mercredi 22 août 2007

Escarton (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)



Escarton (Grand Escarton, escarton, communauté)

Le nom escarton dérive du vieux verbe escarter, lequel vient du latin populaire *exquartare, qui signifiait " partager en quatre ", " écarteler ". Il a donné le vieux verbe escartonner, qui signifie " répartir ". Il faut comprendre : " répartir les taxes et les impôts ". L'escarton est l'unité administrative où sont réparties entre les communautés ou universités et, à l'intérieur des communautés, entre les différentes familles qui les composent, les obligations contractuelles, c’est-à-dire, dans le Queyras, celles qui ont été inscrites dans la Charte de 1343, et toutes les charges, fiscales ou autres, qui incombent à la population. Le 23 décembre 1644 , " en suite des anciennes coutumes observées en ceste vallée, les consuls ont conclu de s’assembler, mardi prochain, au Château, pour faire l’escarton des charges de la présente année ", c’est-à-dire pour répartir les impôts entre les communautés et, dans chaque communauté, entre les différentes familles qui la composent Les escartons équivalent à ce que, dans le reste du Dauphiné, on appelle mandement ou unité du point de vue féodal, administratif et fiscal.

L'escarton du Queyras
Dans le Queyras de l'Ancien Régime, les libertés publiques s'exerçaient dans le cadre de l'escarton, composé de sept communautés, correspondant aux sept communes actuelles : Abriès, Aiguilles, Arvieux, Château-Ville-Vieille, Molines, Ristolas, Saint-Véran. Le secrétariat a été établi à Ville-Vieille, village de la vallée du Guil, situé à peu près à égale distance des communautés les plus éloignées.


Le Grand Escarton
Pendant plusieurs siècles, jusqu'en 1713, ont existé cinq escartons dans le Dauphiné, puis dans le Royaume de France, celui de Briançon, du Queyras, et trois escartons, qui en 1713 ont été rattachés au Piémont, puis en 1860 au Royaume d'Italie : Doire Ripaire (Oulx), Pragela (en italien, Pragelato) ou Val Cluson (Val Chiusone), Château-Dauphin (Casteldelfino). Réunis ensemble, ces cinq escartons formaient le Grand Escarton, dont le siège était à Briançon.

Une république des escartons ?
Depuis un siècle, les auteurs queyrassins reprennent les hypothèses émises au XIXe s par le juriste Fauché-Prunelle, selon qui le Queyras, en adhérant en 1343 à une charte créant une confédération de cinq hautes vallées (Briançon, Queyras, Oulx, Château-Dauphin, Pragelas), dite du Grand Escarton, aurait formé une sorte de république, autonome et démocratique, qui continuerait les institutions des anciens municipes gaulois ou gallo-romains.
Les travaux récents, en particulier ceux de Henri Falque-Vert, permettent de relativiser ou même d'infirmer cette belle et heureuse vision. Déjà, en 1282, la communauté d'Abriès avait obtenu du Dauphin une charte de franchise, dont l'objet principal a été de libérer les habitants de l'arbitraire de la taille, en la rendant fixe (la taille était une taxe pesant sur les personnes, dont le montant et la périodicité étaient laissés à la " merci ", c’est-à-dire au bon plaisir, du Dauphin).
De plus, il semble que la charte de 1343 n'ait pas suscité beaucoup d'enthousiasme dans les trois hautes vallées du Queyras, de Pragelas et de Château-Dauphin. Les communautés de Château-Dauphin ont émis des réserves. 18 délégués seulement représentant les 37 communautés du Grand Escarton étaient présents à Beauvoir en Royans où la Charte a été signée. Le Queyras n'a envoyé qu'un seul délégué ; Pragelas (ou Valcluson) et Château-Dauphin (ou haute vallée Varaita), aucun.
Les 17 délégués représentaient les communautés de Briançon et celles d’Oulx (ou vallée de la Doire Ripaire), les deux mandements ou escartons les plus prospères, qui se trouvaient dans la zone d'influence des foires de Briançon. Ce sont les marchands de cette ville et la bourgeoisie naissante qui ont joué un rôle déterminant dans la négociation, pas les paysans éleveurs des hautes vallées.
Selon Fauché-Prunelle, cet Escarton serait une résurgence d'anciennes associations gauloises ou romaines. La thèse n'a pas de vraie validité. Ces communautés ont été soudées par les lourdes charges fiscales que le pouvoir féodal faisait peser sur elles, par la géographie, par une administration tatillonne, par des modes de vie identiques, par les vastes mouvements de transhumance, par le rôle déterminant du marché de Briançon et les concessions du Dauphin d'alors, Humbert II, ont fait l'unité politique de ces communautés divisées par les conflits de voisinage ou d'intérêt.
Les libertés que le Dauphin a concédées et que les habitants ont achetées, étaient souvent acquises depuis longtemps. Il en est ainsi le droit donné aux communautés d'élire leurs représentants, syndics, mansiers et procureurs. Or, au cours de l'enquête de 1265, les universitates (ou communautés) avaient choisi ou élu leurs représentants. Les mansiers étaient chargés dans le manse (correspondant au terroir d'un hameau ou d'un quartier de village) de répartir entre les familles l'impôt qui pesait sur le terroir et qui était payé collectivement.
La " pleine liberté d'administration locale du pays par le pays ", accordée en 1343 et qui fonde la prétendue république du Grand Escarton, s'est en fait forgée au fil des ans dans la communauté fiscale du manse, celle des voisins d'un même hameau ou d'un même quartier. Il en va de même de la politique de protection de la forêt que la Charte établit. C'était en fait une vieille revendication des paysans qui étaient persuadés à juste titre que le déboisement rendrait impossible toute survie dans les hautes vallées. Il en est ainsi du titre " affranchis et bourgeois " accordé aux habitants. Il signifiait seulement qu'ils étaient libérés de la taille arbitraire et soumis à la taille fixe. Les gens d'Abriès et tous les paysans aisés avaient obtenu cette franchise avant que la Charte ne soit signée.
Les 12000 florins qui représentaient le montant des franchises achetées par les habitants correspondaient en fait au total des impôts prélevés chaque année dans les 37 communautés du Grand Escarton (11723 florins en 1339). Pourquoi le Dauphin a-t-il concédé ces libertés ? La raison déterminante est économique : en 1343, le Dauphin croule sous les dettes. La deuxième raison tient aux changements de frontière qui affectent le Dauphiné : au début du XIIIe s, c'est un Etat montagnard et alpestre. En 1282, l'accession au pouvoir des barons de la Tour du Pin, en élargissant le Dauphiné, en a fait glisser le centre vers l'avant-pays rhodanien, plus riche. Les hautes vallées, que le Dauphin contrôle parfaitement et qu'il opprime (plus de 50% de la richesse produite par les paysans sont prélevés par le pouvoir), perdent donc de leur intérêt politique et économique. La preuve en est que, avant 1339, Humbert II envisageait de vendre la future confédération du Grand Escarton au Pape, qui, ayant diligenté une enquête, a refusé l'offre, après avoir pris conscience qu'il ne ferait pas une bonne affaire. Faute d'acheteur, Humbert II a donc proposé aux communautés d'inscrire dans une Charte, en échange d'argent frais, une partie des libertés dont jouissaient déjà ces communautés. Il n'y a donc rien eu de " républicain " ni de " démocratique " dans ces marchandages féodaux.

2 commentaires:

Cyrille a dit…

Bonjour,
je ne vous contredirais pas quand vous critiquez sur ce très bon blog de l'histoire du Queyras le terme "République des Escartons". Bien sûr Fauché-Prunelle a créé cette appellation cependant ce sont les journalistes qui l'ont médiatisé à outrance. En 1343 l'Escarton de Pragelato n'existait pas, il a été crée lors des Guerres de religion.
Bien cordialement,
Cyrille
http://escarton-oulx.com

JGL a dit…

Vous avez raison. C'est devenu une sorte de "mythe" médiatique.
Très cordialement