux seuls randonneurs ou aux skieurs de fond. « Les cols, écrit Charles Joisten dans la préface des Récits et Contes populaires du Queyras, étaient intensément fréquentés dans un sens comme dans l'autre (...) Ils n'ont cessé d'être foulés par des bergers et des marchands, des peigneurs et des cardeurs de laine et de chanvre, des colporteurs en rouennerie, tannerie, mégisserie, chamoiserie, des ouvriers agricoles, des pèlerins et des soldats ».

Beaucoup de Piémontais passaient la frontière au printemps pour se louer comme faucheurs ou muletiers dans les fermes d'Abriès, Saint-Véran, Aiguilles. Le Queyras, même s'il a été longtemps dépourvu de routes, n'a jamais été clos. Ses sentiers ont été parcourus par les armées romaines, les Sarrasins, les armées protestantes, les Dragons du Roi, les armées de Catinat, par les « pillards et incendiaires » (c'est ainsi que les chroniqueurs désignaient les miliciens vaudois), par les marchands ambulants, colporteurs, ramoneurs, muletiers, maquignons, faucheurs piémontais, migrants, etc. Les sentiers muletiers de la vallée du Guil étaient parcourus par les marchands de beurre (ou « beurrariès ») et de tommes (ou « toumiariès ») qui allaient vendre à Gap, Embrun, et jusqu'en Provence, les produits de leur village, et aussi par les villageois lettrés qui allaient se louer pendant la mauvaise saison comme régents dans les villes. Pour les Queyrassins aussi, leurs vallées ont toujours été ouvertes sur les « pays de sûreté », s'ils étaient protestants persécutés ; sur les provinces en apparence plus prospères, s'ils étaient colporteurs, beurrariès, instituteurs ; sur l'Amérique, s'ils voulaient faire fortune.

Si l'on examine la question du point de vue des échanges culturels, on doit aussi admettre que le Queyras a subi des influences nombreuses, variées, lointaines, et que jamais les Queyrassins n'ont été à l'écart des idées qui ont agité notre pays. Ainsi le décor et l'architecture des églises - celle d'Abriès par exemple - sont marquées par le baroque, qui s'est développé en Europe du Sud après la Contre-Réforme décidée par le Concile de Trente. Ainsi les curés du XIXe siècle connaissaient les idées de Voltaire qu'ils détestaient, et ils étaient capables d'argumenter en faveur des thèses de la contre-révolution, que soutenait un penseur comme M de Bonald par exemple.

De fait, rien n'est plus partiel que cette image de « vallée isolée » que des géographes, attachés à décrire le seul relief, ont donnée du Queyras. Certes, les routes s'y arrêtent. Celle qui franchissant le col Agnel relie Molines à Casteldelfino, à la vallée Varaita, à Cuneo, est récente. Mais, longtemps, jusqu'en 1713 du moins, le Queyras n'a pas été au bout du monde. Le Grand Escarton dont il faisait partie était à cheval sur les deux versants des Alpes. La frontière actuelle est aussi la ligne de partage des eaux, que l'on nommait au XVIIe s « la crête des eaux pendantes ». Du côté resté français, elles coulent vers le Rhône, l'Ouest et le Sud, vers la Méditerranée ; du côté devenu italien, vers le Pô, l'Adriatique et l'Est. C'est un « milieu du monde », à l'égal du seuil de Naurouze, dans le Lauragais, ou des plateaux du Gothard en Suisse, où les eaux se partagent entre l'Atlantique et la Méditerranée, entre la Méditerranée, la Mer Noire, la Mer du Nord.

jeudi 26 janvier 2012

Tourisme social (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

L'exemple de Val Pré Vert, institution spécialisée dans les soins aux enfants asthmatiques, obèses ou diabétiques, illustre l'évolution que le Queyras a connue entre 1930 et 1950. Cette institution s'est établie à Abriès à l'emplacement de l'ancien Grand Hôtel, un hôtel de luxe (les photos de l'époque attestent la qualité de l'architecture et le confort des chambres), qui, pendant un demi siècle, a accueilli une clientèle fortunée, mais qui a été détruit en 1944, lorsque l'Adret d'Abriès a été incendié par des commandos allemands. Autrement dit, le tourisme de luxe a disparu et a été remplacé par des formes nouvelles de tourisme.

Après les destructions consécutives à la guerre et celles qui ont été causées par les inondations dramatiques de 1957, le tourisme social s'est développé dans le Queyras. Des villes de la banlieue parisienne, Saint-Ouen, Tremblay, l'Ile Saint Denis ont acheté de vastes fermes qu'elles ont fait transformer en « maisons de vacances ». Des organismes à vocation sociale ont fait de même : la Caisse d'Allocations familiales de Rouen, l'ACVL, Léo-Lagrange (qui a racheté et aménagé l'ancien Grand Hôtel d'Aiguilles vandalisé en 1944-45), etc. ont ouvert des centres de vacances. Des maisons familiales ont été créées soit par des organismes sociaux ou religieux, soit catholiques, soit protestants, ou par des institutions qui se consacrent à l'éducation des enfants ou des adolescents « en difficulté » ou à celle d'enfants handicapés, etc. Des gîtes ruraux ont été construits. Y ont été organisés des colonies de vacances, des classes de neige, des classes nature, des classes de découverte de la montagne, des séjours à l'intention de familles peu argentées, ce qui a amené une clientèle importante dans les stations villages. Ainsi, la commune de Ristolas peut accueillir 500 enfants en permanence dans quatre centres et la Maison de l'Ile Saint-Denis sise à Abriès a proposé jusqu'en 2004 aux habitants de cette commune de Seine Saint-Denis de 7000 à 7500 journées vacances par an.

Pourquoi dans les années 1950-1960 ce tourisme social s’est-il développé dans le Queyras ? Les raisons en sont diverses. Il y avait dans les villages un parc immobilier vacant (dans le Haut-Guil, les immenses maisons de la reconstruction) et peu cher. La France connaissait une période d'expansion économique qui a duré plus de trente ans, les villes de la région parisienne étaient alors prospères. L'époque était au développement social : il fallait que les moins argentés des Français partent en vacances et des organismes se sont consacrés à la réalisation de cet objectif.

Le Queyras en a retiré beaucoup d'avantages. Des emplois permanents ou saisonniers ont été créés. La population a cessé de diminuer et a même crû. Des travaux de rénovation ou d'entretien ont été engagés. Les recettes fiscales des communes ont augmenté. Le Queyras a été mieux connu. Des enfants qui y sont venus y reviennent plus tard, devenus adultes, soit en touristes, soit pour s'y installer. Pourtant, depuis une vingtaine d'années, ces avantages ne suffisent plus à assurer durablement le développement économique de la vallée, soit parce que la crise des années 1970-1980 a appauvri les villes de la banlieue parisienne, soit parce que les organismes sociaux ont d'autres priorités et manquent de fonds, soit parce que le tourisme social attire une clientèle au pouvoir d'achat réduit qui ne dépense pas ses quelques économies dans les restaurants ou les boutiques de vêtements, d'articles de sports, de cadeaux, d'artisanat local, qui se sont multipliés dans les villages. C'est pourquoi il ne s'ouvre plus dans le Queyras de nouveaux centres de vacances à vocation sociale et que la promotion touristique se fait désormais en direction des citadins aisés des grandes villes d'Europe.

lundi 5 décembre 2011

Tourisme (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Si l’on se fonde sur les seuls chiffres, il est évident que le tourisme a sauvé le Queyras de la crise agricole, de l’exode rural, de la misère et de la dépopulation. En 1938, Pierre Isnel, dans l’introduction au Queyras, pensait que seuls le maintien de l’activité agro-pastorale et la fidélité des Queyrassins à leur identité fondée sur cette activité permettraient de sauver les hautes vallées. Trente ans plus tard, dans les années 1960, le général Guillaume défendait la thèse opposée et jugeait que seul le tourisme sauverait le Queyras.

Le tourisme n’est pas une activité nouvelle. Dans le Queyras, est apparue une activité touristique dès le XIXe s. Visitaient les hautes vallées (les séjours alors étaient courts) des lords anglais, des alpinistes désireux de gravir le Mont Viso, des citadins, des bourgeois avides de pittoresque qui excursionnaient à la journée, des émigrés enrichis revenus au pays, des amateurs de chasse au chamois. Les premiers équipements ont été fondés au début de ce siècle : ainsi, le fameux Grand Hôtel d'Abriès, détruit au cours de la deuxième guerre mondiale et qui appartenait à une société de commandite par actions, déjà propriétaire de Grands Hôtels dans des stations balnéaires en vogue alors.

Au début des années 1960, le tournant du tourisme de masse a été pris. L'hiver, on pratique le ski : ski alpin, ski nordique, ski de randonnée ; un télésiège a été construit à Abriès en 1962 ; les premières écoles de ski ont été ouvertes ; des moniteurs ont été formés. L'été, les touristes se consacrent à la randonnée pédestre : des sentiers - les fameux « GR » : dans le Queyras, les GR 5 et 58 - ont été balisés, des gîtes d’étape, créés.

En quelques années, l’effort d’équipement a porté ses fruits. On a construit des hôtels ; des gîtes ; des centres de vacances ; on a aménagé dans les grandes fermes des appartements destinés à la location ; on a établi des terrains de camping. Il y a trente ans, le Queyras était sous-équipé : il ne l’est plus ; on peut y héberger d’une année sur l’autre de plus en plus de touristes. La brochure 1998 Queyras terre d’émotions éditée par l’Office de Promotion du Queyras et bénéficiant du label Parc Naturel Régional recense toutes les possibilités d’hébergement : à Abriès et Ristolas, 150 appartements ou chalets en location meublée, 15 hôtels ou gîtes ou centre de vacances, 3 campings ; à Aiguilles, 100 appartements ou chalets en location meublée, 7 hôtels, gîtes, centre de vacances, 1 camping ; à Arvieux : 138 appartements ou chalets en location meublée, 16 hôtels, gîtes, centre de vacances, 2 campings ; à Ceillac : 219 appartements ou chalets en location meublée, 10 hôtels, gîtes, centres de vacances, 2 campings ; à Château-Ville-Vieille : 30 appartements ou chalets en location meublée, 6 hôtels ou gîtes, 1 camping ; à Molines : 206 appartements ou chalets en location meublée, 16 hôtels, gîtes, centre de vacances, 2 campings ; à Saint-Véran : 111 appartements ou chalets en location meublée, 14 hôtels, gîtes, centre de vacances.

Des problèmes subsistent. La haute saison est courte et ne dure pas plus de quatre mois : deux mois en hiver, deux mois en été. L'isolement du Queyras et l’absence de liaisons routières et ferroviaires rapides (autoroutes, TGV) avec Paris, Lyon, Marseille ou l’Italie très proche sont considérés comme un frein au développement du tourisme de masse, lequel, de plus, a été entravé par un nombre insuffisant de lits ou par des équipements qui ne correspondent pas toujours aux normes imposées par les agences de voyage. L’enneigement est parfois aléatoire à cause de la pluviométrie irrégulière ; les pistes ont été tracées sur des versants exposés au Sud, à une époque (les années 1960) où l'enneigement était excellent. Les équipements sont anciens et ne sont pas toujours adaptés au développement du ski de masse, de sorte que la concurrence des « usines à skieurs », d'accès plus facile, telles Vars, Risoul, Serre-Chevalier, Mont-Genèvre, prive les stations du Queyras d’une fréquentation plus importante.

Les promoteurs et les grands voyagistes, sauf Léo-Lagrange, se désintéressent du Queyras, dont la clientèle familiale, fidèle certes, ne se renouvelle guère et qui s’est lancé dans les années 1960 vers le tourisme social. Des collectivités publiques (communes ou institutions sociales) ont aménagé dans de grandes fermes des maisons ou des centres ou des colonies de vacances. Le développement du tourisme est lié au niveau de vie des Français et des Européens. Or, des secteurs importants de notre économie sont touchés par la crise, ce qui incite nos compatriotes à réduire les dépenses qu’ils consacrent aux vacances et aux loisirs.

Depuis une dizaine d’années, le Parc Naturel Régional cherche à développer un autre tourisme, qui ne serait plus un tourisme de masse, mais de qualité et fondé sur la découverte de la nature. Cela implique que soient mis en valeur et préservés la faune et la flore d’une part, les sites où vit la faune et où pousse la flore, souvent très beaux d’autre part, seuls capables d’attirer de nouveaux touristes, appartenant à des classes sociales aisées : cadres supérieurs vivant dans les grandes villes, et surtout de les attirer dans le Queyras en dehors des quatre mois de haute saison. La création de la maison de l’artisanat, établie à Ville-Vieille, au carrefour des trois vallées du Guil, de l’Aigue Blanche (Molines et Saint-Véran) et d’Arvieux, et où sont exposés les travaux des artisans traditionnels (meubles sculptés) et des « nouveaux » artisans (métiers d’art, peintres, sculpteurs) s’inscrit en partie dans la logique du développement d’un nouveau type de tourisme.

Le développement du tourisme a des conséquences sur la vie des Queyrassins, en suscitant de nouveaux besoins culturels dans la population et de nouveaux loisirs, tels que l’expression artistique : peinture, musique, danse, lesquels, de ce point de vue, constituent une rupture avec les modes de vie traditionnels. Le Queyras ne vit plus en autarcie ; la culture des Queyras n’est plus faite seulement de contes, de légendes, de traditions ancestrales, mais d’activités nouvelles. L’ancienne identité peu à peu disparaît.

mardi 20 septembre 2011

Tivollier et Isnel (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Tivollier Jean et Pierre Isnel


Jean Tivollier, instituteur, né en 1859, décédé en janvier 1938, auteur, entre autres, de monographies portant sur la vallée du Queyras (Gap, 1897), sur Molines (Lyon, 1913), sur Ceillac (Gap, 1926) ; Pierre Isnel, ingénieur, décédé en juin 1938, a préfacé Le Queyras de Jean Tivollier, près de 800 p en deux volumes, 1938, chez Louis Jean éditeur et imprimeur, réédité en 1977, par Laffitte Reprints, Marseille.

Le Queyras est une oeuvre admirable, savante, érudite, exhaustive. Jean Tivolier et Pierre Isnel ont étudié les archives et connaissent, parce qu'ils sont restés fidèles à l'identité et à la culture queyrassines, les savoirs oraux et les traditions populaires qui étaient encore vivaces au début du XXe siècle. Tout ce que l'on peut savoir de l'histoire, des traditions, de la géographie du Queyras, des mentalités et des activités des Queyrassins, se trouve consigné dans les 800 pages de cet ouvrage. Le seul énoncé du plan en esquisse la richesse. Dans les treize chapitres du volume 1, sont décrits successivement la situation et l'aspect général, la géologie et le climat (chapitre I), les différentes vallées et villages, de Guillestre (II) à Saint-Véran (X), la faune (XI), les forêts et la flore (XII), les traditions populaires (XIII). Dans les vingt-deux chapitres du second volume, sont étudiés successivement l'histoire du Queyras, de l'époque préhistorique et gauloise (I) à la période contemporaine (XI), les institutions de l'ancien Queyras (de XII à XIV), la voirie (XV), l'instruction publique (XVI), la défense (XVII), la religion (XVIII), les procès (XIX), la démographie (XX), l'économie (XXI), les calamités publiques (XXII).

Les faits sont recensés, isolés, étudiés, rappelés avec rigueur et avec un soin qui témoigne de qualités intellectuelles exceptionnelles et aussi de l'amour que portent l'auteur et le coauteur à leurs hautes vallées. Ainsi il semble bien que tous les itinéraires décrits aient été parcourus à pied par l'un et l'autre de ces deux auteurs, qui étaient, n'en pas douter, comme tous les Queyrassins, des marcheurs infatigables.

Les faits sont aussi interprétés, surtout dans l’avant-propos qu'a rédigé Pierre Isnel. Le passé y est idéalisé à la fois dans l'absolu et par rapport à la crise dramatique que connaît alors le Queyras. Ainsi, Pierre Isnel compare sans cesse la situation du Queyras dans les années 1930 à celle de jadis, et cela au détriment de la situation moderne (cf. « âge d'or »). Pour ce qui est des redevances diverses payées par les citoyens, il affirme (sans apporter de preuve) que les impôts étaient moins lourds jadis (alors qu’aux XIIIe et XIXe s., les différents pouvoirs prélevaient en impôts et taxes diverses plus de 50% des richesses produites par les paysans queyrassins) : « Les pauvres contribuables que nous sommes signeraient des deux mains pour voir remplacer nos charges présentes par la dîme et toutes les redevances pour lesquelles il était de bon ton de plaindre nos devanciers ».
Les guerres aussi étaient moins meurtrières et moins barbares que les conflits modernes : « Toutes les guerres qu'a eu à supporter le Queyras pendant la période historique ont fait moins de victimes que celle de 1914-1918. Les hostilités duraient autrefois longtemps, mais les engagements étaient rares et n'avaient pas le caractère inhumain et infernal des guerres modernes ». Sur le plan politique aussi, il regrette les institutions du temps passé et les libertés vraies qu'elles semblaient garantir : « Les communautés jouissaient d'une liberté administrative locale à peu près complète ». Cela l'amène à porter un jugement de valeur, qui exalte le passé au détriment du présent : « Sous beaucoup de rapports, nos devanciers étaient plus heureux que nous ».

Au total, l'idéologie qui inspire ces deux auteurs (surtout celui qui a rédigé l’avant-propos) en 1938 est plutôt passéiste, anti-étatique, anti-centralisatrice, autonomiste, communautariste. C'est, avec trente ans d'avance, une esquisse de ce qui va constituer l'idéologie d'une partie des étudiants et des intellectuels qui contestaient en mai 1968 le pouvoir de l’Etat, la centralisation, le progrès. Car, l'avant-propos contient aussi une charge contre le progrès scientifique, source de dérives et de barbarie. Pierre Isnel y critique le dogme de la science dite « bienfaisante » et dont les prétendus bienfaits sont les massacres de populations civiles, la misère, la ruine, le recul des conditions. A cette régression, il oppose la grandeur de la civilisation agro-pastorale, ce qui l'amène à protester avec véhémence (sans doute il a raison) contre le mépris dont les citadins accablaient les paysans et les pasteurs des montagnes, « nos pères », écrit-il, jugés arriérés, routiniers, stupides et « classés dans une catégorie humaine inférieure ».

Cet ouvrage écrit par deux grands érudits est sous-tendu par une pensée forte, passéiste (cet adjectif est un constat, pas une critique), hostile à la modernité et au progrès, ce qui amène Pierre Isnel à définir une identité queyrassine, fondée sur l'économie agro-pastorale, la seule qui, selon lui, soit adaptée aux réalités géographiques et physiques : « L'altitude, l'exposition, la nature du sol, la végétation ont imposé au pays, à travers les siècles, une économie agricole et pastorale dont il ne saurait s'écarter et vers laquelle il est constamment ramené ».
Le drame est qu'aujourd’hui, cette économie a quasiment disparu, entraînant la dissolution de l'ancienne identité. L'histoire et l'évolution du monde semblent avoir donné tort, hélas, à Pierre Isnel.

dimanche 24 juillet 2011

Souliers (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Chapelle du Rouet










Souliers (vallée de), commune de Château-Ville-Vieille




La vallée de Souliers a été creusée par un torrent, dit torrent de Souliers, qui se jette dans le Guil en aval de Château-Queyras, et que la route franchit dans le dernier lacet avant le Coulet. Au confluent des torrents de Péas et de Souliers, se trouve la ferme du Clot du Rif (ou Clot du Riou), disposant d'une chapelle privée. L’ancien propriétaire, le docteur Maritan, l'avait entourée dans les années 1910-1920 de pierres, qu'il allait chercher dans le torrent proche et qu'il choisissait en fonction des ressemblances plus ou moins parfaites qu'elles présentaient avec des sites connus, tel le Mont Viso, ou des statues célèbres - tel le Sphinx.


Le Camp de Roue

Du Clot du Rif, un sentier conduit à un plateau couvert de belles prairies, qui s'étend entre les vallées d'Arvieux et de Souliers. C'est là que se trouve le lac de la « Motte tremblante » ou lac de Roue (1830 m). De là, on peut se rendre aux hameaux du Pasquier (commune d’Arvieux) et des Maisons par un chemin carrossable. Du plateau de Roue, on a une très belle vue sur la vallée du Guil et sur celle d’Arvieux. C’est peut-être pour cette raison que le maréchal de Berwick y fit cantonner ses troupes, de 1710 à 1713, pendant la guerre de succession d’Espagne, afin de faire face à d’éventuelles incursions des troupes du Duc de Savoie. Pour alimenter ce camp, on creusa un canal, qui prend son eau dans le torrent de Souliers et arrose encore les prairies d'Arvieux. Les sept communautés durent fournir à l’armée du fourrage, du blé, du bois, des mulets pour transporter le ravitaillement. Parfois, les soldats étaient logés chez les habitants. A ces charges s'ajoutaient les pillages effectués par les soldats savoyards. Aussi le Queyras, qui souffrit des guerres du XVIIe siècle, accueillit-il avec soulagement la paix qui suivit le traité d'Utrecht en 1713 (cf. « repères historiques » et « escarton »). Le camp de Roue, qui fut celui de Berwick, est parfois confondu avec celui de Catinat, qui commanda les troupes françaises dans le Briançonnais à la fin du XVIIe s. et qui avait fait cantonner ses soldats dans les alpages de Furfande (Arvieux).


Souliers (1613 m)

Le nom « souliers » (« Solers » et « Solerii » dans les archives) est dû à l'exposition exceptionnelle du hameau, qui est inondé de soleil toute la journée. Deux des trois quartiers sont en ruines. Il ne reste plus que le quartier de Saint-Pierre.
De Souliers, part un sentier, dans la direction du nord, qui, après le col Tronchet, oblique vers l'ouest pour rejoindre la route du col Izoard. Avant d'obliquer vers l’Izoard, le sentier bifurque. A droite, un sentier conduit vers le lac du Poët ou lac de Souliers, qui est entouré de crêtes élevées, dont celle de Côte-Belle (2638 m). Le lac de Souliers était, pendant les périodes de sécheresse, un lieu de procession. Il est aussi connu pour ses légendes. On en citera deux. Un berger avait l'habitude de chevaucher son bélier. Un jour, la bête et son cavalier s'abîmèrent dans les eaux du lac et disparurent à jamais. Quelques jours plus tard, des habitants de La Chapelue retrouvèrent dans le Guil la clarine que le bélier portait attachée autour du cou. Les habitants de la Chalp d'Arvieux voulurent un jour creuser un canal qui aurait permis de détourner les eaux du lac vers leurs prairies. Les eaux du lac montèrent subitement et dévastèrent leurs terres. D'après ces légendes, le lac serait plein de charmes et de sortilèges.


Le Pic de Rochebrune (3324 m)

Du lac, on peut se rendre au Pic de Rochebrune, le sommet le plus élevé du Queyras. Au pied de ce pic, s'étend une vaste zone d'éboulis, la Casse des Clausins. Du sommet, on a un admirable point de vue sur la chaîne des Alpes, comme du Bric Froid ou du Bric Bouchet. Du vallon de Souliers, au-delà du lac, on peut accéder au vallon de Péas, situé plus à l'est. Il faut franchir la Crête de Rasis, traverser le Grand Vallon de Péas, et par le col de Péas (2629 m), on peut atteindre la vallée de la Cerveyrette, le hameau des Fonts, dans le Briançonnais.


Les Meyriès

On emprunte la route carrossable qui part du Coulet de Château-Queyras. Les Meyriès sont à 3 kilomètres de ce village et à une altitude de 1680 m. Dans les Alpes, on donne le nom de « meyriès » aux chalets habités en été (de « meirar », en latin « migrare »). A l'origine, les Meyriès ont dû être des chalets d'alpage, avant d'être habités à l'année. Il y a aux Meyriès deux chapelles, Saint-Jacques et Saint-Philippe. Avant d'émigrer à Aix-en-Provence à la fin du XVIe siècle, la famille d'Adolphe Thiers, historien et homme politique du XIXe siècle, habitait, semble-t-il, les Meyriès. En effet, Thiers se présentait volontiers comme un descendant de « gavots » (nom donné aux habitants des Hautes-Alpes) ou de « haut-alpins du Queyras ».
Des Meyriès, on peut atteindre le vallon de Péas par un sentier qui passe au col de la Brèche, ou encore, au hameau de Chalvet (I879 m), situé plus à l'est, en suivant le chemin parallèle à la vallée du Guil.



Le Rouet

En continuant la route de Château-Queyras, on arrive au hameau du Rouet (1790 m), à 1,5 km des Meyriès, où se trouve une chapelle intéressante, dédiée à un saint, très rare en France mais très populaire en Italie, Saint-Charles-Borromée, évêque de la Contre-Réforme catholique, ce que l’on explique ainsi : les bergers du Rouet avaient pris l'habitude de conduire leurs troupeaux en hiver dans les plaines du Piémont et de Lombardie (les géographes appellent cela la transhumance inverse). C'est dans le mur d'un hangar du Rouet que l'on peut lire une des plus vieilles inscriptions du Queyras : PD, 1541.

Au-delà du Rouet, un chemin conduit au vallon de Péas, où, dans les années 1930, on exploitait une mine d'amiante. Le chemin a été élargi pour que les camions y accèdent. La société L'Amiante de France a abandonné l'exploitation en 1936. Après la bergerie de Péas, le sentier traverse le torrent et conduit au Grand Vallon de Péas, puis au col de Péas, d'où l'on peut redescendre vers la vallée de la Cerveyrette, dans le Briançonnais.