dimanche 17 mars 2013

Vaudois

Sur ce sujet, lire de Gabriel Audisio, Les Vaudois, Histoire d’une dissidence XIIe-XVIe siècles, Fayard, 1998. La question vaudoise touche de près le Queyras des XVIe et XVIIe siècle. Les vaudois, à partir de 1523, ont noué des contacts avec les protestants pour se fondre à la suite du synode de Chanforan (tenue en 1531) dans le protestantisme de Genève, alors que des points de doctrine les séparaient. Ces vaudois, qui étaient nombreux dans les vallées piémontaises proches d’Abriès et de Ristolas(Angrogne, Val Pellice, Germanasque) et dans l’escarton de Pragelas, ont contribué à diffuser le protestantisme dans le Queyras et ont participé aux conflits armés qui ont perturbé la vie de la vallée à partir de 1560. Plus tard, Louis XIV, après avoir révoqué l’Edit de Nantes en 1685, a envoyé ses armées commandées par Catinat dans le Queyras, afin d’empêcher les infiltrations de ces vaudois, dits "barbets" ou "vallarins", et de réduire leur "hérésie" dans les vallées voisines. Les vaudois sont apparus dans l’histoire religieuse et politique de l’Europe de l’Ouest entre 1170 et 1215 sous le nom de Pauvres de Lyon. Ils ont pris le nom de vaudois plus tard, par référence à leur fondateur connu sous le nom de Valdès, Valdo ou Vaudès, à qui le prénom, Pierre, a été attribué plus de cent ans après sa mort, sans doute par analogie avec le fondateur de l’Eglise de Rome. Valdès ou Vaudès était le fils de riches marchands de Lyon. En 1170, il a réformé son existence et a fondé la communauté des Pauvres de Lyon, dont la raison d’être était triple : vivre d’aumônes, prêcher l’Evangile en langues romanes (surtout en franco-provençal) afin que le message soit entendu des populations les plus pauvres, ne pas entrer dans l’Eglise et rester des laïcs. Les Pauvres de Lyon n’ont pas reçu de formation théologique, ils ne savent pas nécessairement le latin (voilà pourquoi les inquisiteurs les qualifient d’illettrés), ils n’ont pas été ordonnés prêtres et ils refusent de l’être. Ce mouvement n’est pas en soi très original. Les prêcheurs qui font voeu de pauvreté sont nombreux aux XIIe et XIIIe siècles. Ce qui dérange, c’est que ces Pauvres de Lyon prêchent tout en étant laïcs et sans y être autorisés par l’Eglise. De fait, de nombreux conflits éclatent. Les Pauvres de Lyon finissent pas être rejetés par la hiérarchie et ils sont condamnés à prêcher dans la discrétion. De Lyon, ils essaiment dans les pays germaniques et vers le sud, dans le Luberon et dans les vallées piémontaises. Après 1520, les protestants nouent des contacts avec eux et au synode de Chanforan, en 1531, les vaudois rejoignent le protestantisme. Ils adoptent la Bible protestante, dite d’Olivétan (1535), traduite en français de l’hébreu et du grec, dont ils ont payé l’impression. Ils cessent de prêcher en franco-provençal ou en provençal et ils adoptent, comme les calvinistes, le français pour diffuser leur foi. Peu à peu, ils s’agrègent au protestantisme de Genève, qui les considère comme des précurseurs. En italien, valdese prend le sens de « protestant ». Le ralliement au protestantisme les place en première ligne. En 1545, les massacres de Cabrières et de Mérindol réduitla présence des vaudois dans le Luberon (on compte des centaines de morts). Deux siècles plus tard, Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, présente ces massacres comme l’expression de la rage barbare la plus cruelle qui soit. En 1560, les vaudois qui s’étaient établis en Calabre sont massacrés et entre 1690 et 1700, de violents conflits éclatent dans le Queyras ou au-delà de la frontière entre les vaudois des vallées piémontaises et les troupes de Louis XIV commandées par Catinat. Les Queyrassins ont à pâtir de ces troubles, soit que les miliciens vaudois aient incendié ou pillé des villages proches de la frontière, Valpréveyre, L’Echalp, Fontgillarde, soit qu'eux-mêmes aient été contraints de contribuer à l’approvisionnement des troupes qui stationnaient dans la vallée.

mardi 4 décembre 2012

Vauban

Vauban En 1692, Vauban s’est rendu dans le Dauphiné pour inspecter les fortifications existantes ou chercher de nouveaux sites à fortifier. Sa mission était de défendre la frontière contre les ambitions de la Maison de Savoie, avec qui la France était en guerre et qui avait armé les vaudois des vallées piémontaises, nommés Barbets, et alimentait un conflit sur les frontières. Au début du mois de décembre, il est arrivé à Château-Queyras et il étudie la position du Fort. « Le château de Queyras est l’une des places du Roy la plus avancée vers le Piémont, laquelle seule serait capable de bien incommoder les Barbets, s’il y avait dedans un commandant fixe qui fût un homme de guerre, connaissant bien le pays et qui eût une garnison de 200 bons hommes bien aguerris ». Le Fort n’a guère d’intérêt stratégique. Il est à la portée de canons. Il ne sert qu’à protéger le Queyras des incursions vaudoises et à éviter que les Queyrassins ne basculent dans le camp des ennemis de la France et n’oublient leur foi catholique hésitante. « Cette montagne de rocher est commandée de tous côtés par d’autres montagnes qui l’environnent à une portée de mousquet et qui lui sont de beaucoup supérieures; et de plus, l’enceinte de murailles (...) qui est bâtie dessus, n’ayant que deux pieds ou environ d’épaisseur sans aucun terrassement derrière, l’on ne doit estimer cette place qu’à l’épreuve du mousquet et non du petit canon ; car, pour peu que l’ennemi en tirât, la garnison n’ayant aucun endroit pour se mettre à couvert doit compter d’y périr ou de se rendre à la discrétion des assiégeants. Ce qui bien considéré, si le Roy agrée d’en faire une fortification proportionnée à son utilité, qui couvre à gauche Briançon, à droite Embrun et conserve à sa Majesté la vallée de Queyras composée de sept communautés, de quarante-cinq villages et de plus de mille familles qui rendent annuellement à Sa Majesté en tailles, gabelles, ducats d’or et autres impôts, 180000 livres, quantité de fourrages et autres provisions pour l’armée d’Italie et qui contienne dans le devoir tous les sujets, lesquels étant de la religion protestante dans le coeur et catholiques en apparence, n’ont aucun penchant pour la France, et cela est si vrai que la plupart avaient promis au comte de Chomberg de prendre les armes au cas qu’il se rendît maître du château ; il conviendrait d’y faire les réparations suivantes ». Il convient de nuancer ces analyses. Vauban est ingénieur militaire et le grand spécialiste des fortifications de son siècle. Il prêche pour sa paroisse. Son rapport est destiné à obtenir du Roi Louis XIV des crédits très importants qui permettront de renforcer les fortifications existantes et d’en créer de nouvelles. Par exemple, si le château du Queyras est indéfendable, pourquoi dépenser des fortunes pour le transformer en forteresse imprenable ? Vauban noircit la situation, prête aux Queyrassins une volonté de sécession, exagère le danger vaudois. C’est au prix de quelques déformations de la réalité qu’il obtiendra les crédits qu’il attend. A. de Rochas d'Aiglun, Vauban. Sa famille et ses écrits. Ses oisivetés et sa correspondance. Analyses et extraits, 2 volumes, 1910.

samedi 25 août 2012

Vallées italiennes

Vallées italiennes (Val Pellice, Germanasque, haute vallée Varaita) Si l'on étudie les relations que le Queyras a entretenues ou entretient avec les vallées italiennes proches, il convient de distinguer la situation actuelle de la situation passée, disons avant le début du XIXe siècle et de garder présent à l'esprit que trois vallées, aujourd'hui italiennes, à savoir celles d'Oulx (Doria Riparia), de Pragelato (Val Chiusone), de Casteldelphino (Val Varaita), ont fait partie jusqu'à la signature du traité d'Utrecht en 1713 de le même entité administrative que le Queyras et le Briançonnais (le Grand Escarton) et qu'elles étaient intégrées au Dauphiné et à la France, comme l'attestent les nombreux toponymes (Sestrières, Château-Dauphin, Bellin, Exilles, etc.) ou les patronymes français que l'on rencontre aujourd'hui encore dans ces vallées. Alors le Queyras avait des frontières internationales au niveau d'Abriès et de Ristolas avec deux vallées, Val Germanasca et Val Pellice, où vivaient des Vaudois et qui ont fait partie jusqu'à l'unité italienne du Royaume de Savoie, longtemps en guerre, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, contre la France. Aujourd'hui, quatre communes du Queyras, Abriès, Ristolas, Molines, Saint-Véran ont avec l'Italie une frontière commune qui est signalée par des bornes. Sur le territoire d'Abriès : borne 40, col des Thures; 41, col de la Mayt; 42, col Saint-Martin; 43, col de Bouchet; 44 col Malaure; 45, col d'Urine. Sur le territoire de Ristolas : 46, col la Croix; 47 col de la Traversette. Sur le territoire de Molines, 48 col Agnel. Sur le territoire de Saint-Véran : 49, col de Saint-Véran. Le plus grand nombre de passages répertoriés (6 sur 10) se trouve sur le territoire d'Abriès, commune qui, de fait, dans l'histoire du Queyras a entretenu les relations les plus anciennes et des relations plus étroites et plus suivies que les autres avec le Piémont proche. Paradoxalement, en dépit de la proximité et de la facilité d'accès de certains cols (La Croix ou Saint-Martin), les relations, de quelque nature qu'elles aient été, entre les villages du Queyras et les vallées piémontaises proches se sont affaiblies pendant tout le XIXe siècle et ont quasiment cessé dans les années 1960. Essayons d'expliquer cela. Les relations sont anciennes, et pas seulement pour des raisons de proximité géographique ni de facilité d'accès. Il existe des raisons politiques, rappelées ci-dessus. Des raisons d'ordre religieux expliquent aussi l'ancienneté des relations entre le Queyras et le Piémont. A l'est d'Abriès et de Ristolas, se trouvent deux vallées, dites « vaudoises », qui n'ont jamais fait partie du Grand Escarton et qui longtemps dépendu de l'ancien Royaume de Savoie, et où des "hérétiques" vaudois, chassés du Luberon ou du Dauphiné, se sont réfugiés au début du XVIe siècle et d'où ils ont peut-être aidé à répandre le protestantisme dans le Queyras. Ce sont le Val Germanasque et le Val Pellice. Il existe aussi des facteurs économiques. A la fin du XVe siècle, le marquis de Saluces, pour importer du sel de Provence quelle que soit la saison, n'a pas hésité à faire creuser un tunnel sous le col de la Traversette, permettant de franchir la frontière même en hiver. On sait aussi que les bas fourneaux établis au XIVe siècle dans la forêt de la Fusine sur le territoire de Château-Queyras étaient alimentés en minerai de fer importé du Val Varaita par le col Agnel. Au XIIIe siècle, le Dauphin a créé à Abriès une foire internationale pour éviter que les Queyrassins n'aillent vendre leurs produits à Luserna et pour attirer dans le Queyras des marchands piémontais payant des taxes. Comme le commerce transfrontalier était prospère à Abriès, les autorités de la ville édifièrent à la fin du XVIe siècle une halle couverte, où se faisaient en toute saison des transactions et dont il reste des arcades. On doit aussi tenir compte de la complémentarité existant entre Abriès et Ristolas d'une part et d'autre part les vallées, dites vaudoises, proches des villes de la plaine du Pô, dont les habitants étaient demandeurs d'agneaux, ce qui explique, entre autres facteurs, l'existence d'une transhumance inverse entre le Queyras et le Piémont, les éleveurs queyrassins quittant leur village à l'automne avec leurs troupeaux pour les plaines piémontaises où ils trouvaient des pâturages et des marchés. Enfin, il ne faut pas sous-estimer les raisons culturelles. Les barrières linguistiques alors n'existaient pas. De part et d'autre de la frontière actuelle, les gens parlaient non pas la même langue, mais des dialectes (patois queyrassin, patois piémontais) proches l'un de l'autre et qui n'empêchaient pas les gens de se comprendre. Pourquoi ces relations jadis fortes et qui ont fait la prospérité relative de Ristolas et Abriès se sont-elles affaiblies ? Les raisons en sont politiques d'abord. Le Grand Escarton a pris fin en 1713 et surtout, en Italie, dans la seconde moitié du XIXe siècle, s'est constitué un Etat moderne, en même temps qu'a été construite dans la vallée du Guil une route carrossable qui a facilité les relations entre le Queyras et la vallée de la Durance, où passe une ligne de chemin de fer reliant Briançon à Marseille, Lyon et Paris. Des droits de douane élevés ont été imposés sur les marchandises, ce qui a alimenté, jusqu'à la création de l'Union européenne, une contrebande vivace, mais pas très fructueuse, permettant aux habitants d'échanger de part et d'autre de la frontière du bétail, du sel, du riz, de la ficelle, du tabac avec quelques bénéfices. Au XXe siècle, les seules vraies relations ont été nourries par la très forte immigration italienne, qui a été saisonnière (faucheurs et servantes de mai à octobre) ou définitive, après la première guerre mondiale (maçons, artisans, ouvriers agricoles). Depuis quelques années, les élus tentent de régénérer ces relations soit en jumelant des communes, par exemple Château-Queyras et Exilles, qui ont l'une et l'autre deux forts construits, agrandis ou modifiés par les ingénieurs militaires de Vauban, soit en créant des associations (l'Association des Pays du Viso), soit en reliant les réseaux de sentiers de grande randonnée, soit en faisant construire la route du Col Agnel (beaucoup espèrent qu'elle sera suivie de celle du Col la Croix), et pour ce qui est des Français, en multipliant les campagnes de promotion touristique en direction des villes de la vallée du Pô toute proche, qui est l'une des plus prospères d'Europe. Pour toute une série de raisons, ces relations restent atones. D'Italie, il est difficile d'accéder dans le Queyras, sauf en été. Deux siècles de centralisation ont définitivement ancré le Queyras à la vallée de la Durance et à la région PACA. La langue est devenue une barrière. Le patois commun aux villages des deux côtés de la frontière n’est plus guère en usage. Les communes du Queyras l'ont compris, qui organisent des cours d'italien à l'intention des habitants. Certes, le français a été largement diffusé en Italie (il a même été la seule langue étrangère enseignée dans les lycées classiques jusqu'au début des années 1970), mais il n'est surtout parlé par les Italiens de plus de 50 ans qui ont fait des études secondaires classiques.

lundi 2 avril 2012

Vallées fermées ? (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Vallées fermées ?


Le Queyras du général Guillaume, a pour sous-titre « splendeurs et calvaire d'une haute vallée alpine », ce qui laisse entendre que le Queyras forme une seule et unique vallée. Cela n'est pas faux. D'un point de vue géographique, il s'agit d’un bassin hydrographique, formé par un torrent, le Guil, et par ses affluents. D'un point de vue historique aussi, le Queyras forme une entité particulière, ayant une très ancienne unité, d'autant plus forte que les Queyrassins ont toujours tenu à se démarquer des habitants des vallées voisines, italiennes ou françaises, d'Embrun ou de Briançon.

Pourtant, il est tout autant légitime d'insister sur la diversité du Queyras et d’opposer à la conception d’une vallée unique un ensemble varié de vallées de haute altitude creusées dans les schistes ou les calcaires par le Guil, le Cristillan, l'Aigue Agnelle, l'Aigue Blanche, la Rivière, le Bouchet, le Lombard. A l’unité ou à l’uniformité, on oppose ainsi la diversité. Chaque vallée a ses spécificités, son histoire, son urbanisme, ses coutumes, ses légendes, ses manières de vivre, ce qui expliquerait qu’au cours de l’histoire, de longs procès aient vu s’affronter des communautés liées pourtant par un destin commun.

De ces vallées de haute altitude, les géographes et tous ceux qui ont écrit sur le Queyras disent qu'elles sont « fermées » et isolées de tout, comme à l'écart du monde. Dans Le Queyras, le général Guillaume écrit : « Sur les côtés Nord, Est et Sud, une chaîne continue (...) forme un écran compact transformant le Queyras en un cul-de-sac ». Ou encore : « La barrière dressée de toutes parts par les chaînes périphériques condamne le Queyras à un véritable isolement ».

Qu'en est-il exactement ? Il n’est pas question de contester les réalités géographiques. Ces vallées sont délimitées par des obstacles difficiles à franchir, à l'Ouest par les gorges du Guil, au Nord, à l'Est et au Sud, par des pics, des brics et des sommets qui, presque tous, dépassent l'altitude de trois mille mètres. Les accidents de relief y sont nombreux, les pentes escarpées, les combes profondes, les torrents tumultueux. Donc, du seul point de vue de la géographie physique et en ne tenant compte que du relief, tel qu'on peut le schématiser sur une carte, comme le fait volontiers le général Guillaume, les vallées du Queyras peuvent être dites fermées, au sens où elles sont entourées de montagnes élevées.

Mais les montagnes, où que ce soit, dans les Alpes ou ailleurs dans le monde, n'ont jamais été des barrières infranchissables. J’en vois la preuve dans le fait que les vallées du Queyras sont séparées les unes des autres par des sommets élevés et que les cols qui permettent de les franchir dépassent tous 2000 m : Col Vieux, col de Chamoussière, col Longuet, etc. Or, ces sommets et ces cols placés à des altitudes aussi élevées n'ont jamais empêché les habitants de L'Echalp ou de La Monta, dans la commune de Ristolas, de commercer et de communiquer avec ceux de Molines, Fontgillarde, Saint-Véran. Par leur seule présence, ces défis de pierres que sont les montagnes ont autant éloigné les hommes qu'ils ne les ont incités à franchir les crêtes, ne fût-ce que pour vérifier quels horizons proches ou lointains elles dissimulaient aux regards aventureux.

En effet, de tout temps et aussi loin que la mémoire humaine peut remonter, en se fondant sur les traces laissées par les antiques habitants du Queyras, des hommes ont pénétré dans ces hautes vallées ou en sont partis. Même Hannibal qui fit trembler les tout puissants Romains, accompagné de ses redoutables soldats noirs et suivi de ses éléphants, aurait traversé le Queyras, du moins si l'on en croit les légendes que rapportent les érudits locaux. Même les Sarrasins auraient mis à sac les vallées du Queyras. Partout dans la montagne, à quelque altitude que l'on se trouve, on voit des sentiers millénaires qui viennent d'ailleurs ou qui mènent à d'autres vallées et même à l'étranger, et qui ont été parcourus dans tous les sens depuis la nuit des temps : des sentiers muletiers où se faisait une intense circulation de biens, de bêtes, de personnes.

Le géomètre et cartographe Cassini, dans les cartes de France qu'il a tracées au XVIIIe s, nomme « grande route du Piémont », le sentier muletier qui va de Guillestre à La Monta et franchit la frontière au col la Croix, et qui a conservé aujourd'hui le même tracé que jadis, réservé aux seuls randonneurs ou aux skieurs de fond. « Les cols, écrit Charles Joisten dans la préface des Récits et Contes populaires du Queyras, étaient intensément fréquentés dans un sens comme dans l'autre (...) Ils n'ont cessé d'être foulés par des bergers et des marchands, des peigneurs et des cardeurs de laine et de chanvre, des colporteurs en rouennerie, tannerie, mégisserie, chamoiserie, des ouvriers agricoles, des pèlerins et des soldats ».

Beaucoup de Piémontais passaient la frontière au printemps pour se louer comme faucheurs ou muletiers dans les fermes d'Abriès, Saint-Véran, Aiguilles. Le Queyras, même s'il a été longtemps dépourvu de routes, n'a jamais été clos. Ses sentiers ont été parcourus par les armées romaines, les Sarrasins, les armées protestantes, les Dragons du Roi, les armées de Catinat, par les « pillards et incendiaires » (c'est ainsi que les chroniqueurs désignaient les miliciens vaudois), par les marchands ambulants, colporteurs, ramoneurs, muletiers, maquignons, faucheurs piémontais, migrants, etc. Les sentiers muletiers de la vallée du Guil étaient parcourus par les marchands de beurre (ou « beurrariès ») et de tommes (ou « toumiariès ») qui allaient vendre à Gap, Embrun, et jusqu'en Provence, les produits de leur village, et aussi par les villageois lettrés qui allaient se louer pendant la mauvaise saison comme régents dans les villes. Pour les Queyrassins aussi, leurs vallées ont toujours été ouvertes sur les « pays de sûreté », s'ils étaient protestants persécutés ; sur les provinces en apparence plus prospères, s'ils étaient colporteurs, beurrariès, instituteurs ; sur l'Amérique, s'ils voulaient faire fortune.

Si l'on examine la question du point de vue des échanges culturels, on doit aussi admettre que le Queyras a subi des influences nombreuses, variées, lointaines, et que jamais les Queyrassins n'ont été à l'écart des idées qui ont agité notre pays. Ainsi le décor et l'architecture des églises - celle d'Abriès par exemple - sont marquées par le baroque, qui s'est développé en Europe du Sud après la Contre-Réforme décidée par le Concile de Trente. Ainsi les curés du XIXe siècle connaissaient les idées de Voltaire qu'ils détestaient, et ils étaient capables d'argumenter en faveur des thèses de la contre-révolution, que soutenait un penseur comme M de Bonald par exemple.

De fait, rien n'est plus partiel que cette image de « vallée isolée » que des géographes, attachés à décrire le seul relief, ont donnée du Queyras. Certes, les routes s'y arrêtent. Celle qui franchissant le col Agnel relie Molines à Casteldelfino, à la vallée Varaita, à Cuneo, est récente. Mais, longtemps, jusqu'en 1713 du moins, le Queyras n'a pas été au bout du monde. Le Grand Escarton dont il faisait partie était à cheval sur les deux versants des Alpes. La frontière actuelle est aussi la ligne de partage des eaux, que l'on nommait au XVIIe s « la crête des eaux pendantes ». Du côté resté français, elles coulent vers le Rhône, l'Ouest et le Sud, vers la Méditerranée ; du côté devenu italien, vers le Pô, l'Adriatique et l'Est. C'est un « milieu du monde », à l'égal du seuil de Naurouze, dans le Lauragais, ou des plateaux du Gothard en Suisse, où les eaux se partagent entre l'Atlantique et la Méditerranée, entre la Méditerranée, la Mer Noire, la Mer du Nord.

jeudi 26 janvier 2012

Tourisme social (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

L'exemple de Val Pré Vert, institution spécialisée dans les soins aux enfants asthmatiques, obèses ou diabétiques, illustre l'évolution que le Queyras a connue entre 1930 et 1950. Cette institution s'est établie à Abriès à l'emplacement de l'ancien Grand Hôtel, un hôtel de luxe (les photos de l'époque attestent la qualité de l'architecture et le confort des chambres), qui, pendant un demi siècle, a accueilli une clientèle fortunée, mais qui a été détruit en 1944, lorsque l'Adret d'Abriès a été incendié par des commandos allemands. Autrement dit, le tourisme de luxe a disparu et a été remplacé par des formes nouvelles de tourisme.

Après les destructions consécutives à la guerre et celles qui ont été causées par les inondations dramatiques de 1957, le tourisme social s'est développé dans le Queyras. Des villes de la banlieue parisienne, Saint-Ouen, Tremblay, l'Ile Saint Denis ont acheté de vastes fermes qu'elles ont fait transformer en « maisons de vacances ». Des organismes à vocation sociale ont fait de même : la Caisse d'Allocations familiales de Rouen, l'ACVL, Léo-Lagrange (qui a racheté et aménagé l'ancien Grand Hôtel d'Aiguilles vandalisé en 1944-45), etc. ont ouvert des centres de vacances. Des maisons familiales ont été créées soit par des organismes sociaux ou religieux, soit catholiques, soit protestants, ou par des institutions qui se consacrent à l'éducation des enfants ou des adolescents « en difficulté » ou à celle d'enfants handicapés, etc. Des gîtes ruraux ont été construits. Y ont été organisés des colonies de vacances, des classes de neige, des classes nature, des classes de découverte de la montagne, des séjours à l'intention de familles peu argentées, ce qui a amené une clientèle importante dans les stations villages. Ainsi, la commune de Ristolas peut accueillir 500 enfants en permanence dans quatre centres et la Maison de l'Ile Saint-Denis sise à Abriès a proposé jusqu'en 2004 aux habitants de cette commune de Seine Saint-Denis de 7000 à 7500 journées vacances par an.

Pourquoi dans les années 1950-1960 ce tourisme social s’est-il développé dans le Queyras ? Les raisons en sont diverses. Il y avait dans les villages un parc immobilier vacant (dans le Haut-Guil, les immenses maisons de la reconstruction) et peu cher. La France connaissait une période d'expansion économique qui a duré plus de trente ans, les villes de la région parisienne étaient alors prospères. L'époque était au développement social : il fallait que les moins argentés des Français partent en vacances et des organismes se sont consacrés à la réalisation de cet objectif.

Le Queyras en a retiré beaucoup d'avantages. Des emplois permanents ou saisonniers ont été créés. La population a cessé de diminuer et a même crû. Des travaux de rénovation ou d'entretien ont été engagés. Les recettes fiscales des communes ont augmenté. Le Queyras a été mieux connu. Des enfants qui y sont venus y reviennent plus tard, devenus adultes, soit en touristes, soit pour s'y installer. Pourtant, depuis une vingtaine d'années, ces avantages ne suffisent plus à assurer durablement le développement économique de la vallée, soit parce que la crise des années 1970-1980 a appauvri les villes de la banlieue parisienne, soit parce que les organismes sociaux ont d'autres priorités et manquent de fonds, soit parce que le tourisme social attire une clientèle au pouvoir d'achat réduit qui ne dépense pas ses quelques économies dans les restaurants ou les boutiques de vêtements, d'articles de sports, de cadeaux, d'artisanat local, qui se sont multipliés dans les villages. C'est pourquoi il ne s'ouvre plus dans le Queyras de nouveaux centres de vacances à vocation sociale et que la promotion touristique se fait désormais en direction des citadins aisés des grandes villes d'Europe.

lundi 5 décembre 2011

Tourisme (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Si l’on se fonde sur les seuls chiffres, il est évident que le tourisme a sauvé le Queyras de la crise agricole, de l’exode rural, de la misère et de la dépopulation. En 1938, Pierre Isnel, dans l’introduction au Queyras, pensait que seuls le maintien de l’activité agro-pastorale et la fidélité des Queyrassins à leur identité fondée sur cette activité permettraient de sauver les hautes vallées. Trente ans plus tard, dans les années 1960, le général Guillaume défendait la thèse opposée et jugeait que seul le tourisme sauverait le Queyras.

Le tourisme n’est pas une activité nouvelle. Dans le Queyras, est apparue une activité touristique dès le XIXe s. Visitaient les hautes vallées (les séjours alors étaient courts) des lords anglais, des alpinistes désireux de gravir le Mont Viso, des citadins, des bourgeois avides de pittoresque qui excursionnaient à la journée, des émigrés enrichis revenus au pays, des amateurs de chasse au chamois. Les premiers équipements ont été fondés au début de ce siècle : ainsi, le fameux Grand Hôtel d'Abriès, détruit au cours de la deuxième guerre mondiale et qui appartenait à une société de commandite par actions, déjà propriétaire de Grands Hôtels dans des stations balnéaires en vogue alors.

Au début des années 1960, le tournant du tourisme de masse a été pris. L'hiver, on pratique le ski : ski alpin, ski nordique, ski de randonnée ; un télésiège a été construit à Abriès en 1962 ; les premières écoles de ski ont été ouvertes ; des moniteurs ont été formés. L'été, les touristes se consacrent à la randonnée pédestre : des sentiers - les fameux « GR » : dans le Queyras, les GR 5 et 58 - ont été balisés, des gîtes d’étape, créés.

En quelques années, l’effort d’équipement a porté ses fruits. On a construit des hôtels ; des gîtes ; des centres de vacances ; on a aménagé dans les grandes fermes des appartements destinés à la location ; on a établi des terrains de camping. Il y a trente ans, le Queyras était sous-équipé : il ne l’est plus ; on peut y héberger d’une année sur l’autre de plus en plus de touristes. La brochure 1998 Queyras terre d’émotions éditée par l’Office de Promotion du Queyras et bénéficiant du label Parc Naturel Régional recense toutes les possibilités d’hébergement : à Abriès et Ristolas, 150 appartements ou chalets en location meublée, 15 hôtels ou gîtes ou centre de vacances, 3 campings ; à Aiguilles, 100 appartements ou chalets en location meublée, 7 hôtels, gîtes, centre de vacances, 1 camping ; à Arvieux : 138 appartements ou chalets en location meublée, 16 hôtels, gîtes, centre de vacances, 2 campings ; à Ceillac : 219 appartements ou chalets en location meublée, 10 hôtels, gîtes, centres de vacances, 2 campings ; à Château-Ville-Vieille : 30 appartements ou chalets en location meublée, 6 hôtels ou gîtes, 1 camping ; à Molines : 206 appartements ou chalets en location meublée, 16 hôtels, gîtes, centre de vacances, 2 campings ; à Saint-Véran : 111 appartements ou chalets en location meublée, 14 hôtels, gîtes, centre de vacances.

Des problèmes subsistent. La haute saison est courte et ne dure pas plus de quatre mois : deux mois en hiver, deux mois en été. L'isolement du Queyras et l’absence de liaisons routières et ferroviaires rapides (autoroutes, TGV) avec Paris, Lyon, Marseille ou l’Italie très proche sont considérés comme un frein au développement du tourisme de masse, lequel, de plus, a été entravé par un nombre insuffisant de lits ou par des équipements qui ne correspondent pas toujours aux normes imposées par les agences de voyage. L’enneigement est parfois aléatoire à cause de la pluviométrie irrégulière ; les pistes ont été tracées sur des versants exposés au Sud, à une époque (les années 1960) où l'enneigement était excellent. Les équipements sont anciens et ne sont pas toujours adaptés au développement du ski de masse, de sorte que la concurrence des « usines à skieurs », d'accès plus facile, telles Vars, Risoul, Serre-Chevalier, Mont-Genèvre, prive les stations du Queyras d’une fréquentation plus importante.

Les promoteurs et les grands voyagistes, sauf Léo-Lagrange, se désintéressent du Queyras, dont la clientèle familiale, fidèle certes, ne se renouvelle guère et qui s’est lancé dans les années 1960 vers le tourisme social. Des collectivités publiques (communes ou institutions sociales) ont aménagé dans de grandes fermes des maisons ou des centres ou des colonies de vacances. Le développement du tourisme est lié au niveau de vie des Français et des Européens. Or, des secteurs importants de notre économie sont touchés par la crise, ce qui incite nos compatriotes à réduire les dépenses qu’ils consacrent aux vacances et aux loisirs.

Depuis une dizaine d’années, le Parc Naturel Régional cherche à développer un autre tourisme, qui ne serait plus un tourisme de masse, mais de qualité et fondé sur la découverte de la nature. Cela implique que soient mis en valeur et préservés la faune et la flore d’une part, les sites où vit la faune et où pousse la flore, souvent très beaux d’autre part, seuls capables d’attirer de nouveaux touristes, appartenant à des classes sociales aisées : cadres supérieurs vivant dans les grandes villes, et surtout de les attirer dans le Queyras en dehors des quatre mois de haute saison. La création de la maison de l’artisanat, établie à Ville-Vieille, au carrefour des trois vallées du Guil, de l’Aigue Blanche (Molines et Saint-Véran) et d’Arvieux, et où sont exposés les travaux des artisans traditionnels (meubles sculptés) et des « nouveaux » artisans (métiers d’art, peintres, sculpteurs) s’inscrit en partie dans la logique du développement d’un nouveau type de tourisme.

Le développement du tourisme a des conséquences sur la vie des Queyrassins, en suscitant de nouveaux besoins culturels dans la population et de nouveaux loisirs, tels que l’expression artistique : peinture, musique, danse, lesquels, de ce point de vue, constituent une rupture avec les modes de vie traditionnels. Le Queyras ne vit plus en autarcie ; la culture des Queyras n’est plus faite seulement de contes, de légendes, de traditions ancestrales, mais d’activités nouvelles. L’ancienne identité peu à peu disparaît.

mardi 20 septembre 2011

Tivollier et Isnel (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Tivollier Jean et Pierre Isnel


Jean Tivollier, instituteur, né en 1859, décédé en janvier 1938, auteur, entre autres, de monographies portant sur la vallée du Queyras (Gap, 1897), sur Molines (Lyon, 1913), sur Ceillac (Gap, 1926) ; Pierre Isnel, ingénieur, décédé en juin 1938, a préfacé Le Queyras de Jean Tivollier, près de 800 p en deux volumes, 1938, chez Louis Jean éditeur et imprimeur, réédité en 1977, par Laffitte Reprints, Marseille.

Le Queyras est une oeuvre admirable, savante, érudite, exhaustive. Jean Tivolier et Pierre Isnel ont étudié les archives et connaissent, parce qu'ils sont restés fidèles à l'identité et à la culture queyrassines, les savoirs oraux et les traditions populaires qui étaient encore vivaces au début du XXe siècle. Tout ce que l'on peut savoir de l'histoire, des traditions, de la géographie du Queyras, des mentalités et des activités des Queyrassins, se trouve consigné dans les 800 pages de cet ouvrage. Le seul énoncé du plan en esquisse la richesse. Dans les treize chapitres du volume 1, sont décrits successivement la situation et l'aspect général, la géologie et le climat (chapitre I), les différentes vallées et villages, de Guillestre (II) à Saint-Véran (X), la faune (XI), les forêts et la flore (XII), les traditions populaires (XIII). Dans les vingt-deux chapitres du second volume, sont étudiés successivement l'histoire du Queyras, de l'époque préhistorique et gauloise (I) à la période contemporaine (XI), les institutions de l'ancien Queyras (de XII à XIV), la voirie (XV), l'instruction publique (XVI), la défense (XVII), la religion (XVIII), les procès (XIX), la démographie (XX), l'économie (XXI), les calamités publiques (XXII).

Les faits sont recensés, isolés, étudiés, rappelés avec rigueur et avec un soin qui témoigne de qualités intellectuelles exceptionnelles et aussi de l'amour que portent l'auteur et le coauteur à leurs hautes vallées. Ainsi il semble bien que tous les itinéraires décrits aient été parcourus à pied par l'un et l'autre de ces deux auteurs, qui étaient, n'en pas douter, comme tous les Queyrassins, des marcheurs infatigables.

Les faits sont aussi interprétés, surtout dans l’avant-propos qu'a rédigé Pierre Isnel. Le passé y est idéalisé à la fois dans l'absolu et par rapport à la crise dramatique que connaît alors le Queyras. Ainsi, Pierre Isnel compare sans cesse la situation du Queyras dans les années 1930 à celle de jadis, et cela au détriment de la situation moderne (cf. « âge d'or »). Pour ce qui est des redevances diverses payées par les citoyens, il affirme (sans apporter de preuve) que les impôts étaient moins lourds jadis (alors qu’aux XIIIe et XIXe s., les différents pouvoirs prélevaient en impôts et taxes diverses plus de 50% des richesses produites par les paysans queyrassins) : « Les pauvres contribuables que nous sommes signeraient des deux mains pour voir remplacer nos charges présentes par la dîme et toutes les redevances pour lesquelles il était de bon ton de plaindre nos devanciers ».
Les guerres aussi étaient moins meurtrières et moins barbares que les conflits modernes : « Toutes les guerres qu'a eu à supporter le Queyras pendant la période historique ont fait moins de victimes que celle de 1914-1918. Les hostilités duraient autrefois longtemps, mais les engagements étaient rares et n'avaient pas le caractère inhumain et infernal des guerres modernes ». Sur le plan politique aussi, il regrette les institutions du temps passé et les libertés vraies qu'elles semblaient garantir : « Les communautés jouissaient d'une liberté administrative locale à peu près complète ». Cela l'amène à porter un jugement de valeur, qui exalte le passé au détriment du présent : « Sous beaucoup de rapports, nos devanciers étaient plus heureux que nous ».

Au total, l'idéologie qui inspire ces deux auteurs (surtout celui qui a rédigé l’avant-propos) en 1938 est plutôt passéiste, anti-étatique, anti-centralisatrice, autonomiste, communautariste. C'est, avec trente ans d'avance, une esquisse de ce qui va constituer l'idéologie d'une partie des étudiants et des intellectuels qui contestaient en mai 1968 le pouvoir de l’Etat, la centralisation, le progrès. Car, l'avant-propos contient aussi une charge contre le progrès scientifique, source de dérives et de barbarie. Pierre Isnel y critique le dogme de la science dite « bienfaisante » et dont les prétendus bienfaits sont les massacres de populations civiles, la misère, la ruine, le recul des conditions. A cette régression, il oppose la grandeur de la civilisation agro-pastorale, ce qui l'amène à protester avec véhémence (sans doute il a raison) contre le mépris dont les citadins accablaient les paysans et les pasteurs des montagnes, « nos pères », écrit-il, jugés arriérés, routiniers, stupides et « classés dans une catégorie humaine inférieure ».

Cet ouvrage écrit par deux grands érudits est sous-tendu par une pensée forte, passéiste (cet adjectif est un constat, pas une critique), hostile à la modernité et au progrès, ce qui amène Pierre Isnel à définir une identité queyrassine, fondée sur l'économie agro-pastorale, la seule qui, selon lui, soit adaptée aux réalités géographiques et physiques : « L'altitude, l'exposition, la nature du sol, la végétation ont imposé au pays, à travers les siècles, une économie agricole et pastorale dont il ne saurait s'écarter et vers laquelle il est constamment ramené ».
Le drame est qu'aujourd’hui, cette économie a quasiment disparu, entraînant la dissolution de l'ancienne identité. L'histoire et l'évolution du monde semblent avoir donné tort, hélas, à Pierre Isnel.

dimanche 24 juillet 2011

Souliers (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Chapelle du Rouet










Souliers (vallée de), commune de Château-Ville-Vieille




La vallée de Souliers a été creusée par un torrent, dit torrent de Souliers, qui se jette dans le Guil en aval de Château-Queyras, et que la route franchit dans le dernier lacet avant le Coulet. Au confluent des torrents de Péas et de Souliers, se trouve la ferme du Clot du Rif (ou Clot du Riou), disposant d'une chapelle privée. L’ancien propriétaire, le docteur Maritan, l'avait entourée dans les années 1910-1920 de pierres, qu'il allait chercher dans le torrent proche et qu'il choisissait en fonction des ressemblances plus ou moins parfaites qu'elles présentaient avec des sites connus, tel le Mont Viso, ou des statues célèbres - tel le Sphinx.


Le Camp de Roue

Du Clot du Rif, un sentier conduit à un plateau couvert de belles prairies, qui s'étend entre les vallées d'Arvieux et de Souliers. C'est là que se trouve le lac de la « Motte tremblante » ou lac de Roue (1830 m). De là, on peut se rendre aux hameaux du Pasquier (commune d’Arvieux) et des Maisons par un chemin carrossable. Du plateau de Roue, on a une très belle vue sur la vallée du Guil et sur celle d’Arvieux. C’est peut-être pour cette raison que le maréchal de Berwick y fit cantonner ses troupes, de 1710 à 1713, pendant la guerre de succession d’Espagne, afin de faire face à d’éventuelles incursions des troupes du Duc de Savoie. Pour alimenter ce camp, on creusa un canal, qui prend son eau dans le torrent de Souliers et arrose encore les prairies d'Arvieux. Les sept communautés durent fournir à l’armée du fourrage, du blé, du bois, des mulets pour transporter le ravitaillement. Parfois, les soldats étaient logés chez les habitants. A ces charges s'ajoutaient les pillages effectués par les soldats savoyards. Aussi le Queyras, qui souffrit des guerres du XVIIe siècle, accueillit-il avec soulagement la paix qui suivit le traité d'Utrecht en 1713 (cf. « repères historiques » et « escarton »). Le camp de Roue, qui fut celui de Berwick, est parfois confondu avec celui de Catinat, qui commanda les troupes françaises dans le Briançonnais à la fin du XVIIe s. et qui avait fait cantonner ses soldats dans les alpages de Furfande (Arvieux).


Souliers (1613 m)

Le nom « souliers » (« Solers » et « Solerii » dans les archives) est dû à l'exposition exceptionnelle du hameau, qui est inondé de soleil toute la journée. Deux des trois quartiers sont en ruines. Il ne reste plus que le quartier de Saint-Pierre.
De Souliers, part un sentier, dans la direction du nord, qui, après le col Tronchet, oblique vers l'ouest pour rejoindre la route du col Izoard. Avant d'obliquer vers l’Izoard, le sentier bifurque. A droite, un sentier conduit vers le lac du Poët ou lac de Souliers, qui est entouré de crêtes élevées, dont celle de Côte-Belle (2638 m). Le lac de Souliers était, pendant les périodes de sécheresse, un lieu de procession. Il est aussi connu pour ses légendes. On en citera deux. Un berger avait l'habitude de chevaucher son bélier. Un jour, la bête et son cavalier s'abîmèrent dans les eaux du lac et disparurent à jamais. Quelques jours plus tard, des habitants de La Chapelue retrouvèrent dans le Guil la clarine que le bélier portait attachée autour du cou. Les habitants de la Chalp d'Arvieux voulurent un jour creuser un canal qui aurait permis de détourner les eaux du lac vers leurs prairies. Les eaux du lac montèrent subitement et dévastèrent leurs terres. D'après ces légendes, le lac serait plein de charmes et de sortilèges.


Le Pic de Rochebrune (3324 m)

Du lac, on peut se rendre au Pic de Rochebrune, le sommet le plus élevé du Queyras. Au pied de ce pic, s'étend une vaste zone d'éboulis, la Casse des Clausins. Du sommet, on a un admirable point de vue sur la chaîne des Alpes, comme du Bric Froid ou du Bric Bouchet. Du vallon de Souliers, au-delà du lac, on peut accéder au vallon de Péas, situé plus à l'est. Il faut franchir la Crête de Rasis, traverser le Grand Vallon de Péas, et par le col de Péas (2629 m), on peut atteindre la vallée de la Cerveyrette, le hameau des Fonts, dans le Briançonnais.


Les Meyriès

On emprunte la route carrossable qui part du Coulet de Château-Queyras. Les Meyriès sont à 3 kilomètres de ce village et à une altitude de 1680 m. Dans les Alpes, on donne le nom de « meyriès » aux chalets habités en été (de « meirar », en latin « migrare »). A l'origine, les Meyriès ont dû être des chalets d'alpage, avant d'être habités à l'année. Il y a aux Meyriès deux chapelles, Saint-Jacques et Saint-Philippe. Avant d'émigrer à Aix-en-Provence à la fin du XVIe siècle, la famille d'Adolphe Thiers, historien et homme politique du XIXe siècle, habitait, semble-t-il, les Meyriès. En effet, Thiers se présentait volontiers comme un descendant de « gavots » (nom donné aux habitants des Hautes-Alpes) ou de « haut-alpins du Queyras ».
Des Meyriès, on peut atteindre le vallon de Péas par un sentier qui passe au col de la Brèche, ou encore, au hameau de Chalvet (I879 m), situé plus à l'est, en suivant le chemin parallèle à la vallée du Guil.



Le Rouet

En continuant la route de Château-Queyras, on arrive au hameau du Rouet (1790 m), à 1,5 km des Meyriès, où se trouve une chapelle intéressante, dédiée à un saint, très rare en France mais très populaire en Italie, Saint-Charles-Borromée, évêque de la Contre-Réforme catholique, ce que l’on explique ainsi : les bergers du Rouet avaient pris l'habitude de conduire leurs troupeaux en hiver dans les plaines du Piémont et de Lombardie (les géographes appellent cela la transhumance inverse). C'est dans le mur d'un hangar du Rouet que l'on peut lire une des plus vieilles inscriptions du Queyras : PD, 1541.

Au-delà du Rouet, un chemin conduit au vallon de Péas, où, dans les années 1930, on exploitait une mine d'amiante. Le chemin a été élargi pour que les camions y accèdent. La société L'Amiante de France a abandonné l'exploitation en 1936. Après la bergerie de Péas, le sentier traverse le torrent et conduit au Grand Vallon de Péas, puis au col de Péas, d'où l'on peut redescendre vers la vallée de la Cerveyrette, dans le Briançonnais.

samedi 11 juin 2011

Société médiévale (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Les inégalités qui caractérisent la société féodale sont juridiques et économiques. Au Xe s, la société est divisée en francs et en serfs. Peu à peu, le servage disparaît.

Dans le Dauphiné, au XIIIe s, elle est remplacée par l'opposition affranchis vs hommes liges. Les affranchis sont peu nombreux. Ceux sont dispensés de la taille arbitraire (ainsi les habitants d'Abriès grâce à la charte de 1282) sont dits franchiti a tallia. La quasi totalité des Queyrassins sont dits ligii et quitii - donc dépendants. Liges est un terme féodal qui s'applique aux nobles qui se déclarent vassaux d'un plus grand seigneur. Le terme est étendu aux paysans qui sont hommes liges du Dauphin. Mais il ne désigne pas le même lien suivant qu'il est appliqué aux nobles et aux paysans. Les rites d'hommage et de fidélité auxquels sont tenus les paysans diffèrent de ceux des nobles : le baiser se fait non sur la bouche (signe d'égalité) mais sur le pouce, signe de déférence et de soumission, « à la plébéienne ». Les charges qui pèsent sur les hommes liges, en particulier la taille a merci confirment que leur statut juridique est inférieur. Le passage de la taille arbitraire à la taille réelle (par abonnement) dans les chartes de franchise transforme les hommes liges en fidèles. Les hommes liges sont liges de naissance et le statut est héréditaire : le seigneur peut les vendre, les échanger, les donner parfois avec la tenure. Quelques droits leur sont reconnus : fonder une famille, engager leur fidélité à un seigneur, prêter serment avant déposition, posséder un patrimoine, mettre leurs biens en communauté, acheter des terres, les transmettre à un héritier. C'est un statut vil et dégradant, même s'il est différent de celui de serf.

Les inégalités sont aussi socio-économiques. Les enquêtes de Pragelas (qui forme un seul manse) montrent que 111 exploitations s'étendent sur 255 ha et que la superficie moyenne est de 2,3 ha, l'exploitation la plus vaste dépassant 8 ha, la plus petite 15 ares. Les plus riches exploitent plus de 4 ha : ce sont 11,7 % des tenanciers et leurs exploitations représentent 26,8 % des terres. Chez les plus riches, les prairies représentent 30 % de la superficie exploitée. Ils paient le cens le plus élevé ; ils possèdent un attelage de labour à la différence des brassiers qui cultivent la terre à la houe ou à la pioche. Au fil du temps, les pauvres s'appauvrissent, la minorité de riches devient plus aisée. C'est dans ces familles que l'on compte le plus d'affranchis : en payant, ils s'affranchissent de la taille a merci.

Aux Xe et XIe s, seule paraît exister dans le Dauphiné la cellule familiale étroite. Au XIIe s et au début du XIIIe s, cette structure semble s'élargir par l'accueil de frères, soeurs ou parents proches isolés et par l'association à la famille d'individus ou de familles étrangères mais voisines (les pariers) pour exploiter un manse ou une chabannerie, cette évolution ayant été favorisée par la croissance démographique, par l'impossibilité d'accroître l'espace agraire, par la paupérisation des campagnes. Au XIIIe s, la famille étroite reste au coeur de la société paysanne. Les structures familiales élargies constituées au XIIe se démantèlent. Les indices en sont l'habitat individuel et la possession personnelle des terres.

Lors de l'enquête de 1249-50, les bayles et les mistraux fournissent les documents écrits : ce sont ces officiers locaux du Dauphin qui apportent leur témoignage oral, les paysans ne participant pas à l'enquête. En 1260, un témoin principal répond sous serment ; ses dépositions sont confirmées par d'autres témoins. Des rustres collaborent à l'enquête. Ils forment une minorité et ils ne représentent qu'eux-mêmes. En 1265, de nouvelles procédures sont adoptées. Les témoins sont des délégués, élus ou choisis, des communautés. Au fil des enquêtes, les représentants du monde paysan apprennent à mieux connaître le mode d'exploitation et la structure de la seigneurie qu'ils subissent. Les élus sont choisis parmi les anciens (âge moyen 40 ans) dans les couches moyennes et supérieures de la paysannerie (les paysans les plus aisés) : beaucoup sont des tenanciers de moulins ou des forgerons.

La culture villageoise se caractérise par les traits suivants : l'analphabétisme (mais les paysans sont fascinés par les documents écrits) ; le recours à la mémoire collective ; un temps flottant, mal fixé, qui est le reflet des incertitudes de la mémoire ; peu de souci pour les paysages ; aucune description du relief ; seul intérêt pour les terres et ce qu'elle produisent ; le sentiment d'appartenance à hameau ou à un village et à un petit pays, l'espace vécu étant clos et restreint. La distance entre les groupes sociaux est faible. Comme les paysans, les nobles sont analphabètes ; ils font appel à la mémoire visuelle (à ce qu'ils ont vu), à la mémoire collective. De ce point de vue, la société, bien qu'elle soit inégalitaire, est très homogène.

mardi 26 avril 2011

Société égalitaire (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Si l'on se fonde sur les témoignages des abbés Gondret et Berge, entre autres, et sur les documents qui peuvent être consultés dans les Archives, il apparaît que la société queyrassine traditionnelle était à la fois communautaire, au sens où les chefs de famille, sur un territoire donné et délimité, avaient des intérêts communs, ne serait-ce que parce qu'ils géraient des biens collectifs (forêts, alpages, communaux, four, moulin, fruitières, canaux, etc.), et égalitaire.
Les révisions des feux du XVe et du XVIIe s. (les « feux » servaient à répartir l'impôt entre les familles, suivant ce qu'elles possédaient) montrent clairement que, si dans les villages vivaient des familles plus aisées que d'autres ou moins dénuées de tout, il n'y avait pas de gros propriétaires terriens, ni de familles riches. Chacune avait sa maison, un chalet d'alpage, un peu de cheptel, des outils, un mulet, des terres.

Voici comment Harriet Rosenberg explique cela :
« Le système de propriété, à peu près égalitaire, est fondé sur les héritages et les dots. C'est un système complexe. Un Queyrassin peut hériter d'un parent à un moment; d'un oncle à un autre ; d'un proche, cousin ou grand parent, à un autre moment encore. Les dispositions testamentaires s'échelonnent tout au long de la vie et même parfois sur plus d'une génération. Les héritiers ne sont jamais sûrs de ce qu'ils obtiendront exactement pendant leur vie. Ils savent qu'ils auront peut-être quelque chose et qu'ils laisseront aussi quelque chose un jour. Les fortunes familiales évoluent sans aucun doute, mais le principe qui sous-tend cela permet de pourvoir chacun de quelque chose, à l'intérieur du système communautaire de forêts, de pâtures et de gestion communes. Le système d'héritage est niveleur, comme cela se constate dans la façon suivant laquelle les ressources sont distribuées. Les testaments, les contrats de mariage montrent l'éparpillement des biens chez de nombreuses personnes au travers du temps. Cela s'étend parfois sur plusieurs générations. Les arrangements pour les dots se passent d'une manière semblable, Les dots proviennent de sources diverses : de la famille proche ou de parents. Les contrats de mariage précisent généralement que les dots sont versées aux maris par traites avec des intérêts payés annuellement. Certains de ces contrats s'étirent sur une quinzaine d'années. Le paiement échelonné agit à plusieurs niveaux. Il faut un temps considérable aux petits paysans pour rassembler les dots considérables, mais le mariage n'est pas retardé. Ainsi, les ressources d'un ménage peuvent être contrôlées avec soin et chacun s'engage à tenir des registres. Cela permet aussi de contrôler les hommes dans une région où la migration saisonnière était courante. Quand les hommes partent chaque hiver travailler en Italie ou dans le sud de la France, rien ne garantit qu'ils reviendront. Le paiement échelonné des héritages et des dots sert de garantie à leur retour. La plupart des contrats spécifient que le beau-père paiera en été et, pour avoir son argent, le gendre doit revenir au village. Dans ces conditions, il est difficile à une personne seule ou à une famille d'accumuler des terres au détriment des autres. De plus, pour que l'exploitation soit viable, il faut qu'elle soit composée de terres variées : des champs, des prairies, l'accès à la forêt communale et aux pâturages d'altitude. De légères différences dans la pente, l'exposition au soleil et la qualité de l'irrigation entraînent de gros écarts de productivité. Dans les testaments, il est aisé de répartir entre plusieurs héritiers de petits champs, de façon à ce que chacun puisse faire vivre sa famille »

mardi 29 mars 2011

Ski (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)


Depuis près de quarante ans, le ski alpin est le principal facteur de la nouvelle et relative prospérité du Queyras. Les Queyrassins, toujours aussi nombreux, continuent à placer de grands espoirs dans le ski.

Le ski, qui était un moyen de déplacement en usage dans les pays nordiques, a été introduit assez tôt dans le Queyras, dès le début du XXe siècle. Les premières remontées mécaniques ont été installées, entre les deux guerres, après que les grands hôtels - dont celui d'Abriès - ont été construits. Dans les années 1960, à la suite de l'expérience tentée et réussie à Ceillac, sous l'impulsion de Ph. Lamour, les communes ont lancé des investissements, afin d'équiper les stations de remontées mécaniques (téléskis, télésièges), d'engins de damage et de tout ce qui est nécessaire à la pratique du ski. Les effets de ces décisions sur l'économie du Queyras se sont très vite faits sentir.
En 1972, le géographe J. Richez, conclut un article intitulé « rénovation rurale et tourisme, l'exemple de Ceillac en Queyras » (in Méditerranée, n° 1) : « Le bilan des actions entreprises est incontestablement positif, non seulement sur le plan de la fréquentation touristique mais aussi sur celui de la revitalisation de cette communauté villageoise et de la promotion sociale et humaine des ruraux qui ont effectivement participé à la transformation de leur commune ».

Peuvent être mis au crédit du développement du ski quatre effets que tous s'accordent à juger bénéfiques et positifs :
a) l'arrêt de la dépopulation. Entre les deux recensements de 1962 et 1968, Ceillac est la seule commune du Queyras dont la population n'a pas diminué, passant en six ans de 202 à 208 habitants. Les autres communes ont vu leur population croître à partir de 1968.
b) Dans un premier temps, le tourisme hivernal n'a pas éliminé la vieille économie fondée sur l'agriculture et qui s'est maintenue, sans se développer. Les paysans de Ceillac, tout en s'intégrant à l'économie du ski, se sont plutôt orientés dans l'élevage ovin, lequel, dans les années 1960, était alors assez bien rémunérateur.
c) A Ceillac, sont apparues de nouvelles professions. En six ans, de 1962 à 1968, 65 emplois ont été créés. Parfois, c'étaient des emplois saisonniers. Mais tous étaient divers : 21 emplois de moniteurs de ski et de perchmen, 14 dans les hôtels et les bars, 7 dans la construction, 16 dans les commerces, 4 au fonctionnement du SIVM, 3 dans les services publics. Autrement dit, l'économie des villages, jusqu'alors essentiellement primaire, s'est diversifiée en développant des activités tertiaires.
d) Enfin, le village s'est transformé et, objectivement, embelli. Des chalets neufs ont été construits ; les vieilles maisons restaurées ; les dégâts causés par les inondations de 1957 réparés.

A partir de ce constat, J. Richez en 1972 proposait que le développement du Queyras se fît autour de trois pôles :
- les activités traditionnelles : élevage, exploitation forestière, travail du bois ;
- la création d'une très grande station de ski « de classe internationale », ce qui impliquait que le réseau routier fût amélioré ; la création d'une liaison avec l'Italie par le col La Croix ; l'aménagement du site de Valpreveyre (commune d'Abriès) dont les ubacs, exposés au Nord, sont propices à la création de pistes de ski ; l'établissement de nouvelles remontées mécaniques ; la multiplication des hôtels, gîtes, chalets, villages de vacances ;
- et parallèlement, la sauvegarde du milieu naturel par la création du Parc Naturel Régional du Queyras, dont le projet était alors bien avancé.

A la lecture des propositions de M. Richez, on constate qu'en 1972, de nombreux experts, économistes et géographes, comme presque tous les Queyrassins, pensaient qu'on sauverait les hautes vallées de la désertification annoncée grâce au ski alpin. Les grands espoirs qu'ils y plaçaient n'étaient pas infondés, mais ils n'ont pas été entièrement réalisés.
Essayons de comprendre pourquoi. En 1992, le Queyras comptait huit stations villages, 47 remontées mécaniques dont 6 téléportées et 265 hectares de pistes. La Société d'Economie Mixte ou SEM qui exploite les remontées mécaniques employait 110 saisonniers et 6 permanents. Le chiffre d'affaires est légèrement supérieur en année normale à 11 millions de francs. A titre de comparaison et pour relativiser l'importance du domaine skiable queyrassin, rappelons que la seule station de Vars compte 33 remontées mécaniques et 160 hectares de pistes et que, à l'échelle de certaines stations d'Isère, de Savoie ou de Haute-Savoie, Vars ne fait pas figure de grande station, ni d'usine à ski. La SEM (Société d'Economie Mixte), qui, de 1987 à 2002, a exploité les remontées mécaniques du Queyras, a été en 1993 en situation de dépôt de bilan et, sans l'aide des collectivités publiques, elle aurait sans doute cessé ses activités bien avant 2002.

Ces problèmes montrent à quel point le développement économique fondé sur le ski et le seul ski est, hélas, fragile.
Les causes en sont diverses. La première raison - qui est, semble-t-il, déterminante - tient au climat exceptionnel, à la fois sec et ensoleillé, dont jouit le Queyras, de sorte que l'enneigement, même s'il y est souvent important, à condition que souffle la Lombarde, ce vent du Piémont qui rabat vers le Nord Est les dépressions qui naissent dans le Golfe de Gênes, y est aussi irrégulier. La durée moyenne d'ouverture des stations a été en 1986 de 100 jours ; en 87, de 74 jours ; en 88, de 84 jours ; en 89, de 26 jours (3 à Saint-Véran, la station de Ville-Vieille restant fermée) ; en 90, de 42 jours ; en 91, de 79 jours. En 1989, le déficit d'exploitation s'est élevé à plus de six millions de francs ; en 1992, à près de 1,5 million de francs.
La deuxième raison tient à la situation du domaine, qui n'est pas d'un seul tenant, mais morcelé, ce qui alourdit le coût de l'exploitation des pistes, et au fait que les stations, étant en concurrence les unes avec les autres, ont dépensé des sommes importantes pour s'équiper à partir de 1984, insuffisantes, hélas, pour changer les installations anciennes qui deviennent vétustes.
La troisième résulte d'une hésitation bien compréhensible qui a affecté les décideurs, élus et même citoyens, entre deux projets de développement : ou bien des stations villages à dimension humaine, plutôt familiales, et une très grande station, unique, à l'instar du complexe Vars-Risoul ou des grandes stations des Alpes du Nord. De toute façon, que le Queyras soit un ensemble de stations villages ou une usine à ski, si la neige tarde ou ne tombe qu'en avril, les skieurs ne viendront pas.

On comprend pourquoi tous ceux qui exercent une responsabilité dans le Queyras ont essayé de sortir, dès les années 1970, de la monoculture du ski alpin en développant l'hiver le ski de fond (et le ski de randonnée, lequel ne touche qu'un nombre restreint de pratiquants) et surtout le tourisme d'été, fondé sur les activités de sports et de loisirs, telles la randonnée pédestre, le VTT, le canoë, le kayak, le rafting, et en incitant les Queyrassins à se livrer à la pluri-activité ou à la redécouvrir, car, longtemps, ce fut une spécificité du Queyras, c'est-à-dire ou bien en exerçant simultanément deux activités (ou plus de deux), ou bien en changeant d'activité suivant la saison.

dimanche 6 février 2011

Michel Serres (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Michel Serres, de l’Académie française


L’article que Michel Serres consacre au Queyras dans Alpes Loisirs, n° 30, janvier 2001 (éditions Le Dauphiné Libéré) n’est pas ambitieux, comme l’ont été les travaux de Fauché-Prunelle, Jean Tivollier ou Henri Falque-Vert. C’est un commentaire des photos que Robert Doisneau, dans le cadre d’un reportage commandé, a prises en 1947 à Saint-Véran. Chaque été, en juillet, Michel Serres villégiature dans le Queyras, depuis près de 50 ans, à Molines, semble-t-il. Le commentaire est chaleureux. Michel Serres et Robert Doisneau ont vu le même Queyras, non pas le Queyras pittoresque des touristes, mais le Queyras rural et agricole. Michel Serres lui-même participait chaque année à la fenaison.

L’article comprend deux parties. La seconde partie développe une réflexion générale juste, mais convenue, sur la civilisation paysanne (quand Serres venait dans le Queyras dans les années 1950, cette civilisation était encore vivante), qui a perduré en France jusqu’à la deuxième guerre mondiale et dans le Queyras, jusque dans les années 1970. Michel Serres écrit un hymne à la gloire de ces paysans qui ont fait la France et toute notre civilisation, depuis la domestication du mouton et la culture du blé apparues dans le Croissant fertile il y a 8000 ans. Il aurait pu être écrit à propos de n’importe quelle région du Sud ou de l’Ouest de la France.

La première partie, en revanche, dans laquelle Serres tente de définir le Queyras et de saisir ce que ces hautes vallées ont de spécifique, reprend sur un mode littéraire ce que l’on peut appeler le « mythe » du Queyras. Certes, le mythe est intéressant, beau, noble, sympathique, mais il reste un mythe. Ce mythe consiste à présenter le Queyras comme une terre de refuge pour les persécutés, une terre de libertés publiques, une terre où se sont mêlées les religions et les nations. Son point de vue est très semblable à celui qu’a exprimé André Chamson dans la préface du Queyras, le beau livre du général Guillaume.

lundi 20 décembre 2010

Saint-Véran (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)



Raoul Blanchard est un géographe célèbre, spécialiste des régions alpines, sur lesquelles il a écrit des ouvrages qui font aujourd'hui encore autorité, soixante ou soixante-dix ans plus tard, et que le général Guillaume cite souvent dans Le Queyras. Il est aussi l'auteur de deux articles, l'un intitulé « l'habitation en Queyras » et publié dans le Bulletin de la Société de Géographie, en 1909, l'autre « la vie à Saint-Véran » (sous-titre « monographie d'une commune de haute montagne »), publié dans La Montagne en 1910. Cet article s'inscrit dans une série de publications dues, au début du siècle, à des journalistes, des polygraphes, des écrivains, des géographes qui publient sur ce village articles, reportages et livres. Lisons ce qu’en dit J. Tivollier, dans Le Queyras, tome 1, p 181 : « Saint-Véran est entré aussi dans la littérature et le reportage (...) ; je cite, parmi beaucoup d'autres : Pierre Scize, En altitude, Gens des cimes ; Robert Husson, La Montagne veut vivre ; L'Intransigeant, l'Ami du Peuple, Candide, l'Illustration, le Petit Dauphinois, etc. »

L'article de Raoul Blanchard est divisé en trois parties : les conditions géographiques de Saint-Véran, la vie à Saint-Véran, les indices d'une transformation. Dans la première partie, l'auteur explique pourquoi le village a pu s'établir à une altitude si élevée (plus de 2000 mètres) et il en expose les raisons, reprises, entre autres, par le Général Guillaume : modelé large et adouci de la vallée toute en schistes lustrés tendres, exposition au midi, fertilité des sols, etc. Il décrit aussi avec beaucoup de précision l'implantation du village qui épouse la pente : « Les maisons s'alignent en files qui s'échelonnent sur le flanc de la montagne, bien au-dessus du fond humide et froid de la vallée. Saint-Véran se compose ainsi de cinq gradins, cinq rangées de maisons, alignées en retrait les unes des autres, et toutes exposées au Sud Est ». La deuxième partie est consacrée « aux travaux et aux jours », l'agriculture « déroulant ses travaux suivant le rythme des saisons ». La troisième partie est la plus intéressante. Raoul Blanchard y énumère les transformations qui rapprochent une « civilisation ancienne et très stable » «des conditions générales de la vie moderne » : la construction d'une bonne route empierrée, la village relié au reste de la France par le fil télégraphique, la création de petites industries à domicile qui donnent du travail en hiver (taille de pierres précieuses, ateliers de tricotage mécanique), l’introduction du ski qui facilite les communications l'hiver, le développement du commerce du beurre et des fromages. Pourtant, il est persuadé que l'avenir du village est dans l'agriculture : « Ce n'est pas la vie d'été qui va changer, Saint-Véran devant rester évidemment un village agricole, il faudra toujours se hâter de bousculer tous les travaux des champs dans la courte période donnée par le climat ». A aucun moment, il ne prévoit que le tourisme permettra aux habitants du village, comme à tous les Queyrassins, d'accéder enfin au même niveau moyen de vie que les Français. Cf. « tourisme », « les travaux et les jours », « agriculture et élevage », « Claude Arnaud », « Abbé Pierre Berge ».

Situé à 13 km de Château-Queyras, Saint-Véran est le plus célèbre des villages du Queyras - comme emblématique des hautes vallées. Des livres (lire celui de Claude Arnaud ou celui de l’abbé Pierre Berge) y sont consacrés ; on en trouve des photos, dont l’une, prise par Henri Ferrand, en 1907, illustre la couverture de son ouvrage, Le Pays Briançonnais et le Queyras. Le fameux dicton « la plus haute montagne où l’on mange du pain » (il faut comprendre le pain fait avec le seigle que l’on cultive), rappelle que Saint-Véran a été, jusqu'à la reconstruction de Tignes à 2100 m, le plus haut village de France et sans doute d’Europe : 2050 m d'altitude moyenne. La présence à ces hauteurs d’une population aussi importante - la commune, en 1841, comptait 874 habitants - est expliquée par les géographes qui avancent toujours les mêmes raisons, celles qu’a exprimées avec fermeté et précision Raoul Blanchard.


Histoire
Selon une légende, le village aurait été fondé au VIe siècle dans les circonstances suivantes. Saint-Véran, alors évêque de Cavaillon, délivra sa ville d'un dragon féroce en le pourchassant jusqu'aux sommets du Luberon. Le monstre, après être monté dans les airs, serait tombé dans la montagne de Beauregard, sur les pentes de laquelle est construit le village. Les Queyrassins informés par des bergers transhumants auraient donné au lieu le nom de l’évêque de Cavaillon.

Les chroniques font état de violents incendies aux XVIe et XVIIe siècles ou d'incursions de milices vaudoises lors de la guerre contre la Ligue d’Augsbourg et la Savoie, de I690 à 1696. Construit à mi pente, Saint-Véran, comme le Serre de Molines, est protégé des crues de l’Aigue Blanche.
Au XIXe siècle, des compagnies d’assurance ayant refusé, compte tenu des risques élevés, d’assurer les propriétaires du village, ceux-ci se regroupèrent pour fonder une association mutuelle contre les risques d'incendie ou les pertes de bétail et qui faisait la fierté légitime des Queyrassins, parce que la création de cette mutuelle exprimait un sens aigu de la solidarité.
Dans les années 1920, J. Tivollier a assisté au développement du tourisme à Saint-Véran : construction de l’hôtel Beauregard, ateliers où l’on fabriquait des skis et des tricots, création de la station de sports d’hiver. Aujourd’hui, le tourisme est devenu la principale activité du village.


Les traditions orales
On racontait à Saint-Véran, comme à la Chalp Ronde et au Raux, beaucoup d'histoires de loups. Des jeunes filles, rentrant de la veillée, virent près d’une fontaine un animal qu'elles prirent pour un chien. C'était un loup. Elles lui lancèrent des pierres. Mais le loup se précipita sur elles et elles eurent juste le temps de refermer leur porte devant l’animal pour échapper à ses crocs. Aux Forannes, un loup, voulant s’attaquer au chien d'une maison, pénétra dans l'étable, où se tenait la veillée. Là, les jeunes gens purent le tuer. Les habitants présentent ces récits comme authentiques. Or, partout ailleurs dans les Alpes, on retrouve les mêmes récits, tout aussi circonstanciés. Ces histoires relèvent en fait de la tradition orale et sont rarement des faits divers. Elles constituent ce que 1’on appelle un folklore du loup.
Le village est riche en dictons et proverbes, écrits ou racontés en patois queyrassin. L’abbé Berge, dans sa Monographie de Saint-Véran (1928), en a relevé et cité quelques-uns. En voici deux : « A la mi-mai l’hiver s'en va ; à la mi-août, tiens vois-le là-bas ! » ou « Coucou en abrier (avril) espoir au grenier ».


L'église
Elle se trouve dans le quartier du Châtelet. Elle date de la fin du XVIIe siècle. Elle a été construite sur l’emplacement de l’ancienne église, réparée au XVe siècle, puis dévastée lors des guerres de religion. Il lui a été donné la forme d’un parallélogramme, sans abside ni clocher, comme les temples protestants. Un clocher fut ajouté plus tard, en 1838, au moment où l'on remplaça le toit par une voûte de pierre. A l’extérieur, deux lions accroupis, sculptés dans la pierre. C'était les soubassements des colonnes qui formaient le porche d’entrée, vestige de l'ancienne église. Dans le tambour d'entrée, on peut voir un bénitier fort ancien, qui repose sur un piédestal à triple moulure et qui est sculpté, de façon un peu grossière, dans sa partie supérieure. A l'intérieur, un superbe retable en bois sculpté et doré. La plupart des stalles, niches, statues, stations du chemin de croix auraient été sculptés, selon les gardiens de la tradition locale, par des ébénistes de Saint-Véran. On peut voir encore deux tableaux de l'école française du XVIIIe siècle. L'un représente Joseph tenant l'enfant Jésus sur ses genoux; l’autre, la Trinité et, au-dessous, Saint-Véran et Sainte-Madeleine, les deux patrons de l’église.


L’architecture
La situation du village est grandiose : à mi pente dans un cirque de hautes montagnes. Vus d'en bas, les toits paraissent toucher les cieux. Les maisons, sans être mitoyennes, sont proches les unes des autres. Les faîtages sont parallèles à la ligne de pente. Pour des raisons de sécurité (éviter l'embrasement des fustes de bois contenant les réserves de foin), le village est divisé en quartiers, nettement séparés les uns des autres et entre lesquels il était interdit de construire. (Cf. «architecture » et « habitat groupé »).
Comme tous villages du Queyras, Saint-Véran est divisé en quartiers. On y entre par Peyre-Belle, dont le nom est dû aux blocs erratiques laissés là par d'anciens glaciers. Ensuite, ce sont le Villard, la Ville, le Châtelet ou Chastelet, où se trouve l'église, et les Forannes. L’habitat est ancien, ce qui fait le charme et le pittoresque du village. Certaines maisons sont classées. On peut lire gravés, sur le linteau des portes, des dates et des noms précédés de W (abréviation de « vive »). Ces maisons sont jugées, peut-être de façon abusive, spécifiquement queyrassines (cf. « architecture »). En voici décrite la structure. Le bâtiment principal est constitué d'une étable aux murs de pierre, à demi enfoncée dans le sol, et surmontée de la fuste, vaste volume fait de troncs de mélèze empilés, et où était stocké le foin (dans le fenil ou la fenière, juste au-dessus de l'étable), et battu et conservé le seigle (dans la grange et les greniers). Sur la façade de la fuste, il y a deux ou trois balcons où était séché la récolte. L'étable était divisée en deux parties : le taurier, où vivaient les hommes et où étaient les meubles, et l’étable proprement dite pour les vaches, le mulet, parfois les moutons. A côté, se trouve un bâtiment, plus petit et tout en pierres : c’est le caset ou logis, et ses dépendances. Au premier niveau, on trouve la cave, la fougagne (ou cuisine) et le peylé (ou poêle). A l'étage, des chambres, des ateliers, des débarras. Devant le caset, s’étend parfois une cour fermée où était entassé le fumier. Entre les deux bâtiments, des escaliers, ou « sas », permettent d’aller de la grange à l'étable, au logis, aux chambres. A l’arrière de la maison, toujours orientée au sud, un pont de bois - ou pountin - permet aux charrettes d'accéder à la grange.
A Saint-Véran, on peut visiter un musée privé, « La Maison d'Autrefois », qui se trouve au-delà de l'église, sur la droite.


Hameaux
Au-delà de Molines, la route franchit l’Aigue Agnelle au pont de Marrou, en aval duquel confluent les deux Aigues, Agnelle et Blanche. Dans les légendes locales, les sorciers de la vallée se retrouvent près de pont.

La Chalp Sainte-Agathe (1770 m)
A 2 km de Molines, ce hameau a été le siège d'une paroisse créée au milieu du XIXe siècle. En partie incendié en 1901, il est construit à mi chemin des deux chefs-lieux et fait partie de la commune de Saint-Véran. De là, part un sentier qui passe près de la chapelle Saint-Simon et conduit au col des Prés de Fromage, après avoir rejoint le sentier de Molines.

Sur la rive gauche, à quelques centaines de mètres du hameau du Raux, se trouvait un hameau aujourd’hui disparu : La Chalp Ronde (ou Charionde), sur le cône de déjection du torrent de Camaron, détruit par des avalanches. Là se passe l’histoire du loup et du violoneux. Il y avait, en ce temps-là, vingt-deux filles à marier à Chalp-Ronde, qui, un jour, s’en allèrent danser, sur la conduite du violoneux, à Pierre-Grosse, commune de Molines. Après le bal, le violoneux s’attarda et rentra plus tard, seul. En traversant le Bois des Amoureux, sur 1’ubac de la Montagne de Beauregard, il rencontra un loup. Il joua alors de son violon pour charmer l’animal et put se réfugier dans un oratoire. Il y a plusieurs versions, parfois différentes, de ce récit ; l’une d’elles est racontée par R. Husson dans La Montagne veut vivre.

Le Raux (1930 m)
De ce hameau, incendié en 1882, on a un beau panorama sur la Montagne de Beauregard et le village de Saint-Véran, situé au-dessus. Le Raux est traversé par le GR 58, qui relie le refuge Agnel et La Monta à Ceillac, par le col des Estronques (2649 m) et les chalets du Tioure.
Le Raux, comme La Chalp Ronde, est le lieu d’une histoire de loup. Une jeune fille du hameau fut surprise la nuit par un loup, qui ne put emporter que sa robe. Dans une version différente, la jeune fille était allée à la fontaine. Elle tenait à la main du téo - ou bois gras, ou des fragments de résineux, que l'on utilisait comme une torche. Alertés par son retard, ses parents partirent à sa recherche et purent la délivrer des crocs de l’animal.


La mine de cuivre, la carrière de marbre et la chapelle de Clausis
Au-dessus du Villard, un chemin assez large et carrossable s’enfonce dans la montagne en direction du sud-est. Après la chapelle Sainte-Elizabeth, sur la gauche, se dressent les bâtiments de la mine de cuivre, aujourd’hui désaffectée, dont la galerie la plus élevée atteint 2439 m d’altitude. Cette mine était connue dans l’Antiquité. L’exploitation a repris de 1921 à 1932. Mais la crise de 1929, qui a eu pour conséquences, entre autres, la baisse des cours des matières premières, a fait perdre à la mine toute rentabilité et provoqué sa fermeture.
Au-dessus, s’étend la Casse Méande, qui se trouve au-dessous du col de Longet, par où passe le sentier qui relie Saint-Véran à Fontgillarde.
A 400 m environ, c’est la carrière de marbre vert. Exploitée à la fin du XIXe siècle, et de 1926 à 1931, elle est, peut-être pour toujours, fermée, les coûts d’exploitation et de transport étant trop élevés pour que la carrière soit rentable. Le chemin, large, s’arrête là.

Au-delà, se dresse, à 2349 m, la chapelle de Clausis (ou Clousis), construite en 1846-1847. Dédiée à Notre Dame du Mont Carmel, elle a été le lieu d’un pèlerinage le 16 juillet, auquel participaient des fidèles italiens, et qui concurrençait le pèlerinage plus ancien de la chapelle Saint-Simon (paroisse de Molines).

mercredi 27 octobre 2010

Roux d'Abriès (Dictionnaire historique et culturel)



Le Roux est construit sur un ensellement de la Montagne de Gardiole, à mi pente, au-dessus du confluent des deux torrents du Bouchet et du Golon (cf. « vallée du Bouchet »). Il fait partie de la commune d'Abriès. Longtemps, il a été le chef-lieu d'une paroisse, consacrée à Saint-Jean Baptiste et comprenant les hameaux de Pra-Roubaud, l'Alveyo, La Montette. Au XIXe s, le village comptait près de trois cents habitants. La plaque apposée devant l'église du village et commémorant les morts de la guerre de 1914-1918 comprend douze noms, ce qui donne une idée de l'importance de la population au début de ce siècle et que l'on peut évaluer à 240 habitants, étant donné que 5% de la population du Queyras - des hommes jeunes - ont été tués au cours des cinq années de guerre.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, le village a connu deux drames : la guerre et la dépopulation. En 1940, l'armée italienne l'a occupé, des maisons ont été pillées. Les Roussins ont été contraints de trouver un refuge ailleurs, dans des villages du Queyras restés libres et jusqu'en Ardèche. En 1944, le village a été le théâtre de violents combats opposant les goumiers de l'armée du maréchal Juin et les Allemands. Une plaque apposée sur l'ancienne école en témoigne. L'armée allemande, après que l'Italie eut renoncé à la guerre, a installé des batteries de tir, à la frontière, et a détruit la moitié du village, l'église et surtout le très beau clocher, dont la flèche était haute de quarante mètres. Après la guerre, les maisons détruites du Canton Haut ont été reconstruites un peu plus en aval et un peu plus à l'Est, dans le versant de la montagne exposé aux vents soufflant de Malaure (mot qui signifie, en franco-provençal, « mauvais vents ») et nommé pour cela Malaurette.
Le deuxième drame a été l'exode rural qui s'est accéléré après la guerre.
Dans la première édition, publiée en 1964, du Queyras, le général A. Guillaume, analysant le dépeuplement qui affectait alors la haute vallée du Guil (communes d'Abriès et de Ristolas), prévoyait qu'à court terme, le village risquait de ne plus être habité que l'été et de connaître le destin qui avait été celui des Escoyères, de La Montette et de Valpreveyre. Il semble bien qu'à la fin des années 1960, la préfecture de Gap ait eu l'intention de déclasser la route reliant Abriès au village, ce qui aurait eu pour conséquence qu'elle n'aurait plus été déneigée l'hiver et plus entretenue. En 1972, seules sept ou huit personnes habitaient en permanence ce village.
A la fin des années 1970, tout a changé. Dans la troisième édition du Queyras, publiée en 1985, « revue et mise à jour », le général Guillaume écrit à la p 173 :
« Les villages de Ristolas et du Roux étaient menacés du même sort (c'est-à-dire d'abandon) malgré la reconstruction, grâce aux dommages de guerre, des maisons détruites au cours des hostilités, les maisons reconstruites étant louées aux estivants. Seul le tourisme leur redonne vie aujourd'hui ».
Il faut nuancer ce que dit le général Guillaume : ce n'est pas seulement le tourisme qui a sauvé le village, mais la création d'activités, traditionnelles ou non, qui ne sont pas qu'en partie liées au tourisme. Au début des années 1960, la famille C*, dont les ancêtres sont installés au Roux depuis plusieurs siècles, a ouvert dans sa grande ferme un hôtel, aujourd'hui fermé. En 1974, une dizaine de jeunes gens, originaires de la ville et ayant suivi des études supérieures, y ont fondé une communauté qui a duré une dizaine d'années et ont relancé une exploitation agricole, produisant du lait, des fromages, du miel. Deux familles y ont créé de petites entreprises, l'une fabriquant des meubles sculptés, l'autre des produits naturels à base de plantes. Une grande ferme de la reconstruction a été transformée en gîte d'étape. Beaucoup de jeunes gens travaillant à Abriès ou dans d'autres villages y ont acheté ou loué une maison. Le village n'est plus menacé d'abandon : de fait, il compte aujourd'hui plus de cinquante habitants permanents.
C'est dans ce village que l'écrivain, Mme Meyer-Moyne, a situé l'action d'un de ses romans, publié en 1995, Queyras Passions (cf. « écrivains du Queyras »).

lundi 30 août 2010

Routes et sentiers (Dictionnaire historique et culturel)

Pendant des siècles, jusque dans les années 1850, le Queyras a été dépourvu de chemins carrossables. Cette situation n'était pas exceptionnelle dans les Alpes. Alors, les vallées étaient reliées les unes aux autres par des sentiers, dont certains étaient empierrés et le sont restés, qu'empruntaient hommes et bêtes de somme, mulets, mules, ânes, chevaux : d'où le nom de « sentiers muletiers » qui y est donné.
A l'époque gallo-romaine, on accédait aux Escoyères, le centre du Queyras, par deux sentiers qui évitaient les Gorges du Guil : l'un à partir de Guillestre, l'autre d'Eygliers. Le second, qui empruntait la rive droite, est, semble-t-il, le plus ancien. Il part d'Eygliers, jusqu'aux hameaux de Gros et de Pra-Riont. Ensuite, il s'élève dans la forêt, passe aux Girards, à Chaston, à Villeneuve, atteint le col Garnier (2280 m) ; et de là, dans le vallon de Furfande, situé dans la commune d'Arvieux, et aux Escoyères. Cet antique sentier est aujourd'hui le GR 541 ; le sentier de grande randonnée, qui rejoint le GR 58 puis le GR 5.
Le sentier de la rive gauche s'élève dans la montagne de Guillestre jusqu'à « la Viste » (ou, en français, « la vue »), d'où l'on a un admirable point de vue sur la vallée de la Durance et les Gorges du Guil. Ensuite, il descend vers la Maison-du-Roy par des degrés creusés dans le rocher. Le passage, nommé les Tourniquets, était très dangereux en hiver. Les muletiers étendaient des couvertures sur la glace de peur que leur bête ne glisse pas dans l'abîme proche. Après le pont de pierre (construit en pierres en 1460), la route actuelle suit le fond de la Combe. L'ancien sentier était au-dessus, à mi pente, et franchissait à plusieurs reprises le Guil, passant d'une rive à l'autre, pour éviter les endroits trop dangereux, dont, à quelques kilomètres en amont de la Maison-du-Roy, le sinistre « pas de la mort », où les voyageurs s'exposaient, par temps de pluie ou lors des périodes de dégel, aux avalanches ou aux chutes de pierres.

En 1783, selon le curé Albert, il y avait une vingtaine de ponts sur le Guil. Sur la carte du Dauphiné, établie par Jean de Beins en 1633, sont représentés huit ponts entre la Maison-du-Roy et l'Ange Gardien. A la fin du XIXe s, il n'y en avait plus que six. Des piliers subsistent en aval de l’Ange Gardien.
Sentiers et ponts étaient souvent endommagés. Sous l'Ancien régime, l'entretien des sentiers et des ponts dans la Combe était la cause de nombreux différends entre les communautés du Queyras et celles de Guillestre et d'Eygliers, Il faut comprendre pourquoi. Le sentier se trouvait sur le territoire des communautés de Guillestre et d'Eygliers mais il était surtout emprunté par les Queyrassins, qui, à plusieurs reprises, ont mis en demeure les communautés de Guillestre et d'Eygliers et les autorités de réparer le sentier et les ponts, comme en témoignent les archives du Queyras : « 1750 : requête au ministre, marquis d'Argenson, afin d'obtenir des secours pour rétablir les ponts de la Combe emportés. Cette Combe est dangereuse... Sept ou huit fois dans l'année, on est obligé d'y envoyer 80 hommes pour réparer les chemins afin de pouvoir tirer de dehors le nécessaire tant pour la garnison qui est dans la vallée que pour ses habitants » (cité par Tivollier, Le Queyras, II, p 331).
Ces problèmes de voirie se posent toujours dans le Queyras, à la fin de chaque hiver, après une crue ou une avalanche, où il faut dégager la route, la réparer, refaire une digue. La terrible crue de 1957 a emporté d'importantes portions de la route et de nombreux ponts.

Les travaux visant à pourvoir le Queyras de routes carrossables ont commencé en 1833. La route a été inaugurée à Château-Queyras en 1855. Une gravure, reproduite dans Le Queyras du général Guillaume, a été faite à l’occasion pour immortaliser l'événement. Six ans auparavant, en 1849, des voitures tirées par des chevaux ont circulé pour la première fois entre Ville-Vieille et Abriès. Il a fallu huit ans, de 1845 à 1853, pour construire la route de Ville-Vieille à Saint-Véran. En 1852, la route d'Arvieux a été inaugurée ; en 1903, celle du Roux d'Abriès ; en 1911, celle des Meyriès. En 1864, de nouveaux travaux ont été entrepris pour déplacer la route entre Aiguilles et Ville-Vieille sur la rive droite du Guil, où elle se trouve toujours.
Jusqu'en 1911, la route du Queyras était tracée à la sortie de Guillestre, jusqu'à la Maison-du-Roy, sur l'antique sentier. Pour éviter les tourniquets et permettre la circulation des automobiles, uns nouvelle route a été construite plus bas, dans la falaise, ce qui a nécessité le percement de quatre tunnels. Au XXe s, d'autres routes ont été construites : celle du sommet Bucher, celle du Col Izoard, celle des Escoyères (le chemin carrossable a été aménagé en 1967 par les résidents eux-mêmes), celle du Col Agnel (route touristique, ouverte l'été seulement, inaugurée récemment). A cela, il convient d'ajouter le vieux projet, véritable serpent de mer, de route et de tunnel sous le col La Croix, afin de relier le Queyras aux vallées piémontaises proches.

Ces travaux, qui durent depuis plus d'un siècle et demi, ont brisé peu à peu l'isolement du Queyras. Les relations économiques avec la vallée de la Durance et le reste de la France se sont intensifiées au détriment des relations traditionnelles avec les vallées piémontaises, qui ont décliné et presque quasiment cessé à une date récente. De plus, la construction des routes a eu des effets sur l'activité. Au XIXe s, dans les villages, des artisans fabriquaient des robes, des coiffes, de la dentelle, des ustensiles de cuisine, pour satisfaire les besoins des habitants du Queyras. La route a permis d'introduire des produits manufacturés, moins chers, qui ont ruiné ce petit artisanat local. Outre ces conséquences économiques, la route a eu des effets sur la démographie. En 1831, le Queyras comptait 7637 habitants. Cinquante ans plus tard, en 1881, il ne comptait plus que 5032 habitants. Alors que la route était censée dynamiser l'économie de la vallée, en facilitant les déplacements, elle a aussi incité les Queyrassins à quitter leur village.

lundi 28 juin 2010

Rosenberg Harriet (Dictionnaire historique et culturel)

Mme Harriet Rosenberg est l'auteur d'une thèse intitulée A Negociated World (la meilleure traduction de ce titre serait « un monde de compromis »), publiée par University of Toronto Press en 1988 et qui porte comme sous-titre « Three Centuries of Change in a French Alpine Community » : « trois siècles de changement dans une communauté des Alpes françaises »).

Etudiante en histoire de France et en anthropologie à l'Université de Toronto (Canada) et à celle du Michigan (USA), influencée par les travaux des historiens des mentalités et de la ruralité, tels Le Roy Ladurie, Braudel, Duby, et par la revue Annales, elle a résidé à Gap et à Abriès dans les années 1970, où elle a consulté les archives départementales et s'est entretenue avec des Abriésois pour mener à terme sa thèse.

Anthropologue de formation, l'exemple d'Abriès lui fournit l'occasion de réexaminer - et de critiquer - les théories admises partout et qui montrent que la modernisation d'une société ne peut être que la conséquence de l'industrialisation massive, de la montée en puissance de la bourgeoisie, du développement de l'Etat, etc. Justement Abriès, selon elle, démontre le contraire, puisqu'une société traditionnelle fondée sur une économie agropastorale, a pu sous l'Ancien Régime, du XVIe au XVIIIe s, avant la Révolution de 1789, sans bourgeoisie, sans industrie, sans Etat, développer des institutions démocratiques et modernes, alphabétiser la plupart de ses membres, même les filles, et permettre à chacun de vivre de son travail.

De ce point de vue, cet ouvrage corrige des thèses fort répandues de l'histoire des idées économiques et politiques. Ainsi, Harriet Rosenberg montre que la société d'Abriès était véritablement égalitaire, alors que les principes qui prévalaient alors en France et qui justifiaient la division de la société en états étaient l'inégalité des droits et des devoirs entre les sujets du Roi (cf. société égalitaire).


Voici, traduit en français, l'Avertissement de ce livre


"Abriès est une commune alpine de moins de deux cents habitants qui se trouve dans une région du sud-est de la France nommée Briançonnais. Le train de nuit qui part de Paris s'arrête à quelques kilomètres à l’ouest de Gap, le chef-lieu du département des Hautes-Alpes. De là, un car monte en serpentant vers la vallée escarpée et accidentée du Queyras, la plus haute vallée habitée d’Europe. Au fond de la vallée, entouré par des montagnes parsemées de hameaux abandonnés, s'étend le village d'Abriès.
Les habitants de la plaine disent des montagnards qu'ils sont renfermés - mot qui signifie à la fois « fermés » et « surannés ». Ils se demandent pourquoi les hommes iraient dans un lieu aussi isolé, sinon peut-être pour camper quelque temps ou pour faire du ski. Les fonctionnaires décrivent la vallée comme un « pays mort ». Ils rabaissent toute la zone comme une région arriérée habitée par des vestiges qui subsistent avec les aumônes de l'Etat. Quelques-uns, pourtant, prétendent que le tourisme pourrait revitaliser - peut-être - la vallée et arrêter le flot d'émigration. Le Briançonnais, après tout, est d'une beauté à couper le souffle.
Ceux qui aujourd'hui visitent Abriès seraient étonnés d'apprendre que, deux siècles auparavant, y vivait une population de près de deux mille habitants. C'était un marché actif en liaison avec des foires locales et régionales célèbres. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les Abriésois étaient des paysans marchands, bien éduqués et très entreprenants. La région du Briançonnais dans sa totalité était renommée pour son taux d'alphabétisation élevé. Les villageois engageaient pendant les longs hivers alpins des instituteurs expérimentés pour apprendre à leurs enfants le français, le latin et le calcul.
Les responsables, laïcs et religieux, connaissaient aussi Abriès, qui, à partir du XIVe siècle, faisant partie d'une ancienne confédération régionale de cinquante et un villages, a plaidé auprès des tribunaux français. Parfois, les procès duraient des décennies et les habitants utilisaient des fonds communautaires pour se faire défendre par des juristes et des hommes influents. Ils se sont opposés aux taxes nouvelles, aux dîmes, aux augmentations d'impôt. Ils ont résisté aux changements juridiques qui les désavantageaient. Ils ont combattu la conscription et ils ont exigé d'être payés pour ce qu'ils fournissaient à l'armée et pour les dommages de guerre. Ils ont souvent gagné. Dans le Briançonnais, plaider n'était pas seulement une affaire politico-légale, c'était aussi une forme d'art et de théâtre.
Négociateurs perspicaces, les habitants du Briançonnais ont résisté avec succès à la loi seigneuriale et la région était parfois appelée la « petite république ». Quelques fonctionnaires de l'Etat les ont admirés ouvertement. D'autres se sont inquiétés de leur esprit d'indépendance et, comme l'un d'eux l'a dit, de leur « vanité insupportable », craignant qu’ils ne manquent de loyauté à l'encontre de l'Etat français.
La ville d'Abriès, loin d'être isolée, et ses hameaux prospères jouaient un rôle important dans ce système dynamique. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Abriès n'était pas une communauté rurale « traditionnelle », si traditionnel est entendu dans le sens d'illettré, de passif, d'isolé, de pauvre. C'est pourquoi, afin de penser les changements qui se sont produits à Abriès, je commence par éliminer l’idée suivant laquelle les paysans sont « traditionnellement » pauvres et qu'ils se désintéressent de la politique. La pauvreté ou la prospérité des paysans, leur mobilisation ou leur passivité politique, ne sont pas donnés. Au contraire, ce sont des aspects d'une société paysanne qui exigent d'être expliqués par le contexte historique".

mardi 18 mai 2010

Ristolas (Dictionnaire historique et culturel)


Ristolas

D'Abriès à Ristolas, la route, prenant la direction du sud-est, suit le Guil, sur la rive droite. La rive gauche est couverte de forêts de mélèzes (bois de Jassaygue). Au pied de la pente, passe un chemin assez large et ombragé en été et qui, de Ville Vieille à Ristolas, sert en hiver de piste de ski de fond. Sur la carte de Cassini (XVIIIe s), il est désigné sous le nom de « grande route du Piémont ». Sur la rive droite, à mi pente, un sentier relie Abriès à Ristolas. Il passe dans les hameaux du Petit Varenc (ou Patarel) et du Varenc (1840 m), sis dans la commune d’Abriès. Le Varenc, abandonné en 1860 et dont la dernière maison s'est écroulée un siècle plus tard, a été au XVIIe et XVIIIe s. le berceau de la famille Aviény, dont plusieurs membres ont émigré vers le Palatinat après la révocation de l’Edit de Nantes. En 1665, Jean Aviény, qui acheta des terres à Abriès, était docteur en droit et en médecine. La possession de ces deux grades, très rare alors, confirme que les Queyrassins avaient atteint un haut degré d’instruction. Jean Aviény resta dans le Queyras jusqu'à sa mort, mais ses fils, qui avaient refusé d’abjurer, émigrèrent.


Ristolas (1600 m) est la commune la plus étendue du Queyras. Elle compte 8336 hectares contre 7540 à Arvieux, 7508 à Abriès et 3970 à Aiguilles. Une partie de son territoire est une vaste réserve de chasse, dans laquelle on compte de nombreux troupeaux de chamois et aussi des mouflons. C'est aussi la commune la moins peuplée du Queyras : il y a une soixantaine d'habitants à l'heure actuelle, alors qu'en 1763, elle comptait près de neuf cents habitants.

Ristolas se trouve sur la rive gauche du Guil. Il est bâti sur le cône de déjection du torrent de Ségure qui le divise en deux parties : le groupe principal, où se trouve la Mairie, et les Maisons-Neuves, sur la rive gauche du Ségure. La carte de Cassini (XVIIIe s) fait était d’un hameau sur la rive droite du Guil, en face de Ristolas, nommé « Dela l'Aigue ».

L’histoire du village est ponctuée de calamités comme les autres villages de la vallée du Guil. Les crues ont dévasté les prairies et emporté des maisons en 1408, 1469, 1728, 1957. Au XVe siècle, des digues ont été construites pour éviter que le village ne soit submergé par le Ségure. Mais les crues, trop violentes, emportèrent les digues. En 1631, la peste décima le village, où « il ne resta plus que neuf hommes mariés ». Cette épidémie fit aussi des victimes dans le Queyras, où, selon Jacques Gondret, « 1123 personnes périrent du fléau ». Une chapelle fut édifiée aux Maisons-Neuves en l'honneur de Saint-Roch, « protecteur des pestiférés » et le jour de la Saint-Roch fut longtemps fêté avec ferveur.

Construit près de la frontière, Ristolas a été pillé et incendié en 1690 et 1691. En 1800, le Marquis d'Angrogne pénétra avec des troupes dans le Haut-Guil et pilla le village. L'église, consacrée à Saint-Marcellin, se trouve dans la Ville. La date de 1475 était gravée sur un linteau, mais des remaniements et des restaurations lui ont fait perdre son aspect originel.

Au début des années 1990, quelques habitants vivaient de l’élevage. Les énormes fermes, qui sont nombreuses dans le village, ont été construites après 1945, grâce aux dommages de guerre versées par les Allemands et les Italiens pour compenser les destructions de 1940 et 1944. Aujourd’hui, beaucoup de ces fermes sont aménagées en hôtels, gîtes ou centres de vacances. Comme les autres communes agricoles du Queyras, Ristolas vit surtout du tourisme.


La vallée de Ségure

Le sentier qui conduit au Pic de Ségure part du haut de Ristolas en direction du sud-ouest, puis du sud, au-dessus du torrent de Ségure. La rive gauche, très abrupte, est aussi très ravinée. Au-delà des crêtes, s'étend la vallée de Peinin (commune d'Aiguilles). La rive droite est boisée. Le sentier sort du bois, s'infléchit vers le sud-est pour atteindre les lacs Lacroix (2400 m). Un sentier sur la gauche permet d’accéder au Pic de Ségure. Le sommet (2980 m) est d’accès facile. La vallée est entourée de crêtes élevées. Celles de la rive droite - Pics de Maloqueste (2610 m), de Chabrière (2820 m), de Ségure (2980 m) - la séparent du vallon de Foréant et d'Egourgéou. Au fond de la vallée, la crête des Fonzes, la Cime des Lausaces ou Grand Queyras (3114 m) et la crête de Caramagne, percée par le col de Ségure (2787 m) et la Brèche de l'Aiguillette (2922 m), séparent Ségure de la vallée de l'Aigue Agnelle (Molines et Fontgillarde).


La Monta
La Monta se trouve sur la rive droite du Guil, à 1660 m d’altitude, au pied des pentes couvertes de prairies et dominées par la tête du Pelvas (2930 m). De ce village, où Emilie Carle, auteur de La Soupe aux herbes sauvages, a occupé la fonction d’institutrice remplaçante en 1924, il ne reste qu’une maison, transformée en gîte d’étape, et l’église, le reste du village ayant été détruit en 1940 et 1944, lors des combats de la deuxième guerre mondiale (cf. « calamités au XXe s. »).
L’histoire de La Monta est jalonnée d’incendies (en 1691-92), ainsi que d'avalanches : celle de 1885 a détruit une douzaine de maisons, sur les murs desquelles il y avait de belles inscriptions.


Les sentiers
La Monta est maintenant une étape dans la traversée du Queyras par le GR 58. On va d'Abriès à La Monta par Valpreveyre, la colette de Jilly, la crête de Jilly, la montagne de Peyra Plata. De La Monta, on rejoint le refuge Agnel par l’Echalp et le col Vieux.

Vers le Pelvas (2930 m)
A La Monta, prendre le GR 58 qui traverse les prairies et le bois du Châtellard jusqu'à la crête, dite montagne de Peyra Plata (2643 m). A la crête, on laisse le GR 58 qui continue vers la collette de Jilly et on oblique vers la droite, en direction du nord-est, pour commencer l'ascension relativement facile du Pelvas, désigné parfois sous le nom de Tête du Pelvas.

Vers le col La Croix (2300 m).
A l'est du hameau, prendre le sentier qui s'élève dans les alpages, puis longe le bois du Châtellard, suit le torrent de la Combe Forelle, passe devant le refuge Napoléon, construit en 1857 grâce à un legs fait par Napoléon 1er au département des Hautes-Alpes pour remercier la population de l'accueil favorable qu'elle lui a fait à son retour de l'île d'Elbe.
Le sentier du col La Croix était la « grande route du Piémont » sur la carte de Cassini. Il était très fréquenté. De nombreux Piémontais allaient au marché d'Abriès et de là, dans tout le Queyras, alors que, en hiver, les bergers queyrassins conduisaient par le col leurs troupeaux dans les plaines du Piémont. Des voyageurs ont trouvé la mort en hiver sur ce sentier. En 1730, trente personnes ont péri dans la montagne. Aussi les habitants d'Abriès ont-ils longtemps demandé la construction d'un refuge, ce qui ne se fit que très tard, car on redoutait qu'il ne serve aux Vaudois ou aux contrebandiers.

Plusieurs projets ont été élaborés pour faire de ce col une voie de communication entre la France et l'Italie. On projeta d'y faire passer une ligne de chemin de fer qui aurait relié Marseille à Turin. Mais cela n'a pas abouti. Dans les années 1920 il fut question encore d'y percer un tunnel et d’y aménager une route carrossable. Le général Guillaume, dans Le Queyras, (pp. 119-194) fait un état très précis de ces projets.

A un peu plus d'une heure du col, sur la droite, le Mont Parroussin (2677 m), d’accès facile. Du col, on descend vers le Val Pellice où se trouve le refuge Jervi et d’où on revient en France vers Valpreveyre, Abriès ou Le Roux, par le col d'Urine ou le col Malaure. On peut aussi accéder au col La Croix par l’Echalp, hameau qui se trouve à 2 kilomètres de La Monta.


L'Echalp

C'est le dernier hameau de la vallée du Guil, à 2 km environ de la Monta et à 1690 m d'altitude. Au-delà de l'Echalp, la vallée prend la direction sud, sud-est. « Echalp » est un nom fréquent, sous la forme « échalp » ou « chalp », dans les Alpes et dans le Queyras : La Chalp d'Arvieux, La Chalp de Saint-Véran. « L’Echalp » semble être une déformation du pluriel « Les Chalps », qui signifie « champs en pente » ou « landes » ou « pâtures ».

L'histoire du hameau est ancienne, puisqu'on y a trouvé une sépulture d'époque gauloise, et elle est assez semblable à celle de La Monta : incursions de Vaudois, qui ont pillé le hameau en 1691-92, et avalanches qui ont détruit plusieurs maisons ; ainsi, celles de 1885 et de 1948. Aujourd'hui, le hameau n'est plus habité sauf en été. Des fermes ont été transformées en résidences secondaires.


Les sentiers

Vers le col La Croix (2300 m), à un peu plus d’une heure de L'Echalp. Le sentier qui traverse la forêt finit par rejoindre, un peu avant le col, le sentier de La Monta.

Vers le col Vieux et le refuge Agnel. On traverse le Guil, pour retrouver le sentier de La Monta qui permet d’atteindre les lacs Egourgéou et Foréant et qui, après le col Vieux, rejoint la route du col Agnel. C'est l'étape du GR 58 entre La Monta et le Refuge Agnel.

Au-delà de l’Echalp, à peine le Guil franchi, c’est, sur la rive gauche, le lieu-dit « la Roche écroulée », formée, à la fin du XIXe s., par un effondrement de la falaise. Quelques-uns de ces rochers servent aujourd’hui d’école d’escalade.
Un peu plus loin, au-delà du parking, la circulation est interdite. A droite, commence le sentier écologique du Pré Michel aménagé par les techniciens du Parc Naturel Régional (cf. « paysages »). En continuant le sentier, on atteint le belvédère du Mont-Viso, le refuge du Viso, le lac Lestio, les sources du Guil, le col de la Traversette où, au XVe s., a été percé un tunnel et dont parlent les auteurs queyrassins.