vendredi 2 mars 2007

Age d'or (Dictionnaire historique et culturel)

Age d'or


Quand on étudie l'histoire du Queyras et que l'on essaie de restituer ce qu'ont été les hautes vallées avant la grande crise des années 1830-1860, deux écueils sont à éviter. Le premier consiste à noircir le passé, à forcer la misère dans laquelle auraient vécu les Queyrassins de l'Ancien Régime, à privilégier les seuls événements catastrophiques et les calamités, d'une part ; le second, d'autre part, à croire que, dans le passé lointain, tout était mieux et que les " anciens " vivaient dans un âge d'or, hélas révolu. Autrement dit, il convient de ne pas éviter le Charybde de l'enfer pour heurter le Scylla de l'âge d'or.

C'est ce que n'ont pas toujours évité ceux qui ont raconté l'histoire du Queyras. Selon eux, cet âge d'or, rejeté dans l'Ancien régime, se serait présenté sous trois aspects. Il aurait été ou économique et matériel ou social ou religieux. Le passé lointain du Queyras n'était pas aussi noir qu'on l'a cru et dit, même s’il n'était pas nécessairement rose. La prospérité économique relative, avérée et démontrée, ne doit pas appeler et accréditer le mythe de l'âge d'or, qui serait sans doute aussi trompeur, sinon plus, que de croire que le Queyras, au cours de son histoire, n'a connu que des successions de calamités. Pierre Isnel, dans la préface de l'admirable Queyras qu'il a écrit, dans les années 1930, avec J Tivollier, est près d'embellir le passé. Cela peut se comprendre si l'on se rappelle le contexte. Au moment où il écrit, dans les années 1930, la situation des hautes vallées, saignées par l'hécatombe de 1914-1918, est dramatique et l'avenir incertain. Ainsi, il affirme, de façon quelque peu aventurée, car le bonheur, par nature, n'est ni mesurable, ni quantifiable : " Sous beaucoup de rapports, nos devanciers étaient dans l'ensemble plus heureux que nous ".

Mme Harriet Rosenberg est une anthropologue américaine, auteur de A Negociated World, qui a étudié l'histoire d'Abriès du XVIe au XVIIIe s. Elle n'est pas loin non plus de verser dans le même travers qui consiste à idéaliser la société queyrassine d'Ancien Régime. L'idéologie qui inspire cet auteur est à la fois rousseauiste, libertaire et anti-centralisatrice. Elle admire l'organisation sociale particulière de l'escarton qui garantissait l'autonomie de chaque communauté, en même temps qu'elle aurait favorisé les solidarités communautaires, ce dont les archives conservent la mémoire. Elle n'est pas loin de considérer cette société disparue (de fait, on peut regretter qu'elle ait disparu) comme une sorte d'utopie, conviviale et très subtilement élaborée ou " négociée " par tous, laquelle, à la différence des autres utopies, qui sont apparues dans notre pays au cours des deux derniers siècles, a eu le mérite d'être effectivement réalisée.
L'abbé Pierre Berge, lui, diffuse, dans sa Monographie de Saint-Véran, une autre utopie, non pas économique, ni sociale, ni politique, mais religieuse. C'est l'utopie chrétienne. De son point de vue, le Queyras aurait été conforme à ce que le christianisme évangélique était (ou aurait été) à ses origines : " Si tout est primitif dans le logement, au point de rappeler le patriarche Job sur son fumier, quelque chose de la vie sainte des patriarches survit ici dans le respect des parents et des grands-parents, dans la prière avant et après les repas, la prière en commun le soir, les neuvaines des défunts, les deuils avec l'eissuail, le respect des personnes âgées, toujours appelées " ounclo " ou " tanto ", dans les corvées gratuitement faites pour les familles pauvres ou éprouvées, dans la répartition faite entre les habitants d'un quartier d'une bête estropiée dans le pâturage (...) L'esprit est profondément chrétien ".

Pour éviter ce double écueil - l'âge d'or du passé lointain opposé aux temps difficiles du présent et le passé éloigné idéalisé contrastant avec l'image d'un passé récent désespérant -, il faut garder présente à l'esprit l'idée (et aujourd'hui, de nombreux hommes en font l'expérience ou amère ou heureuse) qu'un pays ne connaît pas nécessairement une situation économique florissante ad vitam aeternam, que rien n'est plus fluctuant ou relatif que la pauvreté ou la prospérité, que l'organisation de la société, que la foi des populations. C’est sans doute ces vicissitudes que les Queyrassins ont connues au cours de l'histoire.

0 commentaires: