Abriès
(Deux mots latins ont été proposés comme étymologies du nom Abriès : *ad bricos ("vers les brics") ou aper, apri, apros ("sangliers").
La commune d’Abriès, vaste, s'étend sur plus de 7000 hectares faits de rares champs cultivés, de prés, dont quelques-uns sont encore fauchés en été, d'alpages et de forêts. Elle jouxte l'Italie au Nord et à l'Est. Font partie de la commune, outre le village d'Abriès, le hameau du Roux, habité à l'année, et celui de Valpreveyre, fait de résidences secondaires, qui n'est habité que l'été, ainsi que quelques hameaux en partie ou en totalité en ruines.
Le village est construit à 1540 mètres d'altitude, de part et d'autre du Bouchet, un peu en amont du confluent avec le Guil. Là, la plaine est assez large et évasée. Le torrent divise le village en deux parties : l'Adroit ou l’Adret, sur la rive droite, au pied de la montagne de Malrif, en grande partie détruit pendant la deuxième guerre mondiale et où se trouvent de grosses fermes, dites de la reconstruction, rebâties après 1945 grâce aux dommages de guerre versés par l'Allemagne ; la Ville (nom donné dans les Alpes du Sud au chef-lieu d’une commune) ou le Bourg, où se trouvent la mairie, la poste, l'ancienne halle et la plupart des commerces.
Au cours des trente dernières années, deux lotissements ont été aménagés, afin de satisfaire les nombreuses demandes de logement émanant soit d'Abriésois, soit de gens originaires des villes et désireux d'établir leur résidence secondaire dans le Queyras ou de s'y retirer ; le premier, l'Hoche, sur l'Adroit, en direction du Roux ; le second, la Garcine, sur la rive droite du Guil, à gauche de la route qui conduit à Ristolas.
Pendant trois siècles, Abriès a joué un rôle commercial actif et a connu une vraie prospérité. Deux facteurs l’expliquent : la situation géographique du village près de la frontière et le dynamisme de la population. Les cols qui relient le village au Piémont et permettent de franchir la frontière ne sont pas très élevés, ni d'accès difficile, facilitant ainsi les échanges entre les habitants des deux versants de la montagne. De fait, grâce au commerce, Abriès a été la commune la plus riche, la plus prospère, la plus puissante du Queyras d'ancien régime, celle dont l'économie créait le plus de richesses. Témoignent de ce passé prospère de beaux bâtiments, tels que l'ancienne halle couverte, dont il reste les arcades, et qui fut pendant deux ou trois siècles, du XVIe au XVIIIe s, le centre d'un commerce transfrontalier florissant, la très belle église consacrée à Saint-Pierre, le chemin de croix aussi, bien qu'il soit plus récent et ait été édifié au XIXe s. Témoigne encore de cette ancienne importance la démographie : au début du XIXe s, la commune comptait plus de 2000 habitants (2033 en 1806). Les hameaux, qui, aujourd'hui, sont soit en ruines, soit regroupent des résidences d'été, étaient habités à demeure. Ainsi, Le Villard, Malrif, Le Varenc, le Tirail, la Gasque, Valpreveyre, Pra-Roubaud, la Montette, la Levée.
D’autres faits témoignent de la grandeur passée du village. En 1282, les habitants avaient acheté au Dauphin une " charte de franchise ", grâce à laquelle ils étaient libérés non pas de la taille (ou impôt sur les personnes) mais de son arbitraire (désormais la taille était fixe). Le curé d'Abriès était doyen des curés du Queyras et portait le titre d'archiprêtre. Le notaire royal Berthelot, qui avait racheté le titre de châtelain du Queyras, et qui était à la tête d'une des familles les plus influentes de l'ancien escarton, y résidait. Bref, ce qu'à Abriès on appelait la Ville avait bien l'apparence d'une petite ville, et non pas celle d'un village de montagne.
Pour Mme Harriet Rosenberg, auteur de A Negociated World, titre que l'on peut traduire par " un monde de compromis ", universitaire américaine qui a étudié trois siècles de l'histoire du village, les habitants tiraient d'importants revenus du commerce des ovins (cf. les articles " âge d’or " et " prospérité relative "). Ingénieux, ils avaient creusé un grand nombre de canaux pour irriguer les prés et les champs. Ainsi ils amélioraient la productivité de leurs terres. La prospérité a commencé à décliner en 1713, après la signature du traité d'Utrecht. Retracée, la frontière suit la crête des eaux pendantes (ou ligne de partage des eaux). Trois vallées, Oulx, Val Cluson et Château-Dauphin, jusque-là françaises, ont été attribuées au Piémont, ce qui a mis fin au Grand Escarton (cf. " repères historiques "). En 1789, les Révolutionnaires ayant aboli les institutions séculaires de l'escarton du Queyras, Aiguilles, jugé plus central, est devenu le chef-lieu du canton. Au début du XIXe s, la crise de l'économie agro-pastorale a obligé de nombreux Abriésois à quitter leur village, ce qu'il ont fait d'autant plus volontiers que la route enfin achevée facilitait les échanges avec les villes de la vallée de la Durance. En 1968, au terme de ce long déclin, la commune comptait moins de 200 habitants.
Comme à Aiguilles, Ville-Vieille, Ristolas et dans les autres villages du Queyras, les gens d'Abriès ont souffert de nombreuses calamités. Les crues du Bouchet, en 1408, 1728 et 1957, y ont été dévastatrices. Dans les Archives, on peut lire que le torrent, en 1728, " a creusé le cimetière, emporté la terre et jeté les ossements des morts dans la maison curiale (...), laissé des monceaux de sable dans l'église. La plupart des habitants ont perdu leurs meubles, papiers et bestiaux ".
Les incendies, accidentels ou consécutifs à la guerre, ont détruit en partie le village en 1690, en 1849, en 1921 et en 1944. Les conséquences ont été graves sur le plan matériel et aussi démographique. En 1846, la commune comptait 1726 habitants ; en 1851, deux ans après l'incendie de 1849, la population avait presque diminué de moitié (938 habitants).
Au XVIe s, pendant les guerres de religion et jusqu’à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, le souffle de l’histoire a perturbé la vie de la commune : batailles rangées, conflits incessants, destruction de lieux de culte. Abriès a été un important centre protestant, mais le protestantisme y avait des adversaires puissants, bien qu'ils aient été minoritaires, dont la famille Berthelot, notaire royal. En 1685, pressés de choisir entre l'abjuration et l'exil, de nombreux Abriésois ont préféré l'exil et se sont installés dans des pays favorables aux Réformés, Suisse, Allemagne, Pays-Bas, d’où certains sont partis vers les Etats-Unis et l’Afrique du Sud. Leur exode est raconté par un historien allemand, Eugen Bellon, descendant de protestants d'Abriès, dans un très bel ouvrage, Dispersés à tous vents, publié par la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, Gap, 1985 (cf. " protestantisme ").
Aujourd'hui quasiment disparues, les traditions orales étaient encore vivaces à la fin des années 1950. Alors, vivaient à Abriès (comme dans le Queyras) quelques conteurs qui exerçaient leur art lors des veillées d'hiver ou devant des auditoires d'enfants. Ils racontaient ou bien des histoires de fées, de diable, de sorciers, de revenants, ou bien les versions queyrassines de contes connus ailleurs en Europe et ayant des contenus littéraires, tel Jean de l’Ours. L'un de ces conteurs est célèbre. C'est Pierre Rua, tailleur pour hommes, originaire de Sampeyre, un village piémontais de la Vallée Varaita, auprès de qui le grammairien et ethnologue Charles Joisten, professeur à l'Université d'Aix-en-Provence, a recueilli et sauvé de l'oubli cinq versions locales de contes célèbres dont voici le titre : Jean de l'Ours, Belle née au soleil, Le Pape, Joli Coeur, Le Pari. On peut les lire dans Récits et contes populaires du Dauphiné, tome I, "le Queyras", publié par Gallimard en 1978 (cf. l'article "contes, légendes, traditions orales").
La commune d’Abriès a beaucoup souffert dans la première moitié du XXe s. En juin 1940, au moment où l'Italie a déclaré la guerre à la France, les habitants ont été déplacés vers l'Ardèche. De très violents combats ont éclaté et les troupes françaises ont pu repousser les envahisseurs italiens qui n'ont pas pu s’emparer du village. En août 1944, les Allemands, chargés de défendre les frontières de l’Italie du Nord et qui, pour cela, avaient installé une batterie de tir au col de la Mayt ont bombardé et détruit les trois quarts du hameau de Pra-Roubaud, la moitié du village du Roux (cf. article "vallée du Bouchet") et tout l'adroit d'Abriès, dont le fameux Grand Hôtel. Au cours de l'hivers 1944-45, ceux qui avaient tout perdu dans ces bombardements ont été contraints à un nouvel exode. En 1948 et surtout en 1957, les crues du Bouchet et du Guil ont emporté des ponts et la route. A la fin des années 1950, la commune était à l'agonie.
Au début des années 1960, c'est le tourisme qui a redonné vie à Abriès. Cela s'est fait en deux temps. En 1962, sous l'impulsion du directeur de la Maison d'enfants Val Pré Vert (qui a continué le Grand Hôtel détruit en 1944) a été construit le télésiège, remboursé avec les taxes payées par Val Pré Vert; des pistes ont été tracées; une école de ski a été ouverte; des moniteurs ont été formés. Peu à peu, les hôtels ont fait installer le chauffage central. Le tourisme d'été s'est développé. En juillet 70, la commune de l'Ile Saint-Denis (93) a ouvert sa Maison qui compte 56 lits et offre de 7000 à 7500 journées vacances par an. Elle y accueille des enfants en colonies de vacances, des classes de neige, des classes de découverte de la montagne. Les nouveaux habitants de la commune, pour beaucoup d'entre eux, ont découvert Abriès et le Queyras en venant dans ce centre de vacances, ou dans ceux de Ristolas, Aiguilles, Arvieux, Molines, Saint-Véran, Ceillac, Château-Ville-Vieille. De fait, Abriès est aujourd'hui une commune assez prospère, dont la population a crû de plus de 50% en 20 ans. Elle compte plus de 2500 lits et tente de mettre en valeur son patrimoine : l'architecture du village (des façades et des toitures sont rénovées grâce à des aides publiques), l'église (des tableaux ont été restaurés, de même que le clocher), le chemin de croix, les pierres écrites. Les lignes électriques et les fils du téléphone ont été enterrés. La commune ne manque pas d'atouts, même si les difficultés de communication avec la vallée de la Durance et avec l'Italie ne sont pas encore réglées. Ainsi, elle dispose de richesses botaniques et entomologistes qui pourraient susciter de nouvelles formes de tourisme.
Les Abriésois vivent presque exclusivement du tourisme d'hiver et d'été (ski, randonnées, loisirs de montagne). Les activités traditionnelles, à savoir l'élevage et l'agriculture, ont quasiment disparu. Le tourisme y est relativement ancien. Il a commencé à se développer au XIXe s. Henri Ferrand, auteur en 1909 d’un récit de voyage illustré de nombreuses photos, Le Pays Briançonnais et le Queyras, présente le village comme "la capitale alpiniste du Queyras". C'est le Mont Viso qui y attirait les touristes : "Les voyageurs, écrit-il, y affluent pendant la saison des courses et ils y ont apporté l'opulence et le confort". Il signale la présence de très bons guides et même d'un loueur de voitures (il faut comprendre voitures tirées par un cheval). Alors, le village comptait trois hôtels, dont le fameux Grand Hôtel, construit en 1894 et appartenant à une société de commandite par actions. Détruit en 1944, il n'a pas été reconstruit. A sa place, se dressent les bâtiments de l'association médicale Val Pré Vert, qui accueille et soigne toute l'année des enfants malades, asthmatiques ou obèses.
L'église actuelle, qui a la forme d'une croix latine, est consacrée à Saint-Pierre. Elle date du XVIe s, et a été agrandie après la révocation de l'Edit de Nantes. La porte à plein cintre est soutenue de chaque côté par trois colonnettes. Près de la porte, deux lions, qui ornaient autrefois un porche. La flèche du clocher est de forme octogonale. A l'intérieur, les décorations (bois, tableaux, peintures), que certains, à juste titre, jugent chargées, relèvent du style baroque sulpicien, qui s'est répandu au moment de la Contre Réforme dans les Alpes italiennes et françaises, puis dans toute l'Europe. La chaire en bois sculpté est assez belle ; de même le retable.
Le chemin de croix se trouve sur l'Adroit. Voici dans quelles circonstances il a été construit en 1838. Avant 1830, la fête de Saint-Pierre s'accompagnait de diverses réjouissances, certaines religieuses, d'autres qui l'étaient moins. Lors de la messe, une jeune fille offrait le pain bénit dans une corbeille parée. D'autres jeunes filles, tenant des guirlandes, l'aidaient à distribuer le pain. "Le spectacle n'était pas sans intérêt puisqu'on y venait des environs", écrit l'abbé Jacques Gondret, dans Mémoires historiques du Queyras. Pourtant, cette fête paroissiale déplut au curé d’Abriès d’alors, "à cause des amusements (pas toujours très chrétiens) auxquels elle donnait lieu". Il décida de la supprimer et, pour ne pas laisser la paroisse sans fête, il fit construire le chemin de croix, avec ses douze stations, qui se termine par une chapelle renfermant un tombeau qui représente celui du Christ. Au début, les soldats romains portaient des uniformes de l'armée napoléonienne, anachronisme qui amusait les visiteurs.
L'ancienne halle, construite au début du XVIIe siècle, Henri IV étant roi de France, se trouve
dans la Ville, Il ne reste plus que les arcades de la façade. Elle a été désaffectée et en partie détruite. Aujourd'hui, on y trouve le bureau du tourisme et le foyer rural. Un étage a été ajouté, dans lequel se trouvent la mairie et la poste. Sur des cartes postales anciennes, datant du début du siècle, on peut la voir telle qu'elle était au XVIIe s. Sur des pierres de la façade, sont gravées des sentences : "Adore Dieu, honore le Roy" ; "Un seul dieu tu adoreras et aimeras et ton prochain come toy mesme". Sur la façade d'autres maisons, sont gravés des dates, des noms, des sentences. Ainsi celle-ci, sur une pierre de l'ancienne recette buraliste, près de l'église :
"Qui bien se regarde bien se connaît qui bien se connnaît peu s'estime Dieu nous bénisse VV Louis XVI notre roi 1784". Dans un mur de la petite place, devant le cimetière, on peut lire, gravé sur une pierre, le fameux quatrain, dans lequel le poète qui l'a composé lance un défi au torrent du Bouchet : "Boucher // Si mon pied ne sebranle pas // Ma tête ne te craint pas // J'ai qatre toises sous moy // Je me moque de toy".
Hameaux d’Abriès : Le Villard, le Tirail, le Malrif
Sur l'Adroit, le sentier de grande randonnée (GR 58, variante du GR 5, qui traverse l'Europe des Pays-Bas à Nice) suit le chemin de croix.
Au-delà, sur la droite, à 1809 m d’altitude, le hameau du Villard en ruines. En 1783, selon l'Abbé Albert, y vivaient dix-sept familles.
Un peu plus loin, vers l'ouest, le hameau du Tirail (1956 m), en ruines aussi, construit près de la chapelle Sainte Elisabeth.
Le GR 58 passe devant une chapelle consacrée à Notre Dame des Sept Douleurs, puis traverse le hameau de Malrif (Malriou en dialecte queyrassin), nom qui signifie "mauvais ruisseau" ou "mauvaise vallée" (de fait, la vallée étroite est orientée Nord-Sud), à 1790 m, en ruines, avec une chapelle consacrée à Sainte-Marguerite.
Au-delà, le sentier suit le torrent jusqu'aux bergeries des Bertins. La rive droite est abrupte. La crête du Serre de l'Aigle sépare la vallée de Malrif de celle de Lombard, sur la commune d'Aiguilles. La rive gauche est couverte de quelques forêts et de vastes alpages. Aux Bertins, le sentier bifurque. A gauche, il conduit aux trois lacs Malrif (2578 m), d'où l'on a une belle vue sur le Mont Viso et d'où on peut continuer vers Lombard et Aiguilles (c’est l’étape pédestre reliant Aiguilles à Abriès du tour du Queyras) ou bien gravir le Pic de Malrif (2900 m). A droite, il s'élève en direction du col de Malrif (2860 m), puis de Cervières dans le Briançonnais. Du col, il est possible de faire l'ascension du Grand Glaiza (3292 m) en suivant, vers le nord, la crête des eaux pendantes.
Une légende est attachée au Clot des Masques, lieu réputé sabbatique. Un jeune homme, qui épiait trois jeunes filles de La Gasque (hameau de la vallée du Bouchet), les entendit prononcer une formule magique, puis les vit disparaître dans la cheminée. A son tour, il répéta la formule et se retrouva dans la montagne au milieu de danseurs velus. Des adeptes du sabbat remarquèrent sa présence. Tout cessa. Les sorciers s'évanouirent dans les airs. Horrifié, le jeune homme revint en courant à Abriès.
Dans l’alpage, au bas du col de Malrif, la Peyre Soubeyrane, renfermait, croyait-on, des trésors. Elle s'ouvrait une fois par an, pendant le Gloria du jeudi saint, et laissait voir des monceaux d'or.
Hameaux en ruines : Petit Varenc et Grand Varenc.
Autres hameaux : cf. Bouchet (vallée du) et Ristolas.
(Deux mots latins ont été proposés comme étymologies du nom Abriès : *ad bricos ("vers les brics") ou aper, apri, apros ("sangliers").
La commune d’Abriès, vaste, s'étend sur plus de 7000 hectares faits de rares champs cultivés, de prés, dont quelques-uns sont encore fauchés en été, d'alpages et de forêts. Elle jouxte l'Italie au Nord et à l'Est. Font partie de la commune, outre le village d'Abriès, le hameau du Roux, habité à l'année, et celui de Valpreveyre, fait de résidences secondaires, qui n'est habité que l'été, ainsi que quelques hameaux en partie ou en totalité en ruines.
Le village est construit à 1540 mètres d'altitude, de part et d'autre du Bouchet, un peu en amont du confluent avec le Guil. Là, la plaine est assez large et évasée. Le torrent divise le village en deux parties : l'Adroit ou l’Adret, sur la rive droite, au pied de la montagne de Malrif, en grande partie détruit pendant la deuxième guerre mondiale et où se trouvent de grosses fermes, dites de la reconstruction, rebâties après 1945 grâce aux dommages de guerre versés par l'Allemagne ; la Ville (nom donné dans les Alpes du Sud au chef-lieu d’une commune) ou le Bourg, où se trouvent la mairie, la poste, l'ancienne halle et la plupart des commerces.
Au cours des trente dernières années, deux lotissements ont été aménagés, afin de satisfaire les nombreuses demandes de logement émanant soit d'Abriésois, soit de gens originaires des villes et désireux d'établir leur résidence secondaire dans le Queyras ou de s'y retirer ; le premier, l'Hoche, sur l'Adroit, en direction du Roux ; le second, la Garcine, sur la rive droite du Guil, à gauche de la route qui conduit à Ristolas.
Pendant trois siècles, Abriès a joué un rôle commercial actif et a connu une vraie prospérité. Deux facteurs l’expliquent : la situation géographique du village près de la frontière et le dynamisme de la population. Les cols qui relient le village au Piémont et permettent de franchir la frontière ne sont pas très élevés, ni d'accès difficile, facilitant ainsi les échanges entre les habitants des deux versants de la montagne. De fait, grâce au commerce, Abriès a été la commune la plus riche, la plus prospère, la plus puissante du Queyras d'ancien régime, celle dont l'économie créait le plus de richesses. Témoignent de ce passé prospère de beaux bâtiments, tels que l'ancienne halle couverte, dont il reste les arcades, et qui fut pendant deux ou trois siècles, du XVIe au XVIIIe s, le centre d'un commerce transfrontalier florissant, la très belle église consacrée à Saint-Pierre, le chemin de croix aussi, bien qu'il soit plus récent et ait été édifié au XIXe s. Témoigne encore de cette ancienne importance la démographie : au début du XIXe s, la commune comptait plus de 2000 habitants (2033 en 1806). Les hameaux, qui, aujourd'hui, sont soit en ruines, soit regroupent des résidences d'été, étaient habités à demeure. Ainsi, Le Villard, Malrif, Le Varenc, le Tirail, la Gasque, Valpreveyre, Pra-Roubaud, la Montette, la Levée.
D’autres faits témoignent de la grandeur passée du village. En 1282, les habitants avaient acheté au Dauphin une " charte de franchise ", grâce à laquelle ils étaient libérés non pas de la taille (ou impôt sur les personnes) mais de son arbitraire (désormais la taille était fixe). Le curé d'Abriès était doyen des curés du Queyras et portait le titre d'archiprêtre. Le notaire royal Berthelot, qui avait racheté le titre de châtelain du Queyras, et qui était à la tête d'une des familles les plus influentes de l'ancien escarton, y résidait. Bref, ce qu'à Abriès on appelait la Ville avait bien l'apparence d'une petite ville, et non pas celle d'un village de montagne.
Pour Mme Harriet Rosenberg, auteur de A Negociated World, titre que l'on peut traduire par " un monde de compromis ", universitaire américaine qui a étudié trois siècles de l'histoire du village, les habitants tiraient d'importants revenus du commerce des ovins (cf. les articles " âge d’or " et " prospérité relative "). Ingénieux, ils avaient creusé un grand nombre de canaux pour irriguer les prés et les champs. Ainsi ils amélioraient la productivité de leurs terres. La prospérité a commencé à décliner en 1713, après la signature du traité d'Utrecht. Retracée, la frontière suit la crête des eaux pendantes (ou ligne de partage des eaux). Trois vallées, Oulx, Val Cluson et Château-Dauphin, jusque-là françaises, ont été attribuées au Piémont, ce qui a mis fin au Grand Escarton (cf. " repères historiques "). En 1789, les Révolutionnaires ayant aboli les institutions séculaires de l'escarton du Queyras, Aiguilles, jugé plus central, est devenu le chef-lieu du canton. Au début du XIXe s, la crise de l'économie agro-pastorale a obligé de nombreux Abriésois à quitter leur village, ce qu'il ont fait d'autant plus volontiers que la route enfin achevée facilitait les échanges avec les villes de la vallée de la Durance. En 1968, au terme de ce long déclin, la commune comptait moins de 200 habitants.
Comme à Aiguilles, Ville-Vieille, Ristolas et dans les autres villages du Queyras, les gens d'Abriès ont souffert de nombreuses calamités. Les crues du Bouchet, en 1408, 1728 et 1957, y ont été dévastatrices. Dans les Archives, on peut lire que le torrent, en 1728, " a creusé le cimetière, emporté la terre et jeté les ossements des morts dans la maison curiale (...), laissé des monceaux de sable dans l'église. La plupart des habitants ont perdu leurs meubles, papiers et bestiaux ".
Les incendies, accidentels ou consécutifs à la guerre, ont détruit en partie le village en 1690, en 1849, en 1921 et en 1944. Les conséquences ont été graves sur le plan matériel et aussi démographique. En 1846, la commune comptait 1726 habitants ; en 1851, deux ans après l'incendie de 1849, la population avait presque diminué de moitié (938 habitants).
Au XVIe s, pendant les guerres de religion et jusqu’à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, le souffle de l’histoire a perturbé la vie de la commune : batailles rangées, conflits incessants, destruction de lieux de culte. Abriès a été un important centre protestant, mais le protestantisme y avait des adversaires puissants, bien qu'ils aient été minoritaires, dont la famille Berthelot, notaire royal. En 1685, pressés de choisir entre l'abjuration et l'exil, de nombreux Abriésois ont préféré l'exil et se sont installés dans des pays favorables aux Réformés, Suisse, Allemagne, Pays-Bas, d’où certains sont partis vers les Etats-Unis et l’Afrique du Sud. Leur exode est raconté par un historien allemand, Eugen Bellon, descendant de protestants d'Abriès, dans un très bel ouvrage, Dispersés à tous vents, publié par la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, Gap, 1985 (cf. " protestantisme ").
Aujourd'hui quasiment disparues, les traditions orales étaient encore vivaces à la fin des années 1950. Alors, vivaient à Abriès (comme dans le Queyras) quelques conteurs qui exerçaient leur art lors des veillées d'hiver ou devant des auditoires d'enfants. Ils racontaient ou bien des histoires de fées, de diable, de sorciers, de revenants, ou bien les versions queyrassines de contes connus ailleurs en Europe et ayant des contenus littéraires, tel Jean de l’Ours. L'un de ces conteurs est célèbre. C'est Pierre Rua, tailleur pour hommes, originaire de Sampeyre, un village piémontais de la Vallée Varaita, auprès de qui le grammairien et ethnologue Charles Joisten, professeur à l'Université d'Aix-en-Provence, a recueilli et sauvé de l'oubli cinq versions locales de contes célèbres dont voici le titre : Jean de l'Ours, Belle née au soleil, Le Pape, Joli Coeur, Le Pari. On peut les lire dans Récits et contes populaires du Dauphiné, tome I, "le Queyras", publié par Gallimard en 1978 (cf. l'article "contes, légendes, traditions orales").
La commune d’Abriès a beaucoup souffert dans la première moitié du XXe s. En juin 1940, au moment où l'Italie a déclaré la guerre à la France, les habitants ont été déplacés vers l'Ardèche. De très violents combats ont éclaté et les troupes françaises ont pu repousser les envahisseurs italiens qui n'ont pas pu s’emparer du village. En août 1944, les Allemands, chargés de défendre les frontières de l’Italie du Nord et qui, pour cela, avaient installé une batterie de tir au col de la Mayt ont bombardé et détruit les trois quarts du hameau de Pra-Roubaud, la moitié du village du Roux (cf. article "vallée du Bouchet") et tout l'adroit d'Abriès, dont le fameux Grand Hôtel. Au cours de l'hivers 1944-45, ceux qui avaient tout perdu dans ces bombardements ont été contraints à un nouvel exode. En 1948 et surtout en 1957, les crues du Bouchet et du Guil ont emporté des ponts et la route. A la fin des années 1950, la commune était à l'agonie.
Au début des années 1960, c'est le tourisme qui a redonné vie à Abriès. Cela s'est fait en deux temps. En 1962, sous l'impulsion du directeur de la Maison d'enfants Val Pré Vert (qui a continué le Grand Hôtel détruit en 1944) a été construit le télésiège, remboursé avec les taxes payées par Val Pré Vert; des pistes ont été tracées; une école de ski a été ouverte; des moniteurs ont été formés. Peu à peu, les hôtels ont fait installer le chauffage central. Le tourisme d'été s'est développé. En juillet 70, la commune de l'Ile Saint-Denis (93) a ouvert sa Maison qui compte 56 lits et offre de 7000 à 7500 journées vacances par an. Elle y accueille des enfants en colonies de vacances, des classes de neige, des classes de découverte de la montagne. Les nouveaux habitants de la commune, pour beaucoup d'entre eux, ont découvert Abriès et le Queyras en venant dans ce centre de vacances, ou dans ceux de Ristolas, Aiguilles, Arvieux, Molines, Saint-Véran, Ceillac, Château-Ville-Vieille. De fait, Abriès est aujourd'hui une commune assez prospère, dont la population a crû de plus de 50% en 20 ans. Elle compte plus de 2500 lits et tente de mettre en valeur son patrimoine : l'architecture du village (des façades et des toitures sont rénovées grâce à des aides publiques), l'église (des tableaux ont été restaurés, de même que le clocher), le chemin de croix, les pierres écrites. Les lignes électriques et les fils du téléphone ont été enterrés. La commune ne manque pas d'atouts, même si les difficultés de communication avec la vallée de la Durance et avec l'Italie ne sont pas encore réglées. Ainsi, elle dispose de richesses botaniques et entomologistes qui pourraient susciter de nouvelles formes de tourisme.
Les Abriésois vivent presque exclusivement du tourisme d'hiver et d'été (ski, randonnées, loisirs de montagne). Les activités traditionnelles, à savoir l'élevage et l'agriculture, ont quasiment disparu. Le tourisme y est relativement ancien. Il a commencé à se développer au XIXe s. Henri Ferrand, auteur en 1909 d’un récit de voyage illustré de nombreuses photos, Le Pays Briançonnais et le Queyras, présente le village comme "la capitale alpiniste du Queyras". C'est le Mont Viso qui y attirait les touristes : "Les voyageurs, écrit-il, y affluent pendant la saison des courses et ils y ont apporté l'opulence et le confort". Il signale la présence de très bons guides et même d'un loueur de voitures (il faut comprendre voitures tirées par un cheval). Alors, le village comptait trois hôtels, dont le fameux Grand Hôtel, construit en 1894 et appartenant à une société de commandite par actions. Détruit en 1944, il n'a pas été reconstruit. A sa place, se dressent les bâtiments de l'association médicale Val Pré Vert, qui accueille et soigne toute l'année des enfants malades, asthmatiques ou obèses.
L'église actuelle, qui a la forme d'une croix latine, est consacrée à Saint-Pierre. Elle date du XVIe s, et a été agrandie après la révocation de l'Edit de Nantes. La porte à plein cintre est soutenue de chaque côté par trois colonnettes. Près de la porte, deux lions, qui ornaient autrefois un porche. La flèche du clocher est de forme octogonale. A l'intérieur, les décorations (bois, tableaux, peintures), que certains, à juste titre, jugent chargées, relèvent du style baroque sulpicien, qui s'est répandu au moment de la Contre Réforme dans les Alpes italiennes et françaises, puis dans toute l'Europe. La chaire en bois sculpté est assez belle ; de même le retable.
Le chemin de croix se trouve sur l'Adroit. Voici dans quelles circonstances il a été construit en 1838. Avant 1830, la fête de Saint-Pierre s'accompagnait de diverses réjouissances, certaines religieuses, d'autres qui l'étaient moins. Lors de la messe, une jeune fille offrait le pain bénit dans une corbeille parée. D'autres jeunes filles, tenant des guirlandes, l'aidaient à distribuer le pain. "Le spectacle n'était pas sans intérêt puisqu'on y venait des environs", écrit l'abbé Jacques Gondret, dans Mémoires historiques du Queyras. Pourtant, cette fête paroissiale déplut au curé d’Abriès d’alors, "à cause des amusements (pas toujours très chrétiens) auxquels elle donnait lieu". Il décida de la supprimer et, pour ne pas laisser la paroisse sans fête, il fit construire le chemin de croix, avec ses douze stations, qui se termine par une chapelle renfermant un tombeau qui représente celui du Christ. Au début, les soldats romains portaient des uniformes de l'armée napoléonienne, anachronisme qui amusait les visiteurs.
L'ancienne halle, construite au début du XVIIe siècle, Henri IV étant roi de France, se trouve
dans la Ville, Il ne reste plus que les arcades de la façade. Elle a été désaffectée et en partie détruite. Aujourd'hui, on y trouve le bureau du tourisme et le foyer rural. Un étage a été ajouté, dans lequel se trouvent la mairie et la poste. Sur des cartes postales anciennes, datant du début du siècle, on peut la voir telle qu'elle était au XVIIe s. Sur des pierres de la façade, sont gravées des sentences : "Adore Dieu, honore le Roy" ; "Un seul dieu tu adoreras et aimeras et ton prochain come toy mesme". Sur la façade d'autres maisons, sont gravés des dates, des noms, des sentences. Ainsi celle-ci, sur une pierre de l'ancienne recette buraliste, près de l'église :
"Qui bien se regarde bien se connaît qui bien se connnaît peu s'estime Dieu nous bénisse VV Louis XVI notre roi 1784". Dans un mur de la petite place, devant le cimetière, on peut lire, gravé sur une pierre, le fameux quatrain, dans lequel le poète qui l'a composé lance un défi au torrent du Bouchet : "Boucher // Si mon pied ne sebranle pas // Ma tête ne te craint pas // J'ai qatre toises sous moy // Je me moque de toy".
Hameaux d’Abriès : Le Villard, le Tirail, le Malrif
Sur l'Adroit, le sentier de grande randonnée (GR 58, variante du GR 5, qui traverse l'Europe des Pays-Bas à Nice) suit le chemin de croix.
Au-delà, sur la droite, à 1809 m d’altitude, le hameau du Villard en ruines. En 1783, selon l'Abbé Albert, y vivaient dix-sept familles.
Un peu plus loin, vers l'ouest, le hameau du Tirail (1956 m), en ruines aussi, construit près de la chapelle Sainte Elisabeth.
Le GR 58 passe devant une chapelle consacrée à Notre Dame des Sept Douleurs, puis traverse le hameau de Malrif (Malriou en dialecte queyrassin), nom qui signifie "mauvais ruisseau" ou "mauvaise vallée" (de fait, la vallée étroite est orientée Nord-Sud), à 1790 m, en ruines, avec une chapelle consacrée à Sainte-Marguerite.
Au-delà, le sentier suit le torrent jusqu'aux bergeries des Bertins. La rive droite est abrupte. La crête du Serre de l'Aigle sépare la vallée de Malrif de celle de Lombard, sur la commune d'Aiguilles. La rive gauche est couverte de quelques forêts et de vastes alpages. Aux Bertins, le sentier bifurque. A gauche, il conduit aux trois lacs Malrif (2578 m), d'où l'on a une belle vue sur le Mont Viso et d'où on peut continuer vers Lombard et Aiguilles (c’est l’étape pédestre reliant Aiguilles à Abriès du tour du Queyras) ou bien gravir le Pic de Malrif (2900 m). A droite, il s'élève en direction du col de Malrif (2860 m), puis de Cervières dans le Briançonnais. Du col, il est possible de faire l'ascension du Grand Glaiza (3292 m) en suivant, vers le nord, la crête des eaux pendantes.
Une légende est attachée au Clot des Masques, lieu réputé sabbatique. Un jeune homme, qui épiait trois jeunes filles de La Gasque (hameau de la vallée du Bouchet), les entendit prononcer une formule magique, puis les vit disparaître dans la cheminée. A son tour, il répéta la formule et se retrouva dans la montagne au milieu de danseurs velus. Des adeptes du sabbat remarquèrent sa présence. Tout cessa. Les sorciers s'évanouirent dans les airs. Horrifié, le jeune homme revint en courant à Abriès.
Dans l’alpage, au bas du col de Malrif, la Peyre Soubeyrane, renfermait, croyait-on, des trésors. Elle s'ouvrait une fois par an, pendant le Gloria du jeudi saint, et laissait voir des monceaux d'or.
Hameaux en ruines : Petit Varenc et Grand Varenc.
Autres hameaux : cf. Bouchet (vallée du) et Ristolas.
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