Céréales. Démographie et agriculture
Il est éclairant d'établir des corrélations entre la forte démographie du Queyras au début du XIXe s et la place importante qu'occupait alors dans l'économie des hautes vallées la culture des céréales, laquelle exige, en l'absence de machines et étant donnés le relief et le climat, beaucoup de travail et une nombreuse main d'oeuvre.
La forte démographie a-t-elle maintenu la culture des céréales ? Le fait est que la superficie cultivée en céréales (seigle, avoine, orge, avec jachère un an sur deux ou sur trois), alors que les céréales résistent mal à la haute altitude, aux gelées précoces, à la froidure de la fin du printemps, à la sécheresse persistante d'été, était en 1836 de 1682 ha, les champs cultivés montant jusqu'à 2200 m. En 1882, V-A Malte-Brun dans le chapitre consacré aux Hautes-Alpes de La France illustrée, a vu dans la vallée du Guil entre Château-Queyras et Ville-Vieille "des champs où le lin, l'orge, l'avoine et le seigle viennent à une très grande hauteur". En 1939, les céréales n'étaient plus cultivées que sur 171 ha. Aujourd'hui, elles ont quasiment disparu du paysage queyrassin.
On a du mal à imaginer en cette fin de siècle la masse d'efforts, de travail, de préparation que demandaient ces cultures. Les labours étaient faits à la pioche, à la houe ou bien à l'araire (dont le soc de bois était muni d'une pointe de fer). Semé à la fin du mois d'août (à la Saint-Barthélémy, le 24), le seigle était moissonné l'année suivante, à la mi-septembre, avant les premières gelées d'automne, alors qu'il n'était pas tout à fait mûr. Puis il était exposé sur les balcons des fustes pour achever de mûrir au soleil. La moisson se faisait au fléau. Les champs devaient être fumés au printemps et irrigués pendant tout l'été. De toute évidence, les rendements étaient très faibles. Raoul Blanchard, le célèbre géographe auteur d'une véritable somme intitulée Les Alpes Occidentales (12 vol, Artaud, 1937-1956), écrit : "Un quintal de grain exige dans le Queyras sept jours et demi de travail alors qu'il ne demande qu'une part de journée dans une bonne terre de la plaine, cultivée à la machine. Dans ces conditions, le maintien des céréales est une véritable monstruosité" (cité par le Général Guillaume, in Le Queyras, 3e éd., p 153).
L'importance prise par les céréales est-elle due à l'accroissement de la population ? Sans doute. Comme la base de la nourriture humaine était le seigle et que la population augmentait, il convenait de produire chaque année plus de seigle pour la nourrir, quitte à augmenter la somme de travail à fournir, les enfants étant de plus en plus nombreux dans chaque famille pour assumer toutes ces tâches. Ou bien, c'est la culture des céréales qui, parce qu'elle exige une main d'oeuvre nombreuse, est à l'origine du fort accroissement de la population.
De fait, si on compare le niveau atteint par la population des années 1970 dans ces communes (entre 200 et 300 habitants chacune, sauf à Ristolas) et la surface agricole utilisée dans chacune d'elles (entre 200 et 360 ha) (cf. le tableau donné par le Général Guillaume, Le Queyras, op. cit., p 157), on constate qu'un équilibre a fini par s'établir entre la surface agricole utile, restreinte et qui ne peut plus s'accroître d’une part et d'autre part, la population, comme si les Queyrassins avaient compris (sans qu'ils l'explicitent jamais) qu'au début du XIXe s., ils étaient trop nombreux pour vivre décemment dans leurs hautes vallées, que certains ne pourraient survivre sur des surfaces exploitables exiguës qu'à la condition expresse que d'autres leur laissent la place et que, à mesure que des terres se libéraient, l'élevage devait peu à peu supplanter la culture des céréales.
Tout s'est passé comme si, au fil des ans, les Queyrassins avaient ajusté eux-mêmes leur population aux réalités, foncières et physiques, de l'économie agro-pastorale.
samedi 31 mars 2007
mardi 27 mars 2007
Ceillac (Dictionnaire historique et culturel)
Ceillac
Du point de vue géographique, la vallée de Ceillac ressemble par son cloisonnement aux vallées de la rive gauche du Guil, à savoir celle de La Monta et l’Echalp, celle Ségure, celle des Aigues Agnelle et Blanche, les vallées de la rive droite étant moins profondes et encaissées. Orientée ouest-est-sud-est, elle est séparée des autres vallées par des montagnes élevées : à l’Ouest, de Guillestre et de Vars, par le sommet de Cugulet (2517 m), le Pic d’Escreins (2736 m), la main de Dieu (2915 m), le pic de la Font Sancte (3387 m) ; au sud-est, de la vallée de l’Ubaye, par le Longet (2969 m), le Peouvou (3223 m), la Roche Noire (3129 m) ; au nord, de la vallée des Aigues (Molines et saint-Véran), par le pointe des Arvers (3090 m) et la pointe des Marcelettes (2910 m). La vallée du Cristillan et celle de son affluent, le torrent du Mélézet, ajoutent un double fossé à ces barrières montagneuses.
Ceillac n’a jamais fait partie du Queyras historique et n’a donc pas participé aux institutions de l’escarton. Avec les communautés de Guillestre et de Risoul, la communauté formait, dans le Dauphiné, puis dans le Royaume de France, un mandement (ou unité administrative), dont le fonctionnement était proche de celui de l’escarton (cf. " chartes de libertés " et " escarton "). Il dépendait de l’archevêché d’Embrun et a été imperméable au XVIe siècle aux thèses de la Réforme. D’un point de vue administratif, quand le département des Hautes-Alpes était divisé en trois arrondissements (Gap, Embrun, Briançon ; il n’y en a plus que deux : Gap et Briançon), Ceillac relevait de l’arrondissement d’Embrun, alors que les communes du Queyras relevaient de celui de Briançon. Du point de vue politique, elle n’est pas incluse, comme les autres communes du Queyras, dans le canton d’Aiguilles, mais dans celui de Guillestre.
Les auteurs queyrassins hésitent donc à rattacher Ceillac au Queyras. Dans Le Queyras, publié en 1938, J. Tivollier et P. Isnel consacrent une demi page très succincte à Ceillac (op. Cit., p 33). La voici : "Après la Maison-du-Roi, la route franchit le torrent du Cristillan venu de la vallée de Ceillac qui s'ouvre à droite. Intéressante à visiter à divers titres, cette vallée offre une variété de sites remarquables. Ceillac est situé à 1.660 mètres d'altitude, 14 kilomètres de Guillestre; la route est maintenant accessible aux automobiles, elle suit une gorge étroite et très pittoresque pour atteindre une plaine, bassin alpestre très caractéristique, au bout de laquelle est situé Ceillac. On y visite l'église qui date de 1501 et celle de Sainte-Cécile au clocher à flèche, entre Ceillac (la Ville) et le hameau de la Clapière qui existait déjà au XIVe siècle. A Ceillac, la vallée bifurque : à droite, le vallon du Mélézet avec de jolies prairies, une cascade, la Pisse ; à visiter surtout le lac de Sainte-Anne au pied de la route de la Font-Sancte (3.370 m.) et de son glacier, lieu de pèlerinage, le 26 juillet, des paroisses de Maurin (Basses-Alpes) et de Ceillac. Par les cols d'Albert, Tronchet (2.666 m.), Girardin ou Ladoux (2.699 m.), on passe dans la vallée de l'Ubaye, sur Maurin. A gauche, le vallon de Cristillan remonte vers le nord-est; par un sentier muletier, on se rend, du hameau du Villard, par le col de Fromage (2.305 m.), à Château-Queyras et à Molines et des chalets de Rabinoux, par le col des Estronques (2.649 m.), à Saint-Véran. A l'extrémité du vallon, les cols de Cristillan, de Closis et de la Cula, passages élevés, permettent de passer dans la haute Ubaye". Les deux auteurs se contentent de renvoyer les lecteurs qui seraient curieux de lire une véritable étude sur Ceillac à un ouvrage de J. Tivollier, Monographie de Ceillac, (Gap, Jean et Peyrot, 1926).
Pourtant, plusieurs raisons de fond justifient que la commune de Ceillac soit rattachée au Queyras. Ces raisons sont géographiques et géologiques. Le torrent du Cristillan, qui a creusé dans les calcaires la large vallée de Ceillac, est un affluent du Guil, dans lequel il se jette au niveau de la Maison du Roy. De fait, elle se trouve dans le bassin du Guil, qui définit aussi le Queyras et en détermine les limites occidentales (cf. articles "délimitations"). Les calcaires dont elle est formée se retrouvent dans la Combe du Queyras, dans les gorges du Guil et sur une partie de la commune d’Arvieux. Il existe aussi des raisons économiques, culturelles et humaines pour rattacher, en dépit de l’histoire, Ceillac au Queyras. Pendant des siècles, ses habitants ont vécu de la même économie agro-pastorale que ceux de Saint-Véran, de Ristolas ou d’Arvieux. Les problèmes qu’ils y affrontent sont identiques : calamités (dont la crue de juin 1957), dépeuplement depuis 1831, crise de l’agriculture de haute montagne, renouveau dû au tourisme. Enfin, les habitants de Ceillac ont voulu, avec autant d’ardeur (peut-être plus ardemment) que les Queyrassins, " moderniser " leur vallée pour effacer le désastre de 1957. C’est de Ceillac - grâce à M. Philippe Lamour - qu’est venue l’idée du SIVM, des SICA Habitat rural et Sports, et aussi du Parc Naturel Régional, sans lesquels le Queyras ne serait peut-être pas devenu aujourd’hui ce qu’il est.
A l’opposé de J. Tivollier et P. Isnel, le général Guillaume n’hésite pas à rattacher Ceillac au Queyras (cf. Le Queyras, "Un cas particulier : Ceillac", pp. 132-137) et à l’étudier en même temps que les sept autres communes, en avançant à peu près les mêmes arguments que ceux que nous avons exposés ci-dessus. Aujourd’hui, avec la création d’institutions communes à Ceillac (et aussi Guillestre, Vars, Eygliers, pour ce qui est du Parc Naturel Régional) et aux communes du Queyras historique, telles que le SIVM, les SICA, le Parc Naturel Régional, le sentier de grande randonnée ou GR 58, qui permet de faire le tour du Queyras, l’Office de Promotion du Queyras, le débat est définitivement tranché : la volonté des uns et des autres a fait de Ceillac une commune du Queyras, au point que, parfois, la commune se fait appeler "Ceillac-en-Queyras".
Histoire
Le nom de Ceillac apparaît pour la première fois dans des manuscrits anciens au VIIIe siècle sous la forme latine de " Salliaris ". En 1118, le pape Gélase accorda aux Bénédictins de Saint-André-de-Villeneuve les églises de Guillestre, Risoul et Ceillac. Il existe une légende, suivant laquelle Ceillac aurait été créé au XIIIe s par des réfugiés de Rame chassés par les inondations de la Durance.
Ceillac a toujours eu et a gardé des relations fortes et étroites avec Guillestre, même en hiver, quand la circulation des personnes et des biens était rendue difficile par l’état des chemins. Guillestre était le marché le plus proche. Les Ceillaquins allaient y vendre leurs produits, d’autant plus volontiers qu’ils possédaient et y possèdent encore des terres, des celliers et des maisons, même des vignes.
"Chaque famille cultivait un bout de vigne à Gaboyer, à Eygliers en particulier. Les hommes descendaient en mars et passaient de nombreuses journées à tailler, piocher, labourer ; on revenait ensuite sulfater, soufrer, sarcler... Puis, début octobre (...), c’était la vendange (...). On chargeait les "cornues", les paniers et on se rendait à la vigne (...). Pendant une année, ce petit vin léger, si léger, désaltérait la famille. Lorsque parfois, en s’excusant, on l’offrait à un visiteur, on précisait que c’était "du nôtre", ce qui signifiait bien sûr que ce n’était pas un grand cru, mais que quand même, on n’en était pas trop mécontent !" (Céleste Fournier, Là-haut sur la montagne... Ceillac, Ed. Jeanne Laffite, Marseille, 1982, pp. 22-24).
Longtemps, les deux communes ont eu des intérêts communs, appartenant au Moyen Age et jusqu'à la Révolution au même mandement (aujourd’hui, au même canton). Même après la Révolution, les forêts et les pâturages de montagne étaient possédés en commun, l’indivision ne prenant fin qu'en 1864. L’archevêque d'Embrun y rendait la justice. Ceillac et Guillestre payaient les mêmes impôts, que les Ceillaquins jugeaient trop élevés et qu’ils essayèrent de réduire en intentant un procès à l'archevêque. De même que le Dauphin qui vendit ses droits aux Queyrassiens (cf. article "charte de 1343"), l’archevêque d'Embrun les afferma, à la fin du XVle siècle (cens, tâches, alpages, etc.) à des particuliers de Ceillac d'abord, à la communauté ensuite.
De 1810 à 1846, Ceillac a eu pour maire Joseph A. Fournier, un homme cultivé, né en 1769 comme Napoléon Bonaparte, dont il a adopté en partie le costume (cf. la reproduction du portrait en pied dessiné par E. Guigues dans Le Queyras du Général Guillaume, p 286). Lettré (il parlait latin) et cultivé, il a impressionné si fortement ses contemporains que son souvenir est resté vivace dans la mémoire collective. De lui, Céleste Fournier écrit : "Au XIXe s., sous le règne du fameux maire Fournier, tout le conseil municipal était, paraît-il, capable de soutenir une brillante conversation en latin, et la langue de Cicéron était maniée avec une incroyable facilité par des gens que l’on eût volontiers imaginés totalement analphabètes" (Là-haut sur la montagne... Ceillac, op. cit. p. 29). Philippe Lamour lui a consacré un livre.
Dans son histoire (lire de J. Tivolier, Monographie de Ceillac, 1926), Ceillac a connu les mêmes vicissitudes que les communes du Queyras historique : crues, incursions de troupes ennemies, épidémies, incendies. En 1691, des armées ennemies (la vallée voisine de l’Ubaye appartenait alors à la Savoie, en guerre larvée contre la France) détruisirent le village et y incendièrent 120 maisons. En 1738, au cours d’un nouvel incendie, accidentel celui-là, il y eut 70 maisons détruites et 5 morts. En 1884, nouvel incendie : 58 maisons et des troupeaux détruits par les flammes. En juin 1957, crue du Cristillan et du Mélézet, que Mme Céleste Fournier raconte dans Là-haut sur la montagne... Ceillac (op. cit. pp. 9-17, illustré de photos du village dévasté par les eaux) : "Grondant à travers le village, (les eaux) se ruaient à l’assaut des maisons, emportant comme fétu de paille les troncs de bois qui devaient les arrêter, éventrant les portes, commençant à emplir les étables, les caves, les cours. On avait eu juste le temps de saisir quelques hardes, de se jeter un sac sur les épaules, en guise d’imperméable, de pousser devant soi vaches et veaux, pour s’enfuir à travers champs vers le hameau de La Clapière qui, lui, ne risquait pas d’être atteint. (...) Chaque jour pourtant, on se dirigeait, impuissant, vers le chef-lieu que les eaux encerclaient et dévastaient. Un bras du Cristillan abandonnant pierres, arbres, graviers dans les meilleurs terres cultivables, contournait le village par la droite. Sur la rive gauche, le Cristillan inondait toutes les prairies et avait finalement opéré la jonction avec le torrent du Mélézet. Avec une violence extrême, les eaux se répandaient à travers le village, sans épargner une seule maison. Pendant dix jours, le torrent entra et sortit des habitations, laissant derrière lui une impressionnante hauteur de vase d’où parfois émergeait la tête d’un lapin ou la crête d’une poule. Il n’y avait plus ni rue principale ni ruelles adjacentes, mais seulement une montagne de sable, de bois, de blocs énormes".
Ceillac connaît depuis des siècles les mêmes phénomènes démographiques que les autres communes du Queyras. Après avoir compté près de 1000 habitants au XVIIIe s, Ceillac n’en avait plus 202 en 1962. Depuis 1962, la population augmente rapidement. Les hameaux des vallées du Cristillan et du Mélézet, abandonnés pour la plupart dans la première moitié de ce siècle, commencent à revivre pendant la belle saison. Au recensement de 1982, Ceillac comptait 292 habitants. Le territoire de la commune, traditionnellement vouée à l’élevage ovin, est un peu plus vaste que celui de Ristolas, 8775 ha contre 8335 ha à Ristolas, la plus étendue des communes du Queyras historique. La prospérité dépend désormais du tourisme. Sous l’impulsion de Philippe Lamour, maire de 1965 à 1983, Ceillac a adhéré au S.I.V.M. du Queyras. Elle s’est pourvue d’équipements destinés à accueillir les touristes : remontées mécaniques, hôtels, gîtes, campings, parkings, sentiers balisés, meublés (cf. article "tourisme").
La Ville
Le chef-lieu en est la Ville, bâtie sur les bords du Cristillan, au confluent de celui-ci et du torrent du Mélézet, au centre d’une plaine assez large et fertile, qui a été longtemps cultivée avec soin. Au Moyen Age, les Ceillaquins vivaient à la Clapière (22 familles y vivaient encore, selon l’abbé Albert, en 1783), hameau bien exposé au soleil et à l’abri des crues. La population augmentant, les Ceillaquins construisirent la Ville actuelle au confluent du Cristillan et du Mélézet, dans une zone inondable, où les crues sont d’autant plus redoutables que le Cristillan draine les eaux d'un vaste bassin en partie déboisé.
Après la crue de juin 1957, il fut décidé de construire un nouveau village à l’Ochette, à proximité de la Clapière. Mais à peine les maisons de la Ville déblayées, les Ceillaquins s'y installèrent de nouveau, confiants dans l’efficacité des importants travaux effectués pour endiguer le Cristillan et régulariser son cours.
L’architecture (cf. article "habitat groupé")
Les maisons, presque toutes en pierres, vastes et massives, sont différentes des autres maisons queyrassines. Il y a peu d’ouverture sur la rue ; les maisons s’ouvrent sur une cour intérieure. Le rez-de-chaussée, en partie enterré, est voûté, accueille l’étable, les caves, quelques pièces ; au-dessus, les immenses volumes sont réservés au stockage du fourrage. Les toits sont en bardeaux de mélèze, en lauzes ou en tôles.
L’église est consacrée à Saint-Sébastien (la cérémonie de consécration a eu lieu en 1542), qui donne sur une place sur laquelle sont érigés un calvaire et une fontaine. La construction a commencé à la fin du XVe siècle ; le linteau de la porte principale porte la date de 1501. A l’intérieur, nombreuses fresques et décorations, qui témoignent d’une relative prospérité des habitants d’alors. A l’extérieur, un beau cadran solaire. L’inscription latine peut être traduite ainsi : "Que le Créateur (conditor : "fondateur") bienveillant (mansuetus) t’accorde (donet tibi) une vie heureuse (horam haustam ou "heure heureuse"). Toi veille à être prêt à la dernière heure". A côté, chapelle des Pénitents.
Hameaux
Chalets d’Aval, 3 km avant la Ville et à l’entrée de la vallée, répartis en deux groupes, l’Ubac et l’Adroit. Chapelle consacrée à Sainte Marie.
La Clapière. On y trouve l'église la plus ancienne de la commune, consacrée à Sainte-Cécile, et qui existait en 1346.
L’Ochette : construit après les inondations de 1957.
Dans la vallée du Cristillan et dans celle du Mélézet, les hameaux sont construits sur l’adroit. Chaque famille de Ceillac y possédait un chalet d’alpage. Le Villard (1820 m) : chapelle Saint-Barbe ; Le Tioure (1850 m) : détruit par une avalanche en 1979 ; Rabinoux (1900 m) : chapelle Saint Ours ; Les Chalmettes (1950 m) : une dizaine de chalets, chapelle Saint-Roch ; La Rua ; Le Serre (1950 m) ; Le Rioufenc (2040 m) : chapelle Saint-Pierre ; Le Bois Noir (2086 m) : chapelle Saint Jean-Baptiste.
Dans la vallée du Mélézet, où se trouvent les pistes de ski, les hameaux sont désormais habités à l’année. Le Pied du Mélézet (1702 m) : chapelle Saint Bernardin ; la Cime du Mélézet (1822 m) : chapelle Saint-Michel ; La Riaille (1959 m) : chapelle Sainte-Marie-Magdeleine.
Les sentiers balisés (aujourd’hui des GR, GR5 et GR 58) sont nombreux. Ils relient Ceillac à Arvieux, Les Escoyères, Montbardon, Château-Queyras par les cols Bramousse (2251 m) et Fromage (2270 m) ; à Molines et Saint-Véran par le col des Estronques (2649 m) ; à la vallée de l’Ubaye et Maurin, dans les Alpes de Haute-Provence, par les cols Tronchet (2656 m) et Girardin (2706 m).
Les auteurs qui traitent ou ont traité de Ceillac sont Jean Tivollier, Philippe Lamour et Mme Céleste Fournier. Pour ce qui est des traditions et de la vie quotidienne "d’autrefois", les meilleurs ouvrages sont ceux de Mme Céleste Fournier. Cf. article "écrivains du Queyras".
Du point de vue géographique, la vallée de Ceillac ressemble par son cloisonnement aux vallées de la rive gauche du Guil, à savoir celle de La Monta et l’Echalp, celle Ségure, celle des Aigues Agnelle et Blanche, les vallées de la rive droite étant moins profondes et encaissées. Orientée ouest-est-sud-est, elle est séparée des autres vallées par des montagnes élevées : à l’Ouest, de Guillestre et de Vars, par le sommet de Cugulet (2517 m), le Pic d’Escreins (2736 m), la main de Dieu (2915 m), le pic de la Font Sancte (3387 m) ; au sud-est, de la vallée de l’Ubaye, par le Longet (2969 m), le Peouvou (3223 m), la Roche Noire (3129 m) ; au nord, de la vallée des Aigues (Molines et saint-Véran), par le pointe des Arvers (3090 m) et la pointe des Marcelettes (2910 m). La vallée du Cristillan et celle de son affluent, le torrent du Mélézet, ajoutent un double fossé à ces barrières montagneuses.
Ceillac n’a jamais fait partie du Queyras historique et n’a donc pas participé aux institutions de l’escarton. Avec les communautés de Guillestre et de Risoul, la communauté formait, dans le Dauphiné, puis dans le Royaume de France, un mandement (ou unité administrative), dont le fonctionnement était proche de celui de l’escarton (cf. " chartes de libertés " et " escarton "). Il dépendait de l’archevêché d’Embrun et a été imperméable au XVIe siècle aux thèses de la Réforme. D’un point de vue administratif, quand le département des Hautes-Alpes était divisé en trois arrondissements (Gap, Embrun, Briançon ; il n’y en a plus que deux : Gap et Briançon), Ceillac relevait de l’arrondissement d’Embrun, alors que les communes du Queyras relevaient de celui de Briançon. Du point de vue politique, elle n’est pas incluse, comme les autres communes du Queyras, dans le canton d’Aiguilles, mais dans celui de Guillestre.
Les auteurs queyrassins hésitent donc à rattacher Ceillac au Queyras. Dans Le Queyras, publié en 1938, J. Tivollier et P. Isnel consacrent une demi page très succincte à Ceillac (op. Cit., p 33). La voici : "Après la Maison-du-Roi, la route franchit le torrent du Cristillan venu de la vallée de Ceillac qui s'ouvre à droite. Intéressante à visiter à divers titres, cette vallée offre une variété de sites remarquables. Ceillac est situé à 1.660 mètres d'altitude, 14 kilomètres de Guillestre; la route est maintenant accessible aux automobiles, elle suit une gorge étroite et très pittoresque pour atteindre une plaine, bassin alpestre très caractéristique, au bout de laquelle est situé Ceillac. On y visite l'église qui date de 1501 et celle de Sainte-Cécile au clocher à flèche, entre Ceillac (la Ville) et le hameau de la Clapière qui existait déjà au XIVe siècle. A Ceillac, la vallée bifurque : à droite, le vallon du Mélézet avec de jolies prairies, une cascade, la Pisse ; à visiter surtout le lac de Sainte-Anne au pied de la route de la Font-Sancte (3.370 m.) et de son glacier, lieu de pèlerinage, le 26 juillet, des paroisses de Maurin (Basses-Alpes) et de Ceillac. Par les cols d'Albert, Tronchet (2.666 m.), Girardin ou Ladoux (2.699 m.), on passe dans la vallée de l'Ubaye, sur Maurin. A gauche, le vallon de Cristillan remonte vers le nord-est; par un sentier muletier, on se rend, du hameau du Villard, par le col de Fromage (2.305 m.), à Château-Queyras et à Molines et des chalets de Rabinoux, par le col des Estronques (2.649 m.), à Saint-Véran. A l'extrémité du vallon, les cols de Cristillan, de Closis et de la Cula, passages élevés, permettent de passer dans la haute Ubaye". Les deux auteurs se contentent de renvoyer les lecteurs qui seraient curieux de lire une véritable étude sur Ceillac à un ouvrage de J. Tivollier, Monographie de Ceillac, (Gap, Jean et Peyrot, 1926).
Pourtant, plusieurs raisons de fond justifient que la commune de Ceillac soit rattachée au Queyras. Ces raisons sont géographiques et géologiques. Le torrent du Cristillan, qui a creusé dans les calcaires la large vallée de Ceillac, est un affluent du Guil, dans lequel il se jette au niveau de la Maison du Roy. De fait, elle se trouve dans le bassin du Guil, qui définit aussi le Queyras et en détermine les limites occidentales (cf. articles "délimitations"). Les calcaires dont elle est formée se retrouvent dans la Combe du Queyras, dans les gorges du Guil et sur une partie de la commune d’Arvieux. Il existe aussi des raisons économiques, culturelles et humaines pour rattacher, en dépit de l’histoire, Ceillac au Queyras. Pendant des siècles, ses habitants ont vécu de la même économie agro-pastorale que ceux de Saint-Véran, de Ristolas ou d’Arvieux. Les problèmes qu’ils y affrontent sont identiques : calamités (dont la crue de juin 1957), dépeuplement depuis 1831, crise de l’agriculture de haute montagne, renouveau dû au tourisme. Enfin, les habitants de Ceillac ont voulu, avec autant d’ardeur (peut-être plus ardemment) que les Queyrassins, " moderniser " leur vallée pour effacer le désastre de 1957. C’est de Ceillac - grâce à M. Philippe Lamour - qu’est venue l’idée du SIVM, des SICA Habitat rural et Sports, et aussi du Parc Naturel Régional, sans lesquels le Queyras ne serait peut-être pas devenu aujourd’hui ce qu’il est.
A l’opposé de J. Tivollier et P. Isnel, le général Guillaume n’hésite pas à rattacher Ceillac au Queyras (cf. Le Queyras, "Un cas particulier : Ceillac", pp. 132-137) et à l’étudier en même temps que les sept autres communes, en avançant à peu près les mêmes arguments que ceux que nous avons exposés ci-dessus. Aujourd’hui, avec la création d’institutions communes à Ceillac (et aussi Guillestre, Vars, Eygliers, pour ce qui est du Parc Naturel Régional) et aux communes du Queyras historique, telles que le SIVM, les SICA, le Parc Naturel Régional, le sentier de grande randonnée ou GR 58, qui permet de faire le tour du Queyras, l’Office de Promotion du Queyras, le débat est définitivement tranché : la volonté des uns et des autres a fait de Ceillac une commune du Queyras, au point que, parfois, la commune se fait appeler "Ceillac-en-Queyras".
Histoire
Le nom de Ceillac apparaît pour la première fois dans des manuscrits anciens au VIIIe siècle sous la forme latine de " Salliaris ". En 1118, le pape Gélase accorda aux Bénédictins de Saint-André-de-Villeneuve les églises de Guillestre, Risoul et Ceillac. Il existe une légende, suivant laquelle Ceillac aurait été créé au XIIIe s par des réfugiés de Rame chassés par les inondations de la Durance.
Ceillac a toujours eu et a gardé des relations fortes et étroites avec Guillestre, même en hiver, quand la circulation des personnes et des biens était rendue difficile par l’état des chemins. Guillestre était le marché le plus proche. Les Ceillaquins allaient y vendre leurs produits, d’autant plus volontiers qu’ils possédaient et y possèdent encore des terres, des celliers et des maisons, même des vignes.
"Chaque famille cultivait un bout de vigne à Gaboyer, à Eygliers en particulier. Les hommes descendaient en mars et passaient de nombreuses journées à tailler, piocher, labourer ; on revenait ensuite sulfater, soufrer, sarcler... Puis, début octobre (...), c’était la vendange (...). On chargeait les "cornues", les paniers et on se rendait à la vigne (...). Pendant une année, ce petit vin léger, si léger, désaltérait la famille. Lorsque parfois, en s’excusant, on l’offrait à un visiteur, on précisait que c’était "du nôtre", ce qui signifiait bien sûr que ce n’était pas un grand cru, mais que quand même, on n’en était pas trop mécontent !" (Céleste Fournier, Là-haut sur la montagne... Ceillac, Ed. Jeanne Laffite, Marseille, 1982, pp. 22-24).
Longtemps, les deux communes ont eu des intérêts communs, appartenant au Moyen Age et jusqu'à la Révolution au même mandement (aujourd’hui, au même canton). Même après la Révolution, les forêts et les pâturages de montagne étaient possédés en commun, l’indivision ne prenant fin qu'en 1864. L’archevêque d'Embrun y rendait la justice. Ceillac et Guillestre payaient les mêmes impôts, que les Ceillaquins jugeaient trop élevés et qu’ils essayèrent de réduire en intentant un procès à l'archevêque. De même que le Dauphin qui vendit ses droits aux Queyrassiens (cf. article "charte de 1343"), l’archevêque d'Embrun les afferma, à la fin du XVle siècle (cens, tâches, alpages, etc.) à des particuliers de Ceillac d'abord, à la communauté ensuite.
De 1810 à 1846, Ceillac a eu pour maire Joseph A. Fournier, un homme cultivé, né en 1769 comme Napoléon Bonaparte, dont il a adopté en partie le costume (cf. la reproduction du portrait en pied dessiné par E. Guigues dans Le Queyras du Général Guillaume, p 286). Lettré (il parlait latin) et cultivé, il a impressionné si fortement ses contemporains que son souvenir est resté vivace dans la mémoire collective. De lui, Céleste Fournier écrit : "Au XIXe s., sous le règne du fameux maire Fournier, tout le conseil municipal était, paraît-il, capable de soutenir une brillante conversation en latin, et la langue de Cicéron était maniée avec une incroyable facilité par des gens que l’on eût volontiers imaginés totalement analphabètes" (Là-haut sur la montagne... Ceillac, op. cit. p. 29). Philippe Lamour lui a consacré un livre.
Dans son histoire (lire de J. Tivolier, Monographie de Ceillac, 1926), Ceillac a connu les mêmes vicissitudes que les communes du Queyras historique : crues, incursions de troupes ennemies, épidémies, incendies. En 1691, des armées ennemies (la vallée voisine de l’Ubaye appartenait alors à la Savoie, en guerre larvée contre la France) détruisirent le village et y incendièrent 120 maisons. En 1738, au cours d’un nouvel incendie, accidentel celui-là, il y eut 70 maisons détruites et 5 morts. En 1884, nouvel incendie : 58 maisons et des troupeaux détruits par les flammes. En juin 1957, crue du Cristillan et du Mélézet, que Mme Céleste Fournier raconte dans Là-haut sur la montagne... Ceillac (op. cit. pp. 9-17, illustré de photos du village dévasté par les eaux) : "Grondant à travers le village, (les eaux) se ruaient à l’assaut des maisons, emportant comme fétu de paille les troncs de bois qui devaient les arrêter, éventrant les portes, commençant à emplir les étables, les caves, les cours. On avait eu juste le temps de saisir quelques hardes, de se jeter un sac sur les épaules, en guise d’imperméable, de pousser devant soi vaches et veaux, pour s’enfuir à travers champs vers le hameau de La Clapière qui, lui, ne risquait pas d’être atteint. (...) Chaque jour pourtant, on se dirigeait, impuissant, vers le chef-lieu que les eaux encerclaient et dévastaient. Un bras du Cristillan abandonnant pierres, arbres, graviers dans les meilleurs terres cultivables, contournait le village par la droite. Sur la rive gauche, le Cristillan inondait toutes les prairies et avait finalement opéré la jonction avec le torrent du Mélézet. Avec une violence extrême, les eaux se répandaient à travers le village, sans épargner une seule maison. Pendant dix jours, le torrent entra et sortit des habitations, laissant derrière lui une impressionnante hauteur de vase d’où parfois émergeait la tête d’un lapin ou la crête d’une poule. Il n’y avait plus ni rue principale ni ruelles adjacentes, mais seulement une montagne de sable, de bois, de blocs énormes".
Ceillac connaît depuis des siècles les mêmes phénomènes démographiques que les autres communes du Queyras. Après avoir compté près de 1000 habitants au XVIIIe s, Ceillac n’en avait plus 202 en 1962. Depuis 1962, la population augmente rapidement. Les hameaux des vallées du Cristillan et du Mélézet, abandonnés pour la plupart dans la première moitié de ce siècle, commencent à revivre pendant la belle saison. Au recensement de 1982, Ceillac comptait 292 habitants. Le territoire de la commune, traditionnellement vouée à l’élevage ovin, est un peu plus vaste que celui de Ristolas, 8775 ha contre 8335 ha à Ristolas, la plus étendue des communes du Queyras historique. La prospérité dépend désormais du tourisme. Sous l’impulsion de Philippe Lamour, maire de 1965 à 1983, Ceillac a adhéré au S.I.V.M. du Queyras. Elle s’est pourvue d’équipements destinés à accueillir les touristes : remontées mécaniques, hôtels, gîtes, campings, parkings, sentiers balisés, meublés (cf. article "tourisme").
La Ville
Le chef-lieu en est la Ville, bâtie sur les bords du Cristillan, au confluent de celui-ci et du torrent du Mélézet, au centre d’une plaine assez large et fertile, qui a été longtemps cultivée avec soin. Au Moyen Age, les Ceillaquins vivaient à la Clapière (22 familles y vivaient encore, selon l’abbé Albert, en 1783), hameau bien exposé au soleil et à l’abri des crues. La population augmentant, les Ceillaquins construisirent la Ville actuelle au confluent du Cristillan et du Mélézet, dans une zone inondable, où les crues sont d’autant plus redoutables que le Cristillan draine les eaux d'un vaste bassin en partie déboisé.
Après la crue de juin 1957, il fut décidé de construire un nouveau village à l’Ochette, à proximité de la Clapière. Mais à peine les maisons de la Ville déblayées, les Ceillaquins s'y installèrent de nouveau, confiants dans l’efficacité des importants travaux effectués pour endiguer le Cristillan et régulariser son cours.
L’architecture (cf. article "habitat groupé")
Les maisons, presque toutes en pierres, vastes et massives, sont différentes des autres maisons queyrassines. Il y a peu d’ouverture sur la rue ; les maisons s’ouvrent sur une cour intérieure. Le rez-de-chaussée, en partie enterré, est voûté, accueille l’étable, les caves, quelques pièces ; au-dessus, les immenses volumes sont réservés au stockage du fourrage. Les toits sont en bardeaux de mélèze, en lauzes ou en tôles.
L’église est consacrée à Saint-Sébastien (la cérémonie de consécration a eu lieu en 1542), qui donne sur une place sur laquelle sont érigés un calvaire et une fontaine. La construction a commencé à la fin du XVe siècle ; le linteau de la porte principale porte la date de 1501. A l’intérieur, nombreuses fresques et décorations, qui témoignent d’une relative prospérité des habitants d’alors. A l’extérieur, un beau cadran solaire. L’inscription latine peut être traduite ainsi : "Que le Créateur (conditor : "fondateur") bienveillant (mansuetus) t’accorde (donet tibi) une vie heureuse (horam haustam ou "heure heureuse"). Toi veille à être prêt à la dernière heure". A côté, chapelle des Pénitents.
Hameaux
Chalets d’Aval, 3 km avant la Ville et à l’entrée de la vallée, répartis en deux groupes, l’Ubac et l’Adroit. Chapelle consacrée à Sainte Marie.
La Clapière. On y trouve l'église la plus ancienne de la commune, consacrée à Sainte-Cécile, et qui existait en 1346.
L’Ochette : construit après les inondations de 1957.
Dans la vallée du Cristillan et dans celle du Mélézet, les hameaux sont construits sur l’adroit. Chaque famille de Ceillac y possédait un chalet d’alpage. Le Villard (1820 m) : chapelle Saint-Barbe ; Le Tioure (1850 m) : détruit par une avalanche en 1979 ; Rabinoux (1900 m) : chapelle Saint Ours ; Les Chalmettes (1950 m) : une dizaine de chalets, chapelle Saint-Roch ; La Rua ; Le Serre (1950 m) ; Le Rioufenc (2040 m) : chapelle Saint-Pierre ; Le Bois Noir (2086 m) : chapelle Saint Jean-Baptiste.
Dans la vallée du Mélézet, où se trouvent les pistes de ski, les hameaux sont désormais habités à l’année. Le Pied du Mélézet (1702 m) : chapelle Saint Bernardin ; la Cime du Mélézet (1822 m) : chapelle Saint-Michel ; La Riaille (1959 m) : chapelle Sainte-Marie-Magdeleine.
Les sentiers balisés (aujourd’hui des GR, GR5 et GR 58) sont nombreux. Ils relient Ceillac à Arvieux, Les Escoyères, Montbardon, Château-Queyras par les cols Bramousse (2251 m) et Fromage (2270 m) ; à Molines et Saint-Véran par le col des Estronques (2649 m) ; à la vallée de l’Ubaye et Maurin, dans les Alpes de Haute-Provence, par les cols Tronchet (2656 m) et Girardin (2706 m).
Les auteurs qui traitent ou ont traité de Ceillac sont Jean Tivollier, Philippe Lamour et Mme Céleste Fournier. Pour ce qui est des traditions et de la vie quotidienne "d’autrefois", les meilleurs ouvrages sont ceux de Mme Céleste Fournier. Cf. article "écrivains du Queyras".
lundi 26 mars 2007
Canaux (Dictionnaire historique et culturel)
En 1923, J. Tivolier a établi une grande (et admirable) carte du Queyras, tracée à la plume, exposée dans le hall de la mairie Château-Queyras et que ceux qui aiment le Queyras ne manqueront pas d’aller l’admirer. Sur cette carte, sont tracés avec précision les canaux, qui forment dans toutes les vallées un réseau d'une extrême densité. Certains de ces canaux sont très longs (9 km pour l'un) et ont leur prise d’eau dans les torrents très haut dans la montagne. L'article XVII de la Charte de 1343 (cf. Tivollier, Le Queyras, p 464) a donné aux habitants le droit de creuser des canaux, dits béals en dialecte, de prendre de l'eau dans les rivières et ruisseaux pour arroser les terres sans payer de redevance, alors que ces droits étaient dans la France féodale un privilège des seigneurs.
Ces canaux ont permis, en irriguant, d’améliorer la qualité des terres et d’augmenter la production. Ils étaient nécessaires pour deux raisons. Le climat du Queyras est relativement sec surtout en été, et caractérisé par une pluviométrie aléatoire au printemps et à l’automne. La croissance démographique ayant été forte aux XVIIe et XVIIIe s, il fallait augmenter la production pour nourrir la population nouvelle, soit en défrichant, soit en allant couper l’herbe jusqu’aux limites des pierriers (au Roux d’Abriès, l’herbe était coupée jusqu'à 2900 m, au pied même du Bric Froid, qui culmine à 3300 m), soit en irriguant les terres existantes.
Le réseau de canaux était plus dense sur le territoire d'Abriès que dans les autres communes. La démographie y était la plus élevée, la population oscillant entre 1600 et 2000 habitants (y vivaient un quart des Queyrassins). Toutes les terres cultivables, au prix d'un gros investissement, ont été mises en culture, les communaux réduits aux pierriers, aux éboulis, aux gorges abruptes. Même les ubacs, normalement couverts par la forêt, ont été transformés en prairies. Bien fumés au printemps et irrigués, les meilleurs prés produisaient une seconde récolte de foin (le regain) à l’automne
Ces canaux, une fois creusés, étaient entretenus. Cela se faisait grâce à des corvées, décidées au cours d'une assemblée et organisées par le procureur ou le syndic du hameau ou du quartier (élu, il changeait tous les ans), au printemps. Il fallait les repurger et réparer les diguettes. Cela entraînait aussi une stricte gestion de l'eau. Dans certains villages, on tenait des "carnets d'arrosage" sur lesquels étaient fixés les jours d’arrosage de chacun. Pour gérer les canaux les plus importants, était rétribué un prayer ou garde canal, qui ouvrait les écluses de dérivation, informait les usagers de l'heure et de la durée de 1’arrosage.
Aujourd’hui, ces canaux ne sont pratiquement plus utilisés et peu entretenus, par manque de main d'œuvre. L’agriculture est en voie de disparition et les agriculteurs qui s’obstinent à maintenir une activité agricole dans les hautes vallées ont obtenu des aides pour installer des systèmes d’arrosage par aspersion.
Le canal des Ruines, qui dessert la Chalp d'Arvieux et Brunissard, est d'origine ancienne. Il a longtemps été source de conflits, dits "disputes des eaux", entre les agriculteurs des deux hameaux. Le différend portait sur le partage des eaux qui se faisait selon un vieil usage sans tenir compte de la nature des terres. Il avait été édicté des règles strictes, qui avaient trait à l'entretien du canal. Au printemps, avant que ne commence l'irrigation, chaque usager travaillait gratuitement à la mise en service du canal pendant une demi-journée et, au cours de la saison, il donnait une demi-journée de travail pour chaque demi setterée irriguée (soit 637,5 m2). En cas d'éboulements, chaque maison devait fournir un homme pour réparer les dégâts et chaque propriétaire était tenu de nettoyer les rigoles secondaires en bordure de ses champs. Les mêmes règles strictes régissaient les tours d'arrosage, qui avaient lieu de 4 h du matin à 20 h. En cas d'incendie dans les hameaux, il était interrompu. L'exploitation en était dirigée par un comité de surveillance composé d'un délégué de chaque hameau, qui n'étaient pas rétribué, et d'un prayer ou syndic nommé chaque année et rétribué à la suite d'une adjudication. Le prayer convoquait les corvées et établissait le droit à l'arrosage de chaque propriétaire. Il avait le droit d'infliger des amendes en cas d'infraction.
Le béal d'Arvieux ou béal de Roue, à Arvieux, a été construit avant 1596, année où a été établi le plus ancien règlement dont les dispositions ont été reprises en 1723 et qui ne sont pas très différentes de celles qui régissent le canal des Ruines. L'eau appartenait aux propriétaires qui pouvaient la louer s'ils ne l'utilisaient pas et qui pouvaient vendre leurs terres sans le droit d'arrosage.
Le canal Pierre-Dimanche qui desservait Molines et Château-Ville-Vieille existait déjà au XIVe s., puisqu'il est mentionné dans l'ancien cadastre en latin sous le nom de Bedale Petrae Dominga. Les procureurs ou syndics formaient le conseil d'administration du canal. Ils étaient nommés à vie. Un prayer ou garde canal était chargé de la surveillance du canal, il veillait à la bonne distribution de l'eau, il annonçait chaque soir aux usagers les propriétés qu'ils pouvaient arroser le lendemain. L'arrosage était établi d'après un plan parcellaire et le droit d'arroser était attaché à la propriété, qu'il suivait en quelques mains qu'elle passât. Le prayer était rétribué en grains de seigle ou en espèces par les usagers proportionnellement au nombre d'heures d'arrosage.
Cf. "Les canaux d'arrosage de l'Antiquité à nos jours", Bulletin de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, trimestriel, 53e année, sixième série, année 1934.
Ces canaux ont permis, en irriguant, d’améliorer la qualité des terres et d’augmenter la production. Ils étaient nécessaires pour deux raisons. Le climat du Queyras est relativement sec surtout en été, et caractérisé par une pluviométrie aléatoire au printemps et à l’automne. La croissance démographique ayant été forte aux XVIIe et XVIIIe s, il fallait augmenter la production pour nourrir la population nouvelle, soit en défrichant, soit en allant couper l’herbe jusqu’aux limites des pierriers (au Roux d’Abriès, l’herbe était coupée jusqu'à 2900 m, au pied même du Bric Froid, qui culmine à 3300 m), soit en irriguant les terres existantes.
Le réseau de canaux était plus dense sur le territoire d'Abriès que dans les autres communes. La démographie y était la plus élevée, la population oscillant entre 1600 et 2000 habitants (y vivaient un quart des Queyrassins). Toutes les terres cultivables, au prix d'un gros investissement, ont été mises en culture, les communaux réduits aux pierriers, aux éboulis, aux gorges abruptes. Même les ubacs, normalement couverts par la forêt, ont été transformés en prairies. Bien fumés au printemps et irrigués, les meilleurs prés produisaient une seconde récolte de foin (le regain) à l’automne
Ces canaux, une fois creusés, étaient entretenus. Cela se faisait grâce à des corvées, décidées au cours d'une assemblée et organisées par le procureur ou le syndic du hameau ou du quartier (élu, il changeait tous les ans), au printemps. Il fallait les repurger et réparer les diguettes. Cela entraînait aussi une stricte gestion de l'eau. Dans certains villages, on tenait des "carnets d'arrosage" sur lesquels étaient fixés les jours d’arrosage de chacun. Pour gérer les canaux les plus importants, était rétribué un prayer ou garde canal, qui ouvrait les écluses de dérivation, informait les usagers de l'heure et de la durée de 1’arrosage.
Aujourd’hui, ces canaux ne sont pratiquement plus utilisés et peu entretenus, par manque de main d'œuvre. L’agriculture est en voie de disparition et les agriculteurs qui s’obstinent à maintenir une activité agricole dans les hautes vallées ont obtenu des aides pour installer des systèmes d’arrosage par aspersion.
Le canal des Ruines, qui dessert la Chalp d'Arvieux et Brunissard, est d'origine ancienne. Il a longtemps été source de conflits, dits "disputes des eaux", entre les agriculteurs des deux hameaux. Le différend portait sur le partage des eaux qui se faisait selon un vieil usage sans tenir compte de la nature des terres. Il avait été édicté des règles strictes, qui avaient trait à l'entretien du canal. Au printemps, avant que ne commence l'irrigation, chaque usager travaillait gratuitement à la mise en service du canal pendant une demi-journée et, au cours de la saison, il donnait une demi-journée de travail pour chaque demi setterée irriguée (soit 637,5 m2). En cas d'éboulements, chaque maison devait fournir un homme pour réparer les dégâts et chaque propriétaire était tenu de nettoyer les rigoles secondaires en bordure de ses champs. Les mêmes règles strictes régissaient les tours d'arrosage, qui avaient lieu de 4 h du matin à 20 h. En cas d'incendie dans les hameaux, il était interrompu. L'exploitation en était dirigée par un comité de surveillance composé d'un délégué de chaque hameau, qui n'étaient pas rétribué, et d'un prayer ou syndic nommé chaque année et rétribué à la suite d'une adjudication. Le prayer convoquait les corvées et établissait le droit à l'arrosage de chaque propriétaire. Il avait le droit d'infliger des amendes en cas d'infraction.
Le béal d'Arvieux ou béal de Roue, à Arvieux, a été construit avant 1596, année où a été établi le plus ancien règlement dont les dispositions ont été reprises en 1723 et qui ne sont pas très différentes de celles qui régissent le canal des Ruines. L'eau appartenait aux propriétaires qui pouvaient la louer s'ils ne l'utilisaient pas et qui pouvaient vendre leurs terres sans le droit d'arrosage.
Le canal Pierre-Dimanche qui desservait Molines et Château-Ville-Vieille existait déjà au XIVe s., puisqu'il est mentionné dans l'ancien cadastre en latin sous le nom de Bedale Petrae Dominga. Les procureurs ou syndics formaient le conseil d'administration du canal. Ils étaient nommés à vie. Un prayer ou garde canal était chargé de la surveillance du canal, il veillait à la bonne distribution de l'eau, il annonçait chaque soir aux usagers les propriétés qu'ils pouvaient arroser le lendemain. L'arrosage était établi d'après un plan parcellaire et le droit d'arroser était attaché à la propriété, qu'il suivait en quelques mains qu'elle passât. Le prayer était rétribué en grains de seigle ou en espèces par les usagers proportionnellement au nombre d'heures d'arrosage.
Cf. "Les canaux d'arrosage de l'Antiquité à nos jours", Bulletin de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, trimestriel, 53e année, sixième série, année 1934.
dimanche 25 mars 2007
Calamités (Dictionnaire historique et culturel)
Calamités au XIXe siècle
Dans les célèbres Transitons, il est fait état des fléaux qui ont frappé chaque année le Queyras. Dans sa Monographie de Molines en Queyras, pp.406-424, Jean Tivollier, qui a dépouillé les registres des Archives Départementales des Hautes Alpes, établit la liste de ces principaux fléaux.
1791-92 : guerre contre le Piémont, razzias ;
1792 : disette ;
1810 : pluies torrentielles ;
1813 : incendie à Château-Queyras ;
1810-1817 : disette ;
1818 . gelée tardive à Saint-Véran ; .
1829 . incendie important à Aiguilles
1831 . avalanche à Abriès ;
1840 : incendie à Rouet, hameau de Château-Queyras ;
1843 . épidémie de typhoïde ;
1846-47 : série de mauvaises récoltes ;
1851 . incendie à Abriès ;
1853 . incendie au Veyer ;
1854. : épidémie de choléra ;
1858 : inondations ;
l860 : le Veyer détruit par un incendie ;
1869 : récoltes gelées. Incendie à Molines ;
1877 : 8 maisons incendiées à Ville-Vieille ;
1879 : 15 maisons incendiées à Gaudissart ;
1882 : incendie au Raux de Saint-Véran, 32 maisons détruites. Incendie à Brunissard ;
1885 : La Monta et l' Echalp détruits par une avalanche
1886 : 58 maisons incendiées à Aiguilles
1887 . récoltes détruites par le gel
1889 . 108 maisons incendiées à Aiguilles
1898 : incendies à Château Ville-Vielle
1908 . incendie à Molines
1910-1917 : succession de gelées et de fortes perturbations climatiques.
Calamités au XXe siècle
Comme il est souvent question de calamités (incendies, crues, avalanches, incursions de troupes étrangères, épidémies, etc.) dans les documents conservés aux archives, les érudits et les historiens du Queyras en ont longuement parlé et les ont racontées dans le détail.
Pourtant il ne faut pas rejeter ces calamités dans le Queyras d'Ancien Régime et croire qu'elles sont spécifiques d'un passé lointain et révolu. Les faits dramatiques survenus dans les décennies 1940 et 1950 prouvent le contraire. Beaucoup de Queyrassins conservent vivace le souvenir des catastrophes : incendies de villages, incursions d'armées étrangères, avalanches, crues qui se sont succédé en 1940, 1944, 1948, 1957 et qui ont touché surtout, mais pas uniquement, les deux communes d'Abriès et de Ristolas, dans le Haut Guil.
Prenons l'exemple de La Monta. Dans Le Pays Briançonnais et le Queyras, publié en 1909, Henri Ferrand insère pages 93 et 94 deux photos de ce hameau, dans lequel on comptait alors une bonne trentaine de maisons et à propos duquel l'auteur écrit ceci : "Malgré son élévation, ce village témoigne d'un intéressant souci d'art, car plusieurs de ses chalets sont sculptés, et certains sont ornés d'incrustations et d'inscriptions". Jean Tivollier, aux pages 121 et 122 du Queyras, cite des extraits du Répertoire archéologique du département des Hautes-Alpes (Paris, Imprimerie Nationale, 1888), dans lesquels J. Roman décrit les curiosités architecturales et historiques qu'il y a recensées, dont cette maison : "De grands balcons à balustres sont soutenus par des consoles d'un style assez pur ; les colonnes qui supportent l'édifice sont ornées de têtes d'anges ailées et entourées de feuillages. Sur l'une d'elles (une planche), on lit l'inscription (piémontaise) dont voici la reproduction : "ti qui paces per puesta via alsa i ochi e salute Maria" (toi qui passes par ce chemin, lève les yeux et salue Marie). Sans doute, croit-on, il y avait, au-dessus de la planche, une statue en bois". Mme Emilie Carles, dans son livre de souvenirs intitulé La Soupe aux herbes sauvages, raconte que, jeune institutrice suppléante, elle a été nommée en janvier 1924 à La Monta, où elle a passé une année heureuse. "En 1924, La Monta était un village qui vivait en circuit fermé, mais qui, pour l'essentiel, se suffisait à lui-même. Des vaches, des moutons, des patates, des lentilles, un peu de bois, quelques cochons, formaient la base de cette économie rustique. Chacun travaillait pour son propre compte en respectant ses voisins. D'emblée je me suis sentie à l'aise. Je n'avais jamais connu de gens aussi affables" (Le Livre de Poche, pp. 118-19, 1979). Aujourd'hui, de ce hameau, qui comptait naguère plus de cent habitants, ne subsistent que l'église et une maison, qui a été transformée en gîte d'étape.
En juin 1940, alors que l'Allemagne avait gagné la bataille au Nord et à l’Est, l'Italie a déclaré la guerre à la France et son armée a franchi la frontière. A Abriès, les assaillants ont été repoussés (une plaque commémore cette victoire), mais, à l'armistice, le Roux et Ristolas ont été occupés (cf. le récit qu'en fait le Général Guillaume, in Le Queyras, op cité, pp. 98 à 108). Les habitants se sont réfugiés en Ardèche. En 1940, La Monta a été incendié et presque entièrement détruit ; Ristolas bombardé en 1944, de même, l'adroit d'Abriès et le Grand Hôtel, dont Henri Ferrand publie une photo dans Le Pays Briançonnais et le Queyras. Au cours des combats, qui ont opposé les soldats de l'armée du maréchal Juin et les troupes allemandes, le village du Roux et le hameau de Pra Roubaud ont été bombardés du col de la Mayt.
Henri Ferrand publie aussi deux photos qu’il a prises du hameau de l'Echalp (pp. 94 et 95), sis dans la commune de Ristolas. Aujourd'hui, ce hameau n'est plus habité que l'été. L'hiver, la route qui le dessert n'est plus déneigée au-delà de Ristolas. Un dimanche matin de 1948, une avalanche meurtrière (dont on voit encore les dégâts) y a détruit plusieurs maisons et tué de nombreux fidèles qui assistaient à la messe.
En juin 1957, au moment de la fonte des neiges, des pluies diluviennes tombèrent sans interruption pendant trois jours et trois nuits. Mme Céleste Fournier raconte ces journées dans le livre qu'elle a consacré à Ceillac. Le Guil et ses affluents sont sortis de leur lit, emportant des ponts, des routes, des maisons, des troupeaux. Le Queyras est resté isolé pendant plusieurs semaines. Seuls les villages de pente furent épargnés. Les plus touchés ont été Abriès, Aiguilles, Ville-Vieille et Ceillac. Informés par la radio, les Français se sont mobilisés pour secourir les victimes. De nombreux jeunes gens ont passé leurs vacances à déblayer la boue et les graviers qui recouvraient les chemins et avaient envahi les maisons.
En vingt ans, de 1940 à 1957, le Queyras a donc connu quatre des principales calamités qui l’ont touché au cours des siècles : invasions et occupation par des armées étrangères, villages incendiés, avalanche meurtrière, crues dévastatrices.
Dans les célèbres Transitons, il est fait état des fléaux qui ont frappé chaque année le Queyras. Dans sa Monographie de Molines en Queyras, pp.406-424, Jean Tivollier, qui a dépouillé les registres des Archives Départementales des Hautes Alpes, établit la liste de ces principaux fléaux.
1791-92 : guerre contre le Piémont, razzias ;
1792 : disette ;
1810 : pluies torrentielles ;
1813 : incendie à Château-Queyras ;
1810-1817 : disette ;
1818 . gelée tardive à Saint-Véran ; .
1829 . incendie important à Aiguilles
1831 . avalanche à Abriès ;
1840 : incendie à Rouet, hameau de Château-Queyras ;
1843 . épidémie de typhoïde ;
1846-47 : série de mauvaises récoltes ;
1851 . incendie à Abriès ;
1853 . incendie au Veyer ;
1854. : épidémie de choléra ;
1858 : inondations ;
l860 : le Veyer détruit par un incendie ;
1869 : récoltes gelées. Incendie à Molines ;
1877 : 8 maisons incendiées à Ville-Vieille ;
1879 : 15 maisons incendiées à Gaudissart ;
1882 : incendie au Raux de Saint-Véran, 32 maisons détruites. Incendie à Brunissard ;
1885 : La Monta et l' Echalp détruits par une avalanche
1886 : 58 maisons incendiées à Aiguilles
1887 . récoltes détruites par le gel
1889 . 108 maisons incendiées à Aiguilles
1898 : incendies à Château Ville-Vielle
1908 . incendie à Molines
1910-1917 : succession de gelées et de fortes perturbations climatiques.
Calamités au XXe siècle
Comme il est souvent question de calamités (incendies, crues, avalanches, incursions de troupes étrangères, épidémies, etc.) dans les documents conservés aux archives, les érudits et les historiens du Queyras en ont longuement parlé et les ont racontées dans le détail.
Pourtant il ne faut pas rejeter ces calamités dans le Queyras d'Ancien Régime et croire qu'elles sont spécifiques d'un passé lointain et révolu. Les faits dramatiques survenus dans les décennies 1940 et 1950 prouvent le contraire. Beaucoup de Queyrassins conservent vivace le souvenir des catastrophes : incendies de villages, incursions d'armées étrangères, avalanches, crues qui se sont succédé en 1940, 1944, 1948, 1957 et qui ont touché surtout, mais pas uniquement, les deux communes d'Abriès et de Ristolas, dans le Haut Guil.
Prenons l'exemple de La Monta. Dans Le Pays Briançonnais et le Queyras, publié en 1909, Henri Ferrand insère pages 93 et 94 deux photos de ce hameau, dans lequel on comptait alors une bonne trentaine de maisons et à propos duquel l'auteur écrit ceci : "Malgré son élévation, ce village témoigne d'un intéressant souci d'art, car plusieurs de ses chalets sont sculptés, et certains sont ornés d'incrustations et d'inscriptions". Jean Tivollier, aux pages 121 et 122 du Queyras, cite des extraits du Répertoire archéologique du département des Hautes-Alpes (Paris, Imprimerie Nationale, 1888), dans lesquels J. Roman décrit les curiosités architecturales et historiques qu'il y a recensées, dont cette maison : "De grands balcons à balustres sont soutenus par des consoles d'un style assez pur ; les colonnes qui supportent l'édifice sont ornées de têtes d'anges ailées et entourées de feuillages. Sur l'une d'elles (une planche), on lit l'inscription (piémontaise) dont voici la reproduction : "ti qui paces per puesta via alsa i ochi e salute Maria" (toi qui passes par ce chemin, lève les yeux et salue Marie). Sans doute, croit-on, il y avait, au-dessus de la planche, une statue en bois". Mme Emilie Carles, dans son livre de souvenirs intitulé La Soupe aux herbes sauvages, raconte que, jeune institutrice suppléante, elle a été nommée en janvier 1924 à La Monta, où elle a passé une année heureuse. "En 1924, La Monta était un village qui vivait en circuit fermé, mais qui, pour l'essentiel, se suffisait à lui-même. Des vaches, des moutons, des patates, des lentilles, un peu de bois, quelques cochons, formaient la base de cette économie rustique. Chacun travaillait pour son propre compte en respectant ses voisins. D'emblée je me suis sentie à l'aise. Je n'avais jamais connu de gens aussi affables" (Le Livre de Poche, pp. 118-19, 1979). Aujourd'hui, de ce hameau, qui comptait naguère plus de cent habitants, ne subsistent que l'église et une maison, qui a été transformée en gîte d'étape.
En juin 1940, alors que l'Allemagne avait gagné la bataille au Nord et à l’Est, l'Italie a déclaré la guerre à la France et son armée a franchi la frontière. A Abriès, les assaillants ont été repoussés (une plaque commémore cette victoire), mais, à l'armistice, le Roux et Ristolas ont été occupés (cf. le récit qu'en fait le Général Guillaume, in Le Queyras, op cité, pp. 98 à 108). Les habitants se sont réfugiés en Ardèche. En 1940, La Monta a été incendié et presque entièrement détruit ; Ristolas bombardé en 1944, de même, l'adroit d'Abriès et le Grand Hôtel, dont Henri Ferrand publie une photo dans Le Pays Briançonnais et le Queyras. Au cours des combats, qui ont opposé les soldats de l'armée du maréchal Juin et les troupes allemandes, le village du Roux et le hameau de Pra Roubaud ont été bombardés du col de la Mayt.
Henri Ferrand publie aussi deux photos qu’il a prises du hameau de l'Echalp (pp. 94 et 95), sis dans la commune de Ristolas. Aujourd'hui, ce hameau n'est plus habité que l'été. L'hiver, la route qui le dessert n'est plus déneigée au-delà de Ristolas. Un dimanche matin de 1948, une avalanche meurtrière (dont on voit encore les dégâts) y a détruit plusieurs maisons et tué de nombreux fidèles qui assistaient à la messe.
En juin 1957, au moment de la fonte des neiges, des pluies diluviennes tombèrent sans interruption pendant trois jours et trois nuits. Mme Céleste Fournier raconte ces journées dans le livre qu'elle a consacré à Ceillac. Le Guil et ses affluents sont sortis de leur lit, emportant des ponts, des routes, des maisons, des troupeaux. Le Queyras est resté isolé pendant plusieurs semaines. Seuls les villages de pente furent épargnés. Les plus touchés ont été Abriès, Aiguilles, Ville-Vieille et Ceillac. Informés par la radio, les Français se sont mobilisés pour secourir les victimes. De nombreux jeunes gens ont passé leurs vacances à déblayer la boue et les graviers qui recouvraient les chemins et avaient envahi les maisons.
En vingt ans, de 1940 à 1957, le Queyras a donc connu quatre des principales calamités qui l’ont touché au cours des siècles : invasions et occupation par des armées étrangères, villages incendiés, avalanche meurtrière, crues dévastatrices.
samedi 24 mars 2007
Calamités (Dictionnaire historique et culturel)
Dans les anciens documents, dont les fameux Transitons, il est fait état d'innombrables et incessantes calamités qui ont frappé le Queyras au cours de son histoire. Jean Tivollier consacre deux chapitres de son ouvrage Le Queyras à les recenser. Ce sont les épidémies de variole et de peste, les guerres et le passage d'armées en campagne, les mauvaises récoltes dues aux intempéries ou aux gelées, les crues, les avalanches, les loups, les incendies de village. Il était nécessaire et légitime de les rappeler. Elles font partie de l'histoire et forment ce qu'on peut appeler la mémoire des Queyrassins.
Mais une lecture hâtive ou superficielle de ces relevés ne doit pas laisser croire que, jadis, la vie des Queyrassins était un enfer, qu'à une guerre, succédait une épidémie de peste, à celle-ci, une crue dévastatrice, à celle-ci, des gelées en plein été, puis, une nouvelle guerre, etc. Il est hors de question de nier que ces calamités aient entraîné de graves conséquences. Des hommes mouraient, de nombreuses vaches ou brebis pouvaient disparaître en un instant. Ainsi, les deux incendies qui ont dévasté la première année une moitié d'Aiguilles et la suivante, la moitié restante, ont contraint de très nombreux Aiguillons à quitter définitivement leur village. De même, les crues de 1957 ont été une catastrophe, détruisant des prairies, des digues, des maisons, des ponts, des routes (des photos et des films attestent de cela) et accélérant l'exode des populations. Ville-Vieille, à cette occasion, a été le village le plus cruellement touché du Queyras.
Pourtant, les Queyrassins ne se sont jamais résignés. Ils ont su faire face à ces calamités, ils ont appris à s'organiser pour rendre les conséquences moins cruelles ou pour empêcher qu'elles fussent trop tragiques. Avant les progrès que la médecine a connus dans la deuxième moitié du XIXe siècle, il n'y avait pas grand-chose à faire pour empêcher les épidémies de peste ou de variole. Eradiquer les bacilles était impossible. Mais il était possible de se protéger contre la propagation des épidémies en instituant une quarantaine pour tous ceux qui revenaient d'ailleurs ou en empêchant les "étrangers" d'entrer dans le Queyras. Ce qui fut fait. Pour ce qui est des guerres, les Queyrassins ont préféré négocier avec les ennemis et payer des taxes pour éviter les destructions, les pillages, les exactions. A Saint-Véran, un règlement d'urbanisme interdisant les constructions mitoyennes a empêché les incendies de grange ou de maison de se propager à tout le village. Dans d'autres villages était instituée la "garde du feu". Chaque nuit, à tour de rôle, des villageois patrouillaient dans les ruelles et donnaient l'alerte au moindre départ de feu. Pour éviter les destructions dues aux crues, des digues et des gabions ont été construits. En 1728, le village des Granges, détruit par une crue du Bouchet, a été remonté d'une cinquantaine de mètres sur l'adret de la Montagne de Gardiole et est devenu Le Roux d'Abriès. Des sociétés mutuelles d'assurance ont permis de répartir sur tous les cotisants les pertes de bétail.
Ainsi s'est constituée au fil des ans ce que l'on peut appeler une culture de la vigilance et de la solidarité, laquelle a permis à des générations de Queyrassins de surmonter les conséquences des calamités et de s'accommoder tant bien que mal des plus meurtrières. Cette ardeur à survivre, cette volonté de faire face aux éléments déchaînés, ce qu'il faut bien nommer le courage, forment sans aucun doute des éléments importants de l'identité queyrassine.
Calamités (mémoire des)
Faits et événements divers survenus dans la commune de Ristolas depuis l'année 1469 jusqu'à nos jours, recueillis avec soins dans la mesure du possible soit dans les vieilles archives de la mairie, soit dans celles de la fabrique du chef-lieu de Ristolas (en 1888)
1469
"L'an mil quatre cent soixante-neuf de la nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ et le vingt-trois mai, jour de la Pentecôte, le débordement de Ségure a emporté tout le village de Ristolas, dit la Ville, où il périt soixante-neuf personnes, tant hommes que femmes. Le village, à cette époque, était bâti à Fotilier, à deux cents mètres environ distant vers l'ouest de l'emplacement actuel. Cet événement fut causé par suite d'une avalanche de terre survenue, d'après la tradition, au quartier dit Pierre la Martou. Cet énorme éboulement de terres, pierres et arbres enchevêtrés dans le torrent avait refoulé les eaux du sus-dit torrent durant quatre jours. La résistance forcée de céder à l'énorme poids de l'eau refoulée, tout déborda en même temps et produisit le triste événement sus-relaté".
1520
"L'an mil cinq cent vingt, le village de Ristolas fut consumé par un affreux incendie qui eut lieu le quatre du mois d'août".
1630
"L'an mil six cent trente et le dix août, le village de Ristolas fut une nouvelle fois la proie des flammes. Cet incendie causa la peste qui tant en cette année qu'en la suivante 1631 fit périr onze cent vingt-trois personnes de tout âge et de tout sexe. Il n'échappa à ce terrible fléau que neuf hommes mariés ou couples qui ne furent pas dissous par cette contagion. D'après la tradition de nos pères, les deux tiers de la population de la commune furent enlevés par le fléau. Avec le tiers des habitants épargnés par le fléau dont il est question, la population de Ristolas devait s'élever à quatorze cents habitants environ. Aujourd'hui la population totale se réduit à 350. D'après les chiffres, nous pouvons conclure que la population de la commune de Ristolas a diminué des trois-quarts dans l'espace de 258 ans".
1690
"L'an mil six cent quatre vingt dix et le trente du mois de mars, la guerre fut déclarée entre le roi de France et le prince de Piémont. Tandis que nos troupes remportaient des victoires dans l'intérieur du Piémont, les Vaudois firent une excursion burlesque dans la commune de Ristolas, incendièrent La Monta, l'Echalp et les Maisons neuves et ils firent périr neuf personnes des Maisons Neuves".
Mais une lecture hâtive ou superficielle de ces relevés ne doit pas laisser croire que, jadis, la vie des Queyrassins était un enfer, qu'à une guerre, succédait une épidémie de peste, à celle-ci, une crue dévastatrice, à celle-ci, des gelées en plein été, puis, une nouvelle guerre, etc. Il est hors de question de nier que ces calamités aient entraîné de graves conséquences. Des hommes mouraient, de nombreuses vaches ou brebis pouvaient disparaître en un instant. Ainsi, les deux incendies qui ont dévasté la première année une moitié d'Aiguilles et la suivante, la moitié restante, ont contraint de très nombreux Aiguillons à quitter définitivement leur village. De même, les crues de 1957 ont été une catastrophe, détruisant des prairies, des digues, des maisons, des ponts, des routes (des photos et des films attestent de cela) et accélérant l'exode des populations. Ville-Vieille, à cette occasion, a été le village le plus cruellement touché du Queyras.
Pourtant, les Queyrassins ne se sont jamais résignés. Ils ont su faire face à ces calamités, ils ont appris à s'organiser pour rendre les conséquences moins cruelles ou pour empêcher qu'elles fussent trop tragiques. Avant les progrès que la médecine a connus dans la deuxième moitié du XIXe siècle, il n'y avait pas grand-chose à faire pour empêcher les épidémies de peste ou de variole. Eradiquer les bacilles était impossible. Mais il était possible de se protéger contre la propagation des épidémies en instituant une quarantaine pour tous ceux qui revenaient d'ailleurs ou en empêchant les "étrangers" d'entrer dans le Queyras. Ce qui fut fait. Pour ce qui est des guerres, les Queyrassins ont préféré négocier avec les ennemis et payer des taxes pour éviter les destructions, les pillages, les exactions. A Saint-Véran, un règlement d'urbanisme interdisant les constructions mitoyennes a empêché les incendies de grange ou de maison de se propager à tout le village. Dans d'autres villages était instituée la "garde du feu". Chaque nuit, à tour de rôle, des villageois patrouillaient dans les ruelles et donnaient l'alerte au moindre départ de feu. Pour éviter les destructions dues aux crues, des digues et des gabions ont été construits. En 1728, le village des Granges, détruit par une crue du Bouchet, a été remonté d'une cinquantaine de mètres sur l'adret de la Montagne de Gardiole et est devenu Le Roux d'Abriès. Des sociétés mutuelles d'assurance ont permis de répartir sur tous les cotisants les pertes de bétail.
Ainsi s'est constituée au fil des ans ce que l'on peut appeler une culture de la vigilance et de la solidarité, laquelle a permis à des générations de Queyrassins de surmonter les conséquences des calamités et de s'accommoder tant bien que mal des plus meurtrières. Cette ardeur à survivre, cette volonté de faire face aux éléments déchaînés, ce qu'il faut bien nommer le courage, forment sans aucun doute des éléments importants de l'identité queyrassine.
Calamités (mémoire des)
Faits et événements divers survenus dans la commune de Ristolas depuis l'année 1469 jusqu'à nos jours, recueillis avec soins dans la mesure du possible soit dans les vieilles archives de la mairie, soit dans celles de la fabrique du chef-lieu de Ristolas (en 1888)
1469
"L'an mil quatre cent soixante-neuf de la nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ et le vingt-trois mai, jour de la Pentecôte, le débordement de Ségure a emporté tout le village de Ristolas, dit la Ville, où il périt soixante-neuf personnes, tant hommes que femmes. Le village, à cette époque, était bâti à Fotilier, à deux cents mètres environ distant vers l'ouest de l'emplacement actuel. Cet événement fut causé par suite d'une avalanche de terre survenue, d'après la tradition, au quartier dit Pierre la Martou. Cet énorme éboulement de terres, pierres et arbres enchevêtrés dans le torrent avait refoulé les eaux du sus-dit torrent durant quatre jours. La résistance forcée de céder à l'énorme poids de l'eau refoulée, tout déborda en même temps et produisit le triste événement sus-relaté".
1520
"L'an mil cinq cent vingt, le village de Ristolas fut consumé par un affreux incendie qui eut lieu le quatre du mois d'août".
1630
"L'an mil six cent trente et le dix août, le village de Ristolas fut une nouvelle fois la proie des flammes. Cet incendie causa la peste qui tant en cette année qu'en la suivante 1631 fit périr onze cent vingt-trois personnes de tout âge et de tout sexe. Il n'échappa à ce terrible fléau que neuf hommes mariés ou couples qui ne furent pas dissous par cette contagion. D'après la tradition de nos pères, les deux tiers de la population de la commune furent enlevés par le fléau. Avec le tiers des habitants épargnés par le fléau dont il est question, la population de Ristolas devait s'élever à quatorze cents habitants environ. Aujourd'hui la population totale se réduit à 350. D'après les chiffres, nous pouvons conclure que la population de la commune de Ristolas a diminué des trois-quarts dans l'espace de 258 ans".
1690
"L'an mil six cent quatre vingt dix et le trente du mois de mars, la guerre fut déclarée entre le roi de France et le prince de Piémont. Tandis que nos troupes remportaient des victoires dans l'intérieur du Piémont, les Vaudois firent une excursion burlesque dans la commune de Ristolas, incendièrent La Monta, l'Echalp et les Maisons neuves et ils firent périr neuf personnes des Maisons Neuves".
mercredi 21 mars 2007
Burns Robert, anthropologue américain (Dictionnaire historique et culturel)
Robert K. Bums Jr, "Saint-Véran, France's Highest Village", National Geographic Magazine, 159, pp. 571-588, 1959 ; "The Ecological Basis of French Alpine Peasant Communities in the Dauphiné", Anthropological Quaterly, 34 (3), pp. 19-35, 1961 ; "The Circum-Alpine Culture Area. A Preliminary View", Anthropological Quaterly, 36 (3), pp. 130-155, 1963.
Selon Robert Burns, les caractères qui font la spécificité de la culture alpine du Queyras sont au nombre de dix. Les voici, tels qu'il les relève et les étudie. 1. agro-pastoralisme (agriculture et élevage); 2. morcellement extrême des propriétés; 3. irrigation; 4. transhumance; 5. artisanat et émigration saisonnière vers les villes; 6. famille souche et règles de primogéniture; 7. communautés fermées; 8. république des escartons; 9. éducation et tradition lettrée; 10. hérésies et sectes protestantes.
La vision du Queyras qui se dégage des travaux de Robert Burns doit être critiquée, parce qu'elle n'est pas totalement conforme à la réalité. Ces dix traits spécifiques ne se situent pas au même niveau. Ils relèvent d'ordres différents dans la vie des hommes. Certains tiennent à l'économie et à la culture matérielle : ainsi l'agro-pastoralisme, l'irrigation, la transhumance, ou à l'évolution des activités imposée par les mutations économiques (l'artisanat et l'émigration saisonnière en ville). Un autre relève du droit de propriété : le morcellement des terres. D'autres traits sont d'ordre social (les communautés fermées).
Plusieurs de ces traits culturels ne sont pas spécifiques du Queyras. Ainsi la famille souche est une constante des structures familiales des régions périphériques de France (nord, est, sud-ouest), ainsi que des pays scandinaves et germaniques. De plus, les règles de primogéniture (c'est le garçon aîné qui hérite des biens familiaux), même si elles ont été longtemps le droit en France, jusqu'à la Révolution, n'ont pas empêché, sous l'Ancien Régime, le morcellement des propriétés au fil des ans. L'éducation et la tradition lettrée sont caractéristiques des régions urbaines du nord et de l'est de la France, de l'Europe du nord, scandinave et germanique. Elles étonnent dans une société rurale de la France du Sud. De même, l'autonomie politique relative connue sous le nom de "république des escartons" caractérise de nombreuses régions alpines, dont les cantons suisses.
Enfin, il semble que Robert Burns ait surévalué l'importance du dernier trait culturel - à savoir l'influence des hérésies protestantes. La culture religieuse du Queyras, même si elle a été marquée pendant un siècle par le protestantisme, a été très profondément marquée par le catholicisme de la Contre Réforme. Il suffit de compter les innombrables signes visibles d'une foi militante (oratoires, chapelles, croix, pèlerinages), d'observer le décor baroque des églises ou de lire les ouvrages écrits par des curés érudits (abbés Jacques Gondret et Pierre Berge) pour s'en convaincre.
Selon Robert Burns, les caractères qui font la spécificité de la culture alpine du Queyras sont au nombre de dix. Les voici, tels qu'il les relève et les étudie. 1. agro-pastoralisme (agriculture et élevage); 2. morcellement extrême des propriétés; 3. irrigation; 4. transhumance; 5. artisanat et émigration saisonnière vers les villes; 6. famille souche et règles de primogéniture; 7. communautés fermées; 8. république des escartons; 9. éducation et tradition lettrée; 10. hérésies et sectes protestantes.
La vision du Queyras qui se dégage des travaux de Robert Burns doit être critiquée, parce qu'elle n'est pas totalement conforme à la réalité. Ces dix traits spécifiques ne se situent pas au même niveau. Ils relèvent d'ordres différents dans la vie des hommes. Certains tiennent à l'économie et à la culture matérielle : ainsi l'agro-pastoralisme, l'irrigation, la transhumance, ou à l'évolution des activités imposée par les mutations économiques (l'artisanat et l'émigration saisonnière en ville). Un autre relève du droit de propriété : le morcellement des terres. D'autres traits sont d'ordre social (les communautés fermées).
Plusieurs de ces traits culturels ne sont pas spécifiques du Queyras. Ainsi la famille souche est une constante des structures familiales des régions périphériques de France (nord, est, sud-ouest), ainsi que des pays scandinaves et germaniques. De plus, les règles de primogéniture (c'est le garçon aîné qui hérite des biens familiaux), même si elles ont été longtemps le droit en France, jusqu'à la Révolution, n'ont pas empêché, sous l'Ancien Régime, le morcellement des propriétés au fil des ans. L'éducation et la tradition lettrée sont caractéristiques des régions urbaines du nord et de l'est de la France, de l'Europe du nord, scandinave et germanique. Elles étonnent dans une société rurale de la France du Sud. De même, l'autonomie politique relative connue sous le nom de "république des escartons" caractérise de nombreuses régions alpines, dont les cantons suisses.
Enfin, il semble que Robert Burns ait surévalué l'importance du dernier trait culturel - à savoir l'influence des hérésies protestantes. La culture religieuse du Queyras, même si elle a été marquée pendant un siècle par le protestantisme, a été très profondément marquée par le catholicisme de la Contre Réforme. Il suffit de compter les innombrables signes visibles d'une foi militante (oratoires, chapelles, croix, pèlerinages), d'observer le décor baroque des églises ou de lire les ouvrages écrits par des curés érudits (abbés Jacques Gondret et Pierre Berge) pour s'en convaincre.
mardi 20 mars 2007
Bouchet : vallée du Bouchet (Dictionnaire historique et culturel)
Vallée du Bouchet, commune d’Abriès
Bouchet est à la fois le nom d’un sommet, le Bric Bouchet, 2998 m, qui se trouve à la frontière italienne et celui du torrent, qui prend sa source au pied de ce Bric et se jette dans le Guil en aval d’Abriès. Le village le plus important de cette vallée est Le Roux d’Abriès.
A la sortie d'Abriès, la route franchit le Bouchet. Après le pont, à l'endroit où la vallée se resserre, se trouve l'ancienne usine électrique, aujourd’hui transformée en résidence. Construite en 1897 par Ernest Martin, elle a alimenté en électricité Abriès et le Roux. La consommation était facturée au nombre d’ampoules. Au début de ce siècle, les Abriésois s'éclairaient à l'électricité, alors que le Grand Hôtel, qui appartenait à une société de commandite par actions et qui a été construit pour héberger des touristes argentés, n'était pas relié au réseau, à dire vrai un peu sommaire. Cela réjouissait les villageois. qui montraient ainsi qu'ils maîtrisaient mieux l’électricité, symbole du progrès, que les riches clients de l'hôtel, bourgeois parisiens ou aristocrates anglais.
Au-delà, la vallée s'élargit un peu. La route monte en direction du nord d'abord, puis du nord-est, sur la rive droite. A droite, à mi chemin entre Abriès et le Roux, à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de la route, au milieu des mélèzes du Bois de la Brune, se trouve le hameau de la Gasque, dont une maison a été restaurée. Il avait la réputation d'être hanté par des êtres fantastiques.
Les Granges
Au confluent du Golon ou torrent de la Montette qui descend du Bric Froid et du Bouchet sur la droite, la vallée s’élargit. La route franchit à deux reprises le Bouchet, passe sur la rive gauche, puis revient sur la rive droite. Avant le premier pont, un oratoire porte 1’inscription : "Saint-Joseph P (priez) P N (pour nous)". A gauche, au niveau du premier pont, on peut apercevoir quelques ruines du hameau des Granges, partiellement détruit par une avalanche en 1681 et en I706. Celle de 1706 aurait rasé 71 maisons. La grande crue de 1728 a accéléré le départ de la population vers le Roux, situé au-dessus, à mi pente. Seuls subsistent les murs d'un moulin, qui était alimenté en eau par un canal parallèle au Golon.
Après le deuxième pont, sur la droite, se dresse la chapelle Saint-Barthélémy. On distingue quelques murs de pierres, restes du hameau.
Le Roux (1760 m)
L’implantation du village est typique de celle des villages de pente, comme à Saint-Véran ou Pierre-Grosse. La plupart des maisons ont leur faîtage parallèle à la ligne de plus grande pente, mais les maisons, à la différence de celles de Saint-Véran, dont la fuste est tout en bois, ont de très hauts murs de maçonnerie, avec peu de bois.
D’abord section de la paroisse d’Abriès, le Roux est devenu une paroisse indépendante en 1729, le curé desservant les hameaux alentour, aujourd’hui abandonnés. En 1940, l'armée italienne l’ayant occupé (sur une maison, on peut distinguer les traces à demi effacées d’un portrait de Mussolini, martelé à la Libération), les habitants en ont été évacués. En 1944, il a été partiellement incendié par des obus tirés, du col de la Mayt, par les Allemands. Le clocher, haut de près de quarante mètres, célèbre dans tout le Queyras, a été alors détruit. Henri Ferrand en a publié une photo en 1909 dans le Pays Briançonnais et le Queyras. Les vastes maisons du village, dont les murs sont recouverts d’un enduit clair, ont été construites grâce aux dommages de guerre.
Du Roux, on peut se rendre à Valpreveyre en voiture. En hiver, la route n’est pas déneigée Elle domine le Bouchet, qui coule à plusieurs dizaines de mètres en contrebas.
Hameaux et sentiers
Un chemin carrossable conduit au pied du Bric Froid, en direction du nord. Hameau en ruines (déjà ruiné en 1930, d'après Tivollier) : La Levée ou l'Alveyo en dialecte, dont ne subsistent que la chapelle, consacrée à Saint-Antoine de Padoue, et une maison branlante.
Au-delà, s’étend l’immense cirque du Bric Froid, au confluent de deux torrents, celui de Golon, à gauche, et, à droite, celui du col Saint-Martin. A gauche, le sentier qui mène au col des Thures suit le torrent de Golon. Du col des Thures (2760 m), on accède à la vallée italienne des Thures, et, si l'on suit l'arête rocheuse vers le nord-est, au Bric Froid (3304 m) ou Pointe Ramière. L'ascension est dépourvue de vraies difficultés. Au sommet, beau point de vue sur les Alpes du Nord. Dans les années qui ont suivi la révocation de l'Edit de Nantes, le col a été emprunté par les protestants queyrassins ou dauphinois qui ont préféré s'expatrier plutôt que d’abjurer. Alors, la vallée d'Oulx, maintenant italienne, était un escarton du Briançonnais. De cette vallée, les émigrants pouvaient gagner le Piémont et, de là, la Suisse, puis l’Allemagne (Lire Eugen Bellon, Dispersés à tous vents, Gap, 1984).
Le sentier de droite s'élève vers le hameau en ruines de La Montette (1900 m), dont Tivollier dit qu'il fut en partie détruit par des avalanches en 1755 et en 1793. En 1909, H. Ferrand en a pris une photo admirable. Les maisons, larges et hautes, ressemblent à celles de Saint-Véran.
Du Roux, un sentier mène aux Mounets ou l’Eimonet, d’où l’on a une belle vue sur la vallée du Bouchet et sur la Lauze, la montagne qui domine Abriès. A une vingtaine de minutes, hameau de Pra Roubaud, en ruines, à l’exception de la chapelle dédiée à Notre Dame des Neiges et d’une maison en cours de restauration.
Au-delà, le sentier traverse le bois de Mamozel et s’infléchit vers l'est pour suivre le torrent de Saint-Martin, qu’il franchit avant de s’élever dans les alpages en direction de deux cols, très proches l'un de l’autre : le col Vieux (ou col d’Abriès) et le col Saint-Martin (2660 m). Du col, on domine la vallée italienne de Pellice et le Lac vert, au bord duquel est construit un refuge. Du col Saint-Martin, on peut rejoindre Valpreveyre.
A l’entrée du Roux, un chemin de terre conduit au cimetière et au torrent du Bouchet que deux ponts de planches permettent de franchir. Du premier, part un sentier qui serpente jusqu’à la Gasque. Du deuxième, part un chemin forestier qui conduit à Valpreveyre ou qui rejoint le GR 58, reliant Valreveyre à Abriès.
Des ruines des Granges, au confluent du Golon et du Bouchet, part un sentier escarpé, qui s’élève dans la montagne, en face du Roux. Puis le sentier se perd dans l'alpage. Si l'on suit la crête, 1’ascension du Pic Clausis ne pose pas de problèmes. Du sommet, en continuant vers le nord, on parvient au col de Rasis et au col des Thures ; ou bien en obliquant vers la gauche, on arrive aux alpages de Malrif.
Valpreveyre (1847 m)
A 3 km du Roux, c’est le hameau de Valpreveyre. Sur la droite, terrain de camping. De là, on a une très belle vue sur la vallée, que ferme l'imposant Bric Bouchet (qui culmine à près de 3000 mètres), une aiguille rocheuse qui se détache au-dessus des sommets avoisinants et qui attire de nombreux alpinistes. La beauté du lieu a rendu lyrique A. Muston, pasteur protestant du siècle dernier, qui écrit : "Ce ne sont que pelouses semées de myrtilles et de fraises; bosquets encombrés de roses et de framboises; belles forêts garnies de clématites bleues" (cité par Tivolier, op. cité, t I, p 110). Aujourd'hui, les prairies ne sont quasiment plus fauchées. Les pentes sont une vaste zone de transhumance.
Dans le hameau, qui n’est plus habité en permanence, des maisons sont en ruines, quelques-unes restaurées ou en cours de restauration. Il n’était qu’un hameau d’estive quand Tivollier, dans les années 1930, écrivait Le Queyras. La partie principale est construite sur l'adret, autour de l'église Saint-Roch. Il y a quelques maisons sur l'ubac, le long du torrent d'Urine.
Valpreveyre a été un village vivant. A la fin du XVIIe siècle, quarante maisons étaient occupées, ce qui permet d’évaluer la population à deux cents habitants. Il eut à souffrir des incursions des Barbets ou "Vallarins", habitants des vallées vaudoises du Piémont. Le notaire Garcin écrit : "Le 21 septembre 1690, les Vallarins sont venus piller et brûler Valpreveyre, village d'Abriès, ont tué un homme et une femme" (cité par Tivollier, op. cité, t 1, p 111).
En 1728, une grave inondation, causée par la destruction du lac naturel qui se trouvait au pied du Pelvas, dévasta la vallée. Pour conjurer le fléau, la paroisse d’Abriès (dont Valpreveyre fait partie) organisait le 20 mai, le jour de la Saint-Bernardin, une procession, qui, partant d'Abriès, rejoignait aux Granges celle du Roux. Chaque famille envoyait au moins un de ses membres à la procession.
Le sentier de la rive droite suit le Bouchet, s'élève dans la montagne de Reychasse et se perd dans les drailles de l'alpage. On laisse le lac du Bouchet et on arrive aux sources du torrent, au pied du Bric. Le col de gauche permet d’atteindre le refuge du Lac Vert. C’est aussi le point de départ d'un sentier balisé qui conduit au sommet. Le col de droite ou col de Bouchet (2670 m) est le point de départ de la voie académique. Un peu d'escalade est nécessaire. A quelques dizaines de mètres du sommet, on franchit une arête à califourchon, dite pour cela "Paso Cavallo". Au sommet, on a un admirable point de vue sur les Alpes.
Le sentier de la rive gauche à travers le bois de l’Issartin conduit à un vaste cirque fermé par le Pic de Malaure (2750 m) et le Bric Bouchet. Le sentier bifurque : à gauche, le col Bouchet ; à droite, le col Malaure, souvent balayé par des vents froids, ce qui justifie son nom, qui signifie " mauvais vents ". Du col, un sentier abrupt descend sur le Val Pellice (une des vallées du Piémont, où la foi dominante était celle de 1’hérésie vaudoise).
A Valpreveyre, un sentier traverse le Bouchet et suit le torrent d’Urine. Le sentier s’élève à travers le Bois Noir. Sur la droite, part le GR 58, qui conduit à Abriès. On traverse le torrent pour suivre la rive droite, et on arrive dans l'alpage d’Urine. Du col, on atteint la Tête du Pelvas (2930 m) ou on descend vers le refuge italien Jervi, d’où l’on peut revenir dans le Queyras par le col La Croix et La Monta (vallée du Guil et de Ristolas). Du sentier qui suit le torrent d’Urine, on rejoint la collette de Jilly, d’où on a une belle vue sur Abriès et la vallée du Guil. C’est le point le plus haut des pistes de ski. De Jilly, on peut descendre vers Abriès ou continuer vers la crête, gravir la Tête du Pelvas (2930 m) ou descendre par le GR 58 vers La Monta.
Bouchet est à la fois le nom d’un sommet, le Bric Bouchet, 2998 m, qui se trouve à la frontière italienne et celui du torrent, qui prend sa source au pied de ce Bric et se jette dans le Guil en aval d’Abriès. Le village le plus important de cette vallée est Le Roux d’Abriès.
A la sortie d'Abriès, la route franchit le Bouchet. Après le pont, à l'endroit où la vallée se resserre, se trouve l'ancienne usine électrique, aujourd’hui transformée en résidence. Construite en 1897 par Ernest Martin, elle a alimenté en électricité Abriès et le Roux. La consommation était facturée au nombre d’ampoules. Au début de ce siècle, les Abriésois s'éclairaient à l'électricité, alors que le Grand Hôtel, qui appartenait à une société de commandite par actions et qui a été construit pour héberger des touristes argentés, n'était pas relié au réseau, à dire vrai un peu sommaire. Cela réjouissait les villageois. qui montraient ainsi qu'ils maîtrisaient mieux l’électricité, symbole du progrès, que les riches clients de l'hôtel, bourgeois parisiens ou aristocrates anglais.
Au-delà, la vallée s'élargit un peu. La route monte en direction du nord d'abord, puis du nord-est, sur la rive droite. A droite, à mi chemin entre Abriès et le Roux, à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de la route, au milieu des mélèzes du Bois de la Brune, se trouve le hameau de la Gasque, dont une maison a été restaurée. Il avait la réputation d'être hanté par des êtres fantastiques.
Les Granges
Au confluent du Golon ou torrent de la Montette qui descend du Bric Froid et du Bouchet sur la droite, la vallée s’élargit. La route franchit à deux reprises le Bouchet, passe sur la rive gauche, puis revient sur la rive droite. Avant le premier pont, un oratoire porte 1’inscription : "Saint-Joseph P (priez) P N (pour nous)". A gauche, au niveau du premier pont, on peut apercevoir quelques ruines du hameau des Granges, partiellement détruit par une avalanche en 1681 et en I706. Celle de 1706 aurait rasé 71 maisons. La grande crue de 1728 a accéléré le départ de la population vers le Roux, situé au-dessus, à mi pente. Seuls subsistent les murs d'un moulin, qui était alimenté en eau par un canal parallèle au Golon.
Après le deuxième pont, sur la droite, se dresse la chapelle Saint-Barthélémy. On distingue quelques murs de pierres, restes du hameau.
Le Roux (1760 m)
L’implantation du village est typique de celle des villages de pente, comme à Saint-Véran ou Pierre-Grosse. La plupart des maisons ont leur faîtage parallèle à la ligne de plus grande pente, mais les maisons, à la différence de celles de Saint-Véran, dont la fuste est tout en bois, ont de très hauts murs de maçonnerie, avec peu de bois.
D’abord section de la paroisse d’Abriès, le Roux est devenu une paroisse indépendante en 1729, le curé desservant les hameaux alentour, aujourd’hui abandonnés. En 1940, l'armée italienne l’ayant occupé (sur une maison, on peut distinguer les traces à demi effacées d’un portrait de Mussolini, martelé à la Libération), les habitants en ont été évacués. En 1944, il a été partiellement incendié par des obus tirés, du col de la Mayt, par les Allemands. Le clocher, haut de près de quarante mètres, célèbre dans tout le Queyras, a été alors détruit. Henri Ferrand en a publié une photo en 1909 dans le Pays Briançonnais et le Queyras. Les vastes maisons du village, dont les murs sont recouverts d’un enduit clair, ont été construites grâce aux dommages de guerre.
Du Roux, on peut se rendre à Valpreveyre en voiture. En hiver, la route n’est pas déneigée Elle domine le Bouchet, qui coule à plusieurs dizaines de mètres en contrebas.
Hameaux et sentiers
Un chemin carrossable conduit au pied du Bric Froid, en direction du nord. Hameau en ruines (déjà ruiné en 1930, d'après Tivollier) : La Levée ou l'Alveyo en dialecte, dont ne subsistent que la chapelle, consacrée à Saint-Antoine de Padoue, et une maison branlante.
Au-delà, s’étend l’immense cirque du Bric Froid, au confluent de deux torrents, celui de Golon, à gauche, et, à droite, celui du col Saint-Martin. A gauche, le sentier qui mène au col des Thures suit le torrent de Golon. Du col des Thures (2760 m), on accède à la vallée italienne des Thures, et, si l'on suit l'arête rocheuse vers le nord-est, au Bric Froid (3304 m) ou Pointe Ramière. L'ascension est dépourvue de vraies difficultés. Au sommet, beau point de vue sur les Alpes du Nord. Dans les années qui ont suivi la révocation de l'Edit de Nantes, le col a été emprunté par les protestants queyrassins ou dauphinois qui ont préféré s'expatrier plutôt que d’abjurer. Alors, la vallée d'Oulx, maintenant italienne, était un escarton du Briançonnais. De cette vallée, les émigrants pouvaient gagner le Piémont et, de là, la Suisse, puis l’Allemagne (Lire Eugen Bellon, Dispersés à tous vents, Gap, 1984).
Le sentier de droite s'élève vers le hameau en ruines de La Montette (1900 m), dont Tivollier dit qu'il fut en partie détruit par des avalanches en 1755 et en 1793. En 1909, H. Ferrand en a pris une photo admirable. Les maisons, larges et hautes, ressemblent à celles de Saint-Véran.
Du Roux, un sentier mène aux Mounets ou l’Eimonet, d’où l’on a une belle vue sur la vallée du Bouchet et sur la Lauze, la montagne qui domine Abriès. A une vingtaine de minutes, hameau de Pra Roubaud, en ruines, à l’exception de la chapelle dédiée à Notre Dame des Neiges et d’une maison en cours de restauration.
Au-delà, le sentier traverse le bois de Mamozel et s’infléchit vers l'est pour suivre le torrent de Saint-Martin, qu’il franchit avant de s’élever dans les alpages en direction de deux cols, très proches l'un de l’autre : le col Vieux (ou col d’Abriès) et le col Saint-Martin (2660 m). Du col, on domine la vallée italienne de Pellice et le Lac vert, au bord duquel est construit un refuge. Du col Saint-Martin, on peut rejoindre Valpreveyre.
A l’entrée du Roux, un chemin de terre conduit au cimetière et au torrent du Bouchet que deux ponts de planches permettent de franchir. Du premier, part un sentier qui serpente jusqu’à la Gasque. Du deuxième, part un chemin forestier qui conduit à Valpreveyre ou qui rejoint le GR 58, reliant Valreveyre à Abriès.
Des ruines des Granges, au confluent du Golon et du Bouchet, part un sentier escarpé, qui s’élève dans la montagne, en face du Roux. Puis le sentier se perd dans l'alpage. Si l'on suit la crête, 1’ascension du Pic Clausis ne pose pas de problèmes. Du sommet, en continuant vers le nord, on parvient au col de Rasis et au col des Thures ; ou bien en obliquant vers la gauche, on arrive aux alpages de Malrif.
Valpreveyre (1847 m)
A 3 km du Roux, c’est le hameau de Valpreveyre. Sur la droite, terrain de camping. De là, on a une très belle vue sur la vallée, que ferme l'imposant Bric Bouchet (qui culmine à près de 3000 mètres), une aiguille rocheuse qui se détache au-dessus des sommets avoisinants et qui attire de nombreux alpinistes. La beauté du lieu a rendu lyrique A. Muston, pasteur protestant du siècle dernier, qui écrit : "Ce ne sont que pelouses semées de myrtilles et de fraises; bosquets encombrés de roses et de framboises; belles forêts garnies de clématites bleues" (cité par Tivolier, op. cité, t I, p 110). Aujourd'hui, les prairies ne sont quasiment plus fauchées. Les pentes sont une vaste zone de transhumance.
Dans le hameau, qui n’est plus habité en permanence, des maisons sont en ruines, quelques-unes restaurées ou en cours de restauration. Il n’était qu’un hameau d’estive quand Tivollier, dans les années 1930, écrivait Le Queyras. La partie principale est construite sur l'adret, autour de l'église Saint-Roch. Il y a quelques maisons sur l'ubac, le long du torrent d'Urine.
Valpreveyre a été un village vivant. A la fin du XVIIe siècle, quarante maisons étaient occupées, ce qui permet d’évaluer la population à deux cents habitants. Il eut à souffrir des incursions des Barbets ou "Vallarins", habitants des vallées vaudoises du Piémont. Le notaire Garcin écrit : "Le 21 septembre 1690, les Vallarins sont venus piller et brûler Valpreveyre, village d'Abriès, ont tué un homme et une femme" (cité par Tivollier, op. cité, t 1, p 111).
En 1728, une grave inondation, causée par la destruction du lac naturel qui se trouvait au pied du Pelvas, dévasta la vallée. Pour conjurer le fléau, la paroisse d’Abriès (dont Valpreveyre fait partie) organisait le 20 mai, le jour de la Saint-Bernardin, une procession, qui, partant d'Abriès, rejoignait aux Granges celle du Roux. Chaque famille envoyait au moins un de ses membres à la procession.
Le sentier de la rive droite suit le Bouchet, s'élève dans la montagne de Reychasse et se perd dans les drailles de l'alpage. On laisse le lac du Bouchet et on arrive aux sources du torrent, au pied du Bric. Le col de gauche permet d’atteindre le refuge du Lac Vert. C’est aussi le point de départ d'un sentier balisé qui conduit au sommet. Le col de droite ou col de Bouchet (2670 m) est le point de départ de la voie académique. Un peu d'escalade est nécessaire. A quelques dizaines de mètres du sommet, on franchit une arête à califourchon, dite pour cela "Paso Cavallo". Au sommet, on a un admirable point de vue sur les Alpes.
Le sentier de la rive gauche à travers le bois de l’Issartin conduit à un vaste cirque fermé par le Pic de Malaure (2750 m) et le Bric Bouchet. Le sentier bifurque : à gauche, le col Bouchet ; à droite, le col Malaure, souvent balayé par des vents froids, ce qui justifie son nom, qui signifie " mauvais vents ". Du col, un sentier abrupt descend sur le Val Pellice (une des vallées du Piémont, où la foi dominante était celle de 1’hérésie vaudoise).
A Valpreveyre, un sentier traverse le Bouchet et suit le torrent d’Urine. Le sentier s’élève à travers le Bois Noir. Sur la droite, part le GR 58, qui conduit à Abriès. On traverse le torrent pour suivre la rive droite, et on arrive dans l'alpage d’Urine. Du col, on atteint la Tête du Pelvas (2930 m) ou on descend vers le refuge italien Jervi, d’où l’on peut revenir dans le Queyras par le col La Croix et La Monta (vallée du Guil et de Ristolas). Du sentier qui suit le torrent d’Urine, on rejoint la collette de Jilly, d’où on a une belle vue sur Abriès et la vallée du Guil. C’est le point le plus haut des pistes de ski. De Jilly, on peut descendre vers Abriès ou continuer vers la crête, gravir la Tête du Pelvas (2930 m) ou descendre par le GR 58 vers La Monta.
lundi 19 mars 2007
Borel Albert (Dictionnaire historique et culturel)
Bien qu’il soit l’auteur d’un livre, Les Pieds en Queyras "le cœur dans les étoiles", publié aux Editions de Haute-Provence en 1996, et dans lequel est recueillie une partie de la mémoire collective des Queyrassins entre 1900 et 1960, M. Albert Borel est d’abord un conteur, dont la parole vive enchante ceux qui l’écoutent. Dans la préface de ce livre, l’éditeur écrit : "ce livre est plus à écouter qu’à lire, à écouter comme on écoute un conteur avec un accent queyrassin. Un conteur qui sait ménager les silences, entretenir l’intérêt, préparer ses effets, sourire, rire à son propre récit ou, au contraire, avoir les yeux voilés de larmes et la voix prise par l’émotion".
De ce point de vue, Albert Borel s’inscrit dans la lignée de ces conteurs locaux, qui, à la veillée, étaient chargés de rappeler à chacun le patrimoine de contes, légendes, récits populaires, tel Pierre Rua, qui a été, au début des années 1960, l’informateur principal de Charles Joisten, auteur de Contes et récits populaires du Dauphiné, (tome 1, le Queyras, op. Cit.). Albert Borel ne fait pas dans la fiction. Il est le conteur de la vie réelle des Queyrassins d’autrefois ; et aussi une des mémoires vivantes d’un Queyras en train de disparaître.
Son livre a l’immense mérite de faire revivre ce qui n’est peut-être plus et dont les hommes auront perdu le souvenir dans quelques décennies :
- des villages de la vallée du Haut-Guil, aujourd’hui détruits ou inhabités, la Monta et l’Echalp ;
- des Queyrassins oubliés : son grand-père Benjamin ; Marie Martin la fruitière, paysanne et épicière ; Jean Ribet, le cordonnier, facteur et garde champêtre ; le curé Buès, ingénieur, paysan et citoyen, etc. ;
- des animaux : le cheval Bijou ; les mulets ; les chiens ; les ânes ;
- des choses : les caillettes, les pétrins, les lits, etc. ;
- des outils ;
- des événements : la construction d’un clocher tout neuf ;
- les travaux et les jours : la fenaison, la traite, la garde des bêtes dans la montagne, la chasse, etc.
Bref, dans la voix et sous la plume d’Albert Borel, c’est le Queyras agro-pastoral, celui qui était encore vivant avant la deuxième guerre mondiale, qui ressuscite, renaît et prend enfin forme et vie.
Cf. article "écrivains du Queyras"
De ce point de vue, Albert Borel s’inscrit dans la lignée de ces conteurs locaux, qui, à la veillée, étaient chargés de rappeler à chacun le patrimoine de contes, légendes, récits populaires, tel Pierre Rua, qui a été, au début des années 1960, l’informateur principal de Charles Joisten, auteur de Contes et récits populaires du Dauphiné, (tome 1, le Queyras, op. Cit.). Albert Borel ne fait pas dans la fiction. Il est le conteur de la vie réelle des Queyrassins d’autrefois ; et aussi une des mémoires vivantes d’un Queyras en train de disparaître.
Son livre a l’immense mérite de faire revivre ce qui n’est peut-être plus et dont les hommes auront perdu le souvenir dans quelques décennies :
- des villages de la vallée du Haut-Guil, aujourd’hui détruits ou inhabités, la Monta et l’Echalp ;
- des Queyrassins oubliés : son grand-père Benjamin ; Marie Martin la fruitière, paysanne et épicière ; Jean Ribet, le cordonnier, facteur et garde champêtre ; le curé Buès, ingénieur, paysan et citoyen, etc. ;
- des animaux : le cheval Bijou ; les mulets ; les chiens ; les ânes ;
- des choses : les caillettes, les pétrins, les lits, etc. ;
- des outils ;
- des événements : la construction d’un clocher tout neuf ;
- les travaux et les jours : la fenaison, la traite, la garde des bêtes dans la montagne, la chasse, etc.
Bref, dans la voix et sous la plume d’Albert Borel, c’est le Queyras agro-pastoral, celui qui était encore vivant avant la deuxième guerre mondiale, qui ressuscite, renaît et prend enfin forme et vie.
Cf. article "écrivains du Queyras"
jeudi 15 mars 2007
Bonnaire, préfet (Dictionnaire historique et culturel)
En 1801, en l'an IX de la République, le citoyen Bonnaire, comme il se nomme lui-même, alors qu'il exerce les fonctions de préfet des Hautes-Alpes, adresse au Ministre de l'Intérieur de l'époque un rapport intitulé Mémoire sur la statistique du département des Hautes-Alpes (réédité en 1980 à Gap). C'est un très grand texte, admirablement bien écrit, qui apprend beaucoup de choses sur les Hautes-Alpes au début du XIXe siècle.
Ainsi, selon Bonnaire, en 1801, le département manque de routes, il est isolé. La "routine" des paysans y empêche toute croissance. Les crues et les incendies y sont catastrophiques, les revenus des habitants faibles. L'espérance moyenne de vie à la naissance est de 27 ans pour les hommes et 29 ans pour les femmes.
Des passages portent sur le Briançonnais et le Queyras, présentés comme exemplaires, en particulier pour tout ce qui touche à l'instruction. Les habitants des Hautes-Alpes sont presque tous analphabètes, sauf dans le Briançonnais et le Queyras.
"Pour trouver quelque désir d'apprendre, et même une certaine instruction réelle, il faut remonter dans le Briançonnais, pénétrer dans des vallées profondes et étroites, perdues, en quelque sorte, dans d'horribles précipices, et qui sembleraient ne pouvoir être habitées que par des peuplades de sauvages. C'est là qu'on sent le prix de l'instruction, et que tous, sans exception, y consacrent leur jeunesse : il est rare qu'un enfant n'y sache pas lire, écrire, et même un peu de calcul ; mais c'est la suite d'un usage antique et de l'impérieuse nécessité. Le sol ingrat et resserré de ces vallées ne pourrait en nourrir tous les habitants : d'ailleurs, le défaut d'ateliers, de manufactures, les laisserait oisifs pendant l'hiver, qui couvre la terre de plusieurs pieds de neige ; de là cette émigration périodique dont j'ai déjà parlé : il a bien fallu chercher à s'utiliser dans les pays où on émigrait ; ainsi tous ceux qui ne connaissent pas d'arts mécaniques, s'adonnent à lire, à écrire, à l'étude de la grammaire française, même latine, et, à l'approche de la rigoureuse saison, ils vont peupler d'instituteurs l'ancienne Provence, et, en général, les pays méridionaux. C'est même une chose curieuse que de voir, dans les foires considérables de l'automne, ces instituteurs, couverts d'habits grossiers, se promener dans la foule et au milieu des bestiaux de toute espèce, ayant sur leur chapeau une plume, qui indique et leur état et leur volonté de se louer pour l'hiver, moyennant un prix convenu, Ces bonnes gens donnent de nombreuses leçons pendant tout le cours de la journée ; dans les intervalles, ils rendent à peu près autant de services que des domestiques à gages, et on est surpris du très léger salaire qu'ils demandent pour tant de peines. A la fonte des neiges, ils reviennent dans leur pays natal avec quelques écus qui paient une partie des contributions, et ils travaillent à la terre pendant toute la saison. Il est peu d'hommes qui utilisent autant leur existence, et qui soient plus respectables aux yeux de leur société".
Ce passage appelle deux remarques. L'exception culturelle que forment dans la France du Sud le Briançonnais et le Queyras est connue depuis longtemps (cf. articles "instruction précoce" et "Hugo (Victor) et le Queyras"), aussi bien par les habitants de ces hautes vallées que par les diverses autorités de la France. Les travaux des historiens portant sur l’histoire de l’alphabétisation en France, dont François Furet et Jacques Ozouf (in Lire et écrire, Editions de Minuit, 1979), ne font que confirmer ces faits. Au début du XIXe s, il est donné des explications à cette exception. Le préfet Bonnaire avance comme facteurs un "usage antique", ce qui, en soi, n'est pas une explication, et "l'impérieuse nécessité". S'instruire dans l’école de son village permettait d'acquérir un métier que l'on exerçait ailleurs, en Provence ou dans les villes, pendant la mauvaise saison.
Ainsi, selon Bonnaire, en 1801, le département manque de routes, il est isolé. La "routine" des paysans y empêche toute croissance. Les crues et les incendies y sont catastrophiques, les revenus des habitants faibles. L'espérance moyenne de vie à la naissance est de 27 ans pour les hommes et 29 ans pour les femmes.
Des passages portent sur le Briançonnais et le Queyras, présentés comme exemplaires, en particulier pour tout ce qui touche à l'instruction. Les habitants des Hautes-Alpes sont presque tous analphabètes, sauf dans le Briançonnais et le Queyras.
"Pour trouver quelque désir d'apprendre, et même une certaine instruction réelle, il faut remonter dans le Briançonnais, pénétrer dans des vallées profondes et étroites, perdues, en quelque sorte, dans d'horribles précipices, et qui sembleraient ne pouvoir être habitées que par des peuplades de sauvages. C'est là qu'on sent le prix de l'instruction, et que tous, sans exception, y consacrent leur jeunesse : il est rare qu'un enfant n'y sache pas lire, écrire, et même un peu de calcul ; mais c'est la suite d'un usage antique et de l'impérieuse nécessité. Le sol ingrat et resserré de ces vallées ne pourrait en nourrir tous les habitants : d'ailleurs, le défaut d'ateliers, de manufactures, les laisserait oisifs pendant l'hiver, qui couvre la terre de plusieurs pieds de neige ; de là cette émigration périodique dont j'ai déjà parlé : il a bien fallu chercher à s'utiliser dans les pays où on émigrait ; ainsi tous ceux qui ne connaissent pas d'arts mécaniques, s'adonnent à lire, à écrire, à l'étude de la grammaire française, même latine, et, à l'approche de la rigoureuse saison, ils vont peupler d'instituteurs l'ancienne Provence, et, en général, les pays méridionaux. C'est même une chose curieuse que de voir, dans les foires considérables de l'automne, ces instituteurs, couverts d'habits grossiers, se promener dans la foule et au milieu des bestiaux de toute espèce, ayant sur leur chapeau une plume, qui indique et leur état et leur volonté de se louer pour l'hiver, moyennant un prix convenu, Ces bonnes gens donnent de nombreuses leçons pendant tout le cours de la journée ; dans les intervalles, ils rendent à peu près autant de services que des domestiques à gages, et on est surpris du très léger salaire qu'ils demandent pour tant de peines. A la fonte des neiges, ils reviennent dans leur pays natal avec quelques écus qui paient une partie des contributions, et ils travaillent à la terre pendant toute la saison. Il est peu d'hommes qui utilisent autant leur existence, et qui soient plus respectables aux yeux de leur société".
Ce passage appelle deux remarques. L'exception culturelle que forment dans la France du Sud le Briançonnais et le Queyras est connue depuis longtemps (cf. articles "instruction précoce" et "Hugo (Victor) et le Queyras"), aussi bien par les habitants de ces hautes vallées que par les diverses autorités de la France. Les travaux des historiens portant sur l’histoire de l’alphabétisation en France, dont François Furet et Jacques Ozouf (in Lire et écrire, Editions de Minuit, 1979), ne font que confirmer ces faits. Au début du XIXe s, il est donné des explications à cette exception. Le préfet Bonnaire avance comme facteurs un "usage antique", ce qui, en soi, n'est pas une explication, et "l'impérieuse nécessité". S'instruire dans l’école de son village permettait d'acquérir un métier que l'on exerçait ailleurs, en Provence ou dans les villes, pendant la mauvaise saison.
mercredi 14 mars 2007
Berge, Abbé Pierre Berge (Dictionnaire historique et culturel)
Archiprêtre d'Abriès, l'abbé Pierre Berge a été membre de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, laquelle, en 1928, a publié sa monographie intitulée Saint-Véran. Il est aussi l'auteur d'une monographie portant sur Abriès et qui est restée, semble-t-il, à l'état de manuscrit. C'est un homme cultivé, savant, qui connaît bien l'histoire du Queyras, telle que les archives, qu'il a longuement consultées, la révèlent, et qui a lu, avant de rédiger sa monographie, les ouvrages relatifs au Queyras et à Saint-Véran.
Comme l'abbé Jacques Gondret, Pierre Berge est un homme plutôt traditionaliste, qui exprime des convictions fortes avec beaucoup de fermeté. Quelques exemples rapidement évoqués vont permettre de tracer son portrait intellectuel. Les analyses qu'il développe de la crise religieuse des XVIe et XVIIe s, vont à l'encontre des idées reçues. Il est hostile au protestantisme et ne s’en cache pas. Il le nomme "prétendue réforme religieuse", reprenant en 1928 les arguments anti-protestants de l'Eglise du XVIIe s, qui désignait cette nouvelle religion du terme de "religion prétendument réformée". Il rappelle (ce qui est souvent oublié ou occulté) les crimes des protestants, qui, avant d'être victimes en 1685 d’une décision royale, ont été des bourreaux, par exemple lorsque le Queyras a été occupé par l'année protestante de Lesdiguières. L’abbé Berge insiste sur les exactions et sur les destructions d'églises dont les Protestants se sont rendus responsables à cette occasion (cf. article "guerres de religion"). Il a aussi compris le rôle déterminant que les maîtres des écoles communautaires ont joué dans l'instruction précoce des Quayrassins, avant 1882, année où a été votée la loi dite Jules Ferry, dont il montre les "conséquences funestes", dans l'instruction massive et précoce des Queyrassins, ce qui l'amène défendre, non sans raisons légitimes, l'ancienne organisation communautaire de l'enseignement (cf. article "querelles scolaires").
Sa cible préférée est la Révolution, dont il attribue un peu rapidement la responsabilité aux philosophes, plus exactement "à leur impiété". Il exalte le dévouement du clergé à la Nation (il écrit ce mot avec un N majuscule), dont témoigne ce qui s'est passé lors de la nuit du 4 août 1789 (à savoir l'abolition des privilèges), rappelant le mot de Mirabeau : "Pour démonarchiser la France, il faut la décatholiser". Pour lui, les prêtres qui ont refusé de prêter serment à la constitution civile du Clergé sont des héros et la loi de 1905, en instituant la séparation de l'Eglise et de l'Etat, votée quelques années avant qu'il ne rédige son livre, est selon lui "injuste" et spoliatrice.
Certes, il est moins bon écrivain que J. Gondret, mais comme celui-ci, il est partisan d'un catholicisme populaire, traditionaliste, que l'on peut qualifier d'identitaire, au sens où cette religion, profondément enracinée, est l'élément essentiel de l'identité des hautes vallées. Elle relie les hommes, leur donne une dignité, nourrit en eux l'énergie qui leur permet de survivre.
Sa monographie est essentiellement historique. Les moeurs, les coutumes, l'économie sont à peine évoquées. Un des aspects le plus intéressant de cette oeuvre est la manière dont il présente Saint-Véran comme la réalisation, peut-être utopique, mais effective, de la vraie communauté catholique. Saint-Véran est un exemple et un modèle de très grande pureté religieuse, morale et biblique (cf. article "âge d'or"). Le fondement des conditions de vie est la frugalité : "l'agriculteur de nos montagnes" est "modeste" et "économe", il mène une vie " frugale ", il épargne son argent, il n'abuse pas d'alcool, ni des plaisirs de la table. Réduire les besoins est la condition pour que les familles ne sombrent pas dans la noire pauvreté. Mais, la frugalité de cette vie est compensée par une grande charité (cf. article "identité"). Les mendiants sont accueillis, nourris, logés, en particulier les pauvres Piémontaises. Dans l’article "âge d'or", on peut lire un extrait de ce texte qui illustre assez bien la vision utopique que l'abbé Pierre Berge se fait de son Queyras.
A la différence de l'abbé Jacques Gondret, l'abbé Pierre Berge, qui, en tant qu'archiprêtre d'Abriès, exerçait une sorte de magistère moral et spirituel sur le clergé du Queyras (cf. article "curés du Queyras"), se défie des divertissements populaires, des trop longues veillées d'hiver, de certaines réunions de bergers, de danses nocturnes, qui peuvent être sources de désordre (cf. article "écrivains du Queyras").
Comme l'abbé Jacques Gondret, Pierre Berge est un homme plutôt traditionaliste, qui exprime des convictions fortes avec beaucoup de fermeté. Quelques exemples rapidement évoqués vont permettre de tracer son portrait intellectuel. Les analyses qu'il développe de la crise religieuse des XVIe et XVIIe s, vont à l'encontre des idées reçues. Il est hostile au protestantisme et ne s’en cache pas. Il le nomme "prétendue réforme religieuse", reprenant en 1928 les arguments anti-protestants de l'Eglise du XVIIe s, qui désignait cette nouvelle religion du terme de "religion prétendument réformée". Il rappelle (ce qui est souvent oublié ou occulté) les crimes des protestants, qui, avant d'être victimes en 1685 d’une décision royale, ont été des bourreaux, par exemple lorsque le Queyras a été occupé par l'année protestante de Lesdiguières. L’abbé Berge insiste sur les exactions et sur les destructions d'églises dont les Protestants se sont rendus responsables à cette occasion (cf. article "guerres de religion"). Il a aussi compris le rôle déterminant que les maîtres des écoles communautaires ont joué dans l'instruction précoce des Quayrassins, avant 1882, année où a été votée la loi dite Jules Ferry, dont il montre les "conséquences funestes", dans l'instruction massive et précoce des Queyrassins, ce qui l'amène défendre, non sans raisons légitimes, l'ancienne organisation communautaire de l'enseignement (cf. article "querelles scolaires").
Sa cible préférée est la Révolution, dont il attribue un peu rapidement la responsabilité aux philosophes, plus exactement "à leur impiété". Il exalte le dévouement du clergé à la Nation (il écrit ce mot avec un N majuscule), dont témoigne ce qui s'est passé lors de la nuit du 4 août 1789 (à savoir l'abolition des privilèges), rappelant le mot de Mirabeau : "Pour démonarchiser la France, il faut la décatholiser". Pour lui, les prêtres qui ont refusé de prêter serment à la constitution civile du Clergé sont des héros et la loi de 1905, en instituant la séparation de l'Eglise et de l'Etat, votée quelques années avant qu'il ne rédige son livre, est selon lui "injuste" et spoliatrice.
Certes, il est moins bon écrivain que J. Gondret, mais comme celui-ci, il est partisan d'un catholicisme populaire, traditionaliste, que l'on peut qualifier d'identitaire, au sens où cette religion, profondément enracinée, est l'élément essentiel de l'identité des hautes vallées. Elle relie les hommes, leur donne une dignité, nourrit en eux l'énergie qui leur permet de survivre.
Sa monographie est essentiellement historique. Les moeurs, les coutumes, l'économie sont à peine évoquées. Un des aspects le plus intéressant de cette oeuvre est la manière dont il présente Saint-Véran comme la réalisation, peut-être utopique, mais effective, de la vraie communauté catholique. Saint-Véran est un exemple et un modèle de très grande pureté religieuse, morale et biblique (cf. article "âge d'or"). Le fondement des conditions de vie est la frugalité : "l'agriculteur de nos montagnes" est "modeste" et "économe", il mène une vie " frugale ", il épargne son argent, il n'abuse pas d'alcool, ni des plaisirs de la table. Réduire les besoins est la condition pour que les familles ne sombrent pas dans la noire pauvreté. Mais, la frugalité de cette vie est compensée par une grande charité (cf. article "identité"). Les mendiants sont accueillis, nourris, logés, en particulier les pauvres Piémontaises. Dans l’article "âge d'or", on peut lire un extrait de ce texte qui illustre assez bien la vision utopique que l'abbé Pierre Berge se fait de son Queyras.
A la différence de l'abbé Jacques Gondret, l'abbé Pierre Berge, qui, en tant qu'archiprêtre d'Abriès, exerçait une sorte de magistère moral et spirituel sur le clergé du Queyras (cf. article "curés du Queyras"), se défie des divertissements populaires, des trop longues veillées d'hiver, de certaines réunions de bergers, de danses nocturnes, qui peuvent être sources de désordre (cf. article "écrivains du Queyras").
mardi 13 mars 2007
Barbets (Dictionnaire historique et culturel)
Dans une lettre datée de 1691, qu’ils ont adressée à l’Intendant du Dauphiné (dans l’Ancien Régime, l’intendant dirigeait l’administration d’une province), les consuls du Queyras se plaignent des troubles graves qui bouleversent la vallée : "Les communautés sont dans la dernière désolation par les désordres qui leur sont arrivés. Abriès et Ristolas ont été presque entièrement pillés et brûlés par les Barbets et autres ennemis de l'Etat ; Aiguilles entièrement pillé ; divers villages de Molines et Saint-Véran aussi pillés".
Pendant les XVIe et XVIIe siècles, il est souvent question, dans le Queyras, comme en témoignent les documents recueillis dans les archives, des redoutables Barbets, à qui sont imputés d’innombrables méfaits, tels que des meurtres, pillages, incendies. Barbets est le nom qui était donné alors aux habitants des vallées du Piémont, contiguës à celles du Guil et du Bouchet, et dont les principaux bourgs sont Prali, Angrogne, Torre Pellice, à cause des longues barbes que portaient leurs pasteurs (appelés barbes pour cette raison ; eux-mêmes, souvent, ils étaient barbus) et parce que le nom barba, dans le dialecte du Piémont, signifie "oncle" ou "homme âgé" et qu’il était courant, dans le Queyras aussi, de nommer par respect oncle tout homme d’âge avancé. Ces Barbets étaient des Vaudois – ou partisans de Pierre Valdo -, appelés aussi pauvres de Lyon, parce qu’ils incitaient le clergé à se défaire de ses biens et de ses rentes, pour vivre le plus pauvrement possible, à l’imitation du Christ. Jugés hérétiques, ils ont été persécutés et certains d’entre eux ont trouvé refuge au XVe siècle dans les vallées du Piémont, dont la population avait été décimée par la grande épidémie de peste du XIVe siècle. Au moment des troubles religieux qui ont ensanglanté l’Europe, puis, à partir de 1562, la France et le Queyras, les Vaudois de France et d’Italie se sont alliés aux Protestants, dont ils étaient proches sur le plan des croyances et aux côtés de qui ils ont combattu.
Mais ce n’est pas pour aplanir par les armes des querelles de dogme qu’ils ont effectué de 1690 à 1693 des incursions dans le Queyras. Il s’agit de tout autre chose.
En 1688, la guerre éclate à nouveau entre la France d’une part et d’autre part une coalition hétérogène d’Etats européens, l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Empereur germanique, le Brandebourg, la Saxe, la Bavière, la Savoie, qui sont mus par des intérêts contradictoires et cherchent à atteindre par les armes des objectifs divergents. Ce qui les unit, ce sont les griefs que chacun nourrit à l’encontre de la France. C'est la "guerre de la Ligue d’Augsbourg" : "ligue", parce que c’est une union artificielle de pays coalisés, et "Augsbourg", parce que la Ligue s’est formée dans cette ville de Bavière (aujourd’hui en Allemagne). Des batailles, que les armées françaises ont remportées, se sont succédé pendant huit ans, dans les Flandres, au Luxembourg, en Italie, en Catalogne. Le traité de Ryswick, signé en 1697, a mis fin à cette guerre, sans que la situation en Europe en fût changée ou que la paix y fût consolidée. Ce fut une "guerre pour rien".
Le Queyras s’est transformé en cantonnement de troupes françaises, celles du maréchal Catinat, et en champ de bataille, parce que la Savoie voisine faisait partie de cette coalition. Les anciens souverains du Dauphiné, avant qu’ils ne cèdent leur fief au roi de France en 1349, ont dû mener des guerres ruineuses pour se défendre contre les Savoyards. Ne pouvant plus s’étendre vers le Nord et l’Ouest, la Savoie a acquis de nouveaux territoires à l’est et au sud, en particulier, dans le Piémont, le marquisat de Saluces (Saluzzo), dont les limites touchent le Queyras. Ainsi, en 1688, au moment où la guerre éclate, Abriès et Ristolas ont une frontière commune avec les Etats de Savoie, alors que les autres communes, Aiguilles, Saint-Véran ou Molines, sont moins exposées parce qu’elles donnent sur des vallées du Cluson et de la Varaita qui ont fait partie de la France jusqu’en 1713. Pour mener la guerre, la Savoie, Etat catholique traditionaliste, a levé et armé des milices parmi les Vaudois vivant dans les vallées du Pellice et d’Angrogne et a excité le ressentiment qu’ils éprouvaient à l’encontre de Louis XIV, qui, en 1685, quatre ans auparavant, avait révoqué l’Edit de Nantes. C’est aussi pour venger les mauvais traitements infligés aux Protestants du Queyras que ces milices ont franchi la frontière mal défendue et sont venues semer le malheur dans les villages du haut Guil, qu’ils ont pillés et incendiés à plusieurs reprises, de 1690 à 1693.
Ces incursions meurtrières ont provoqué une violente réaction des armées de Louis XIV. Le maréchal Catinat a installé dans le Queyras un camp permanent et les Queyrassins durent pourvoir par l’impôt et la corvée à l’entretien des troupes, de même qu’ils ont été mis dans l’obligation de fournir du fourrage pour nourrir les chevaux des officiers, des mulets pour tirer les canons et du bois pour construire des ponts et des fortins. Pris entre deux feux, ils ont été doublement victimes de cette guerre, dont les enjeux leur étaient incompréhensibles. D’une part, les Barbets menaçaient leur vie et leurs biens ; d’autre part, l’approvisionnement des troupes françaises les appauvrissait, comme l’attestent les requêtes et supplications que les consuls du Queyras ont adressées à l’Intendant de la province du Dauphiné. Heureusement, les victoires de Catinat contre les armées de Victor Amédée, duc de Savoie, à Staffarde en 1690 et surtout à La Marsaille en 1693, ont atténué l’ardeur martiale des Savoyards et incité la Savoie à quitter la coalition en 1696, une année avant la signature du traité de Ryswick.
Extraits des archives des Hautes Alpes.
Pour en faciliter la lecture, l’orthographe a été modernisée.
1. L’obligation de logement des troupes stationnées
En 1691, les consuls du Queyras demandent à l’Intendant du Dauphiné qu’il les décharge du "quartier d’hiver" et de l’impôt pour entretenir le régiment de Gramont. "Les habitants du Queyras sont chargés, depuis le 25 novembre 1690, du logement en quartier d’hiver de douze compagnies du régiment de Médoc et de trois compagnies détachées, outre deux compagnies qu’il y a en garnison dans le château dudit Queyras. Ces compagnies sont dispersées, à savoir : 4 à Molines, 4 à Aiguilles, 3 à Abriès et Ristolas, 2 à Saint-Véran, 1 au Château et Ville Vieille et 1 à Arvieux… Les suppliants se trouvent accablés, tant par ce logement que par celui des régiments de Montené et Menou qui y sont resté tout l’été ; et encor par le passage et séjour (…) des troupes allant et revenant de Mirabouc (forteresse du Piémont). La vallée a été pillée presque de tous ses bestiaux, et ils sont obligés d’égorger le peu qui leur en reste pour faire subsister lesdites troupes, en sorte qu’il ne leur restera pas des vaches pour le labourage, ni aucune brebis ni mouton".
2. Les pillages et les incendies de villages
Lettre datée de 1691 : "Les communautés sont dans la dernière désolation par les désordres qui leur sont arrivés. Abriès et Ristolas ont été presque entièrement pillés et brûlés par les Barbets et autres ennemis de l'Etat ; Aiguilles entièrement pillé ; divers villages de Molines et Saint-Véran aussi pillés ; outre que la gelée du mois de mai dernier a emporté aux dites deux communautés tous leurs grains, aussi bien qu’en celle d’Arvieux, qui a eu de la peine d’en avoir pour ensemencer ses terres, ce qui réduit ses habitants à la dernière misère..."
"A la suite de l’incendie d’Abriès le 18 juin 1690, causé par les Barbets, ennemis de l'Etat, Madeleine Toye fille de feu Pierre, veuve de Jacques Vasserot, fait héritier son fils Honorat, par devant Me Antoine Berthelot, notaire d'Abriès".
3. Les tueries
Il est mentionné dans le registre de la paroisse d’Abriès que, le 19 avril 1691, est inhumé Jean Avieni "tué le jour précédent à Valpreveyre lors du brûlement par les Barbets" et que le 1 juin 1691, décède Pierre Hugues "blessé par les Barbets, âgé de 64 ans". Le curé d’Aiguilles note que, le 15 juin 1691, "ont été tués par les Barbets Chaffrey Vasserot, 55 ans, Jean-Baptiste Jaime, 22 ans, Noé Jouve, 60 ans, Antoine Guérin, 35 ans, David Vasserot, 30 ans" et le 19 octobre 1693 que "les Barbets ont pillé Aiguilles bien que nous payassions la contribution, ont brûlé ou déchiré une partie de nos registres comme celui-ci (ce registre) en peut faire foi".
4. Les baptêmes retardés
Registre de la paroisse d’Abriès : le 24 janvier 1691, Antoine Hugues Coquet, fils de Jacques et de Marguerite Avieni Felipon, est baptisé car, "né le 18 juin il n’avait pas été bien baptisé par des laïques (on disait qu’il a été "ondoyé" ou aspergé d’eau, par des membres de la famille, qui n’étaient pas prêtres) qui se sauvaient de peur d’être tués par les Barbets le jour qu’ils vinrent brûler Abriès". Le registre de la paroisse de Ristolas enregistre les "baptêmes oubliés à cause des guerres des Barbets, (le curé) n’ayant pas les registres pour les écrire dans leur lieu et place" : le 3 novembre 1691, Antoine Laurens, le 14 novembre 1691, André Laurens.
Pendant les XVIe et XVIIe siècles, il est souvent question, dans le Queyras, comme en témoignent les documents recueillis dans les archives, des redoutables Barbets, à qui sont imputés d’innombrables méfaits, tels que des meurtres, pillages, incendies. Barbets est le nom qui était donné alors aux habitants des vallées du Piémont, contiguës à celles du Guil et du Bouchet, et dont les principaux bourgs sont Prali, Angrogne, Torre Pellice, à cause des longues barbes que portaient leurs pasteurs (appelés barbes pour cette raison ; eux-mêmes, souvent, ils étaient barbus) et parce que le nom barba, dans le dialecte du Piémont, signifie "oncle" ou "homme âgé" et qu’il était courant, dans le Queyras aussi, de nommer par respect oncle tout homme d’âge avancé. Ces Barbets étaient des Vaudois – ou partisans de Pierre Valdo -, appelés aussi pauvres de Lyon, parce qu’ils incitaient le clergé à se défaire de ses biens et de ses rentes, pour vivre le plus pauvrement possible, à l’imitation du Christ. Jugés hérétiques, ils ont été persécutés et certains d’entre eux ont trouvé refuge au XVe siècle dans les vallées du Piémont, dont la population avait été décimée par la grande épidémie de peste du XIVe siècle. Au moment des troubles religieux qui ont ensanglanté l’Europe, puis, à partir de 1562, la France et le Queyras, les Vaudois de France et d’Italie se sont alliés aux Protestants, dont ils étaient proches sur le plan des croyances et aux côtés de qui ils ont combattu.
Mais ce n’est pas pour aplanir par les armes des querelles de dogme qu’ils ont effectué de 1690 à 1693 des incursions dans le Queyras. Il s’agit de tout autre chose.
En 1688, la guerre éclate à nouveau entre la France d’une part et d’autre part une coalition hétérogène d’Etats européens, l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Empereur germanique, le Brandebourg, la Saxe, la Bavière, la Savoie, qui sont mus par des intérêts contradictoires et cherchent à atteindre par les armes des objectifs divergents. Ce qui les unit, ce sont les griefs que chacun nourrit à l’encontre de la France. C'est la "guerre de la Ligue d’Augsbourg" : "ligue", parce que c’est une union artificielle de pays coalisés, et "Augsbourg", parce que la Ligue s’est formée dans cette ville de Bavière (aujourd’hui en Allemagne). Des batailles, que les armées françaises ont remportées, se sont succédé pendant huit ans, dans les Flandres, au Luxembourg, en Italie, en Catalogne. Le traité de Ryswick, signé en 1697, a mis fin à cette guerre, sans que la situation en Europe en fût changée ou que la paix y fût consolidée. Ce fut une "guerre pour rien".
Le Queyras s’est transformé en cantonnement de troupes françaises, celles du maréchal Catinat, et en champ de bataille, parce que la Savoie voisine faisait partie de cette coalition. Les anciens souverains du Dauphiné, avant qu’ils ne cèdent leur fief au roi de France en 1349, ont dû mener des guerres ruineuses pour se défendre contre les Savoyards. Ne pouvant plus s’étendre vers le Nord et l’Ouest, la Savoie a acquis de nouveaux territoires à l’est et au sud, en particulier, dans le Piémont, le marquisat de Saluces (Saluzzo), dont les limites touchent le Queyras. Ainsi, en 1688, au moment où la guerre éclate, Abriès et Ristolas ont une frontière commune avec les Etats de Savoie, alors que les autres communes, Aiguilles, Saint-Véran ou Molines, sont moins exposées parce qu’elles donnent sur des vallées du Cluson et de la Varaita qui ont fait partie de la France jusqu’en 1713. Pour mener la guerre, la Savoie, Etat catholique traditionaliste, a levé et armé des milices parmi les Vaudois vivant dans les vallées du Pellice et d’Angrogne et a excité le ressentiment qu’ils éprouvaient à l’encontre de Louis XIV, qui, en 1685, quatre ans auparavant, avait révoqué l’Edit de Nantes. C’est aussi pour venger les mauvais traitements infligés aux Protestants du Queyras que ces milices ont franchi la frontière mal défendue et sont venues semer le malheur dans les villages du haut Guil, qu’ils ont pillés et incendiés à plusieurs reprises, de 1690 à 1693.
Ces incursions meurtrières ont provoqué une violente réaction des armées de Louis XIV. Le maréchal Catinat a installé dans le Queyras un camp permanent et les Queyrassins durent pourvoir par l’impôt et la corvée à l’entretien des troupes, de même qu’ils ont été mis dans l’obligation de fournir du fourrage pour nourrir les chevaux des officiers, des mulets pour tirer les canons et du bois pour construire des ponts et des fortins. Pris entre deux feux, ils ont été doublement victimes de cette guerre, dont les enjeux leur étaient incompréhensibles. D’une part, les Barbets menaçaient leur vie et leurs biens ; d’autre part, l’approvisionnement des troupes françaises les appauvrissait, comme l’attestent les requêtes et supplications que les consuls du Queyras ont adressées à l’Intendant de la province du Dauphiné. Heureusement, les victoires de Catinat contre les armées de Victor Amédée, duc de Savoie, à Staffarde en 1690 et surtout à La Marsaille en 1693, ont atténué l’ardeur martiale des Savoyards et incité la Savoie à quitter la coalition en 1696, une année avant la signature du traité de Ryswick.
Extraits des archives des Hautes Alpes.
Pour en faciliter la lecture, l’orthographe a été modernisée.
1. L’obligation de logement des troupes stationnées
En 1691, les consuls du Queyras demandent à l’Intendant du Dauphiné qu’il les décharge du "quartier d’hiver" et de l’impôt pour entretenir le régiment de Gramont. "Les habitants du Queyras sont chargés, depuis le 25 novembre 1690, du logement en quartier d’hiver de douze compagnies du régiment de Médoc et de trois compagnies détachées, outre deux compagnies qu’il y a en garnison dans le château dudit Queyras. Ces compagnies sont dispersées, à savoir : 4 à Molines, 4 à Aiguilles, 3 à Abriès et Ristolas, 2 à Saint-Véran, 1 au Château et Ville Vieille et 1 à Arvieux… Les suppliants se trouvent accablés, tant par ce logement que par celui des régiments de Montené et Menou qui y sont resté tout l’été ; et encor par le passage et séjour (…) des troupes allant et revenant de Mirabouc (forteresse du Piémont). La vallée a été pillée presque de tous ses bestiaux, et ils sont obligés d’égorger le peu qui leur en reste pour faire subsister lesdites troupes, en sorte qu’il ne leur restera pas des vaches pour le labourage, ni aucune brebis ni mouton".
2. Les pillages et les incendies de villages
Lettre datée de 1691 : "Les communautés sont dans la dernière désolation par les désordres qui leur sont arrivés. Abriès et Ristolas ont été presque entièrement pillés et brûlés par les Barbets et autres ennemis de l'Etat ; Aiguilles entièrement pillé ; divers villages de Molines et Saint-Véran aussi pillés ; outre que la gelée du mois de mai dernier a emporté aux dites deux communautés tous leurs grains, aussi bien qu’en celle d’Arvieux, qui a eu de la peine d’en avoir pour ensemencer ses terres, ce qui réduit ses habitants à la dernière misère..."
"A la suite de l’incendie d’Abriès le 18 juin 1690, causé par les Barbets, ennemis de l'Etat, Madeleine Toye fille de feu Pierre, veuve de Jacques Vasserot, fait héritier son fils Honorat, par devant Me Antoine Berthelot, notaire d'Abriès".
3. Les tueries
Il est mentionné dans le registre de la paroisse d’Abriès que, le 19 avril 1691, est inhumé Jean Avieni "tué le jour précédent à Valpreveyre lors du brûlement par les Barbets" et que le 1 juin 1691, décède Pierre Hugues "blessé par les Barbets, âgé de 64 ans". Le curé d’Aiguilles note que, le 15 juin 1691, "ont été tués par les Barbets Chaffrey Vasserot, 55 ans, Jean-Baptiste Jaime, 22 ans, Noé Jouve, 60 ans, Antoine Guérin, 35 ans, David Vasserot, 30 ans" et le 19 octobre 1693 que "les Barbets ont pillé Aiguilles bien que nous payassions la contribution, ont brûlé ou déchiré une partie de nos registres comme celui-ci (ce registre) en peut faire foi".
4. Les baptêmes retardés
Registre de la paroisse d’Abriès : le 24 janvier 1691, Antoine Hugues Coquet, fils de Jacques et de Marguerite Avieni Felipon, est baptisé car, "né le 18 juin il n’avait pas été bien baptisé par des laïques (on disait qu’il a été "ondoyé" ou aspergé d’eau, par des membres de la famille, qui n’étaient pas prêtres) qui se sauvaient de peur d’être tués par les Barbets le jour qu’ils vinrent brûler Abriès". Le registre de la paroisse de Ristolas enregistre les "baptêmes oubliés à cause des guerres des Barbets, (le curé) n’ayant pas les registres pour les écrire dans leur lieu et place" : le 3 novembre 1691, Antoine Laurens, le 14 novembre 1691, André Laurens.
dimanche 11 mars 2007
Arvieux (Dictionnaire historique et culturel)
La vallée d'Arvieux est perpendiculaire à celle du Guil. Elle est creusée par l'Aigue d'Arvieux, dite aussi "la Rivière" dans les cartes modernes, qui se jette dans le Guil au pied du rocher de l'Ange Gardien (cf. article "le Queyras calcaire"). Orientée sud sud-est, la vallée est très ensoleillée. Pour y accéder, on quitte la route du Queyras après l'Ange Gardien, au lieu-dit l’Esteyère, et on emprunte à gauche la route d'Arvieux (D 902), qui, par le col Isoard, conduit à Briançon.
Le nom vient du latin arviolum ("petit champ"), diminutif de arvum, "champ". Arvieux ou la Ville est le chef-lieu de 1a commune, construit à 1543 m d’altitude, au milieu d’une plaine assez large et bien cultivée. L’architecture en est remarquable. Les faîtages sont perpendiculaires à la ligne de pente. Les maisons sont massives et ne sont pas mitoyennes. Ce qui en fait la spécificité et le charme, ce sont les séries d’arcades loggias, ouvertes sur le sud. Le bois est peu utilisé, sinon les bardeaux de mélèze des toits. Les rez-de-chaussée sont des voûtes de pierre. Bien qu’ils soient massifs, les bâtiments, avec leurs arcades et leurs voûtes, sont d’une rare beauté.
L’église, consacrée à St-Laurent, date du XVIe s. Dégradée pendant les guerres de religion, elle a été restaurée au XVIIe s. L’ancien temple ayant été rasé en 1684, le temple actuel est de 1827.
Comme tous les villages du Queyras, Arvieux a subi des incendies, surtout au XVIIe s, et une avalanche y a fait des dommages importants en 1785, année où une avalanche a détruit le village des Escoyères.
L’histoire d’Arvieux est marquée par une coutume étrange. Les habitants étaient divisés en deux castes : les gens de la Belle, qui formaient une sorte d’aristocratie et les gens du Renom, dits aussi les Sorciers, qui formaient une caste jugée inférieure. La caste des Sorciers regroupaient environ les deux tiers des habitants de la Ville. Cette division, assez surprenante, n’empêchait pas la solidarité villageoise, mais pour un membre de la Belle, c’était déroger que d’épouser quelqu’un de l'autre caste. Les historiens se sont souvent interrogés sur 1’origine de cette coutume. Plusieurs hypothèses ont été avancées. Pour l’abbé Jacques Gondret, le Renom, à l'origine, aurait regroupé les nouveaux venus dans la communauté. Pour Guillemin, une famille aurait passé un pacte avec le diable et se serait rapidement enrichie (d’où le nom qui lui a été donné : les Sorciers). D'autres, comme Ch. Joisten, établissent un rapport entre les procès de sorcelleries, au cours des XIVe et XVe s et l’existence du Renom (les Sorciers).
Arvieux est riche aussi en légendes, histoires de fées et de revenants. La croyance aux revenants a donné naissance à des coutumes. Avant l'enterrement, l'âme des morts venait chaque nuit se purifier dans l'eau du foyer. Aussi remplissait-on, dans les maisons frappées par un décès, les seaux d'eau pure et fraîche. Ce rite était encore observé dans les années 1920 (cf. A. Bourgue, Vieilles coutumes du val d’Arvieux).
L’économie de la vallée d'Arvieux repose sur le tourisme, l’artisanat et l’élevage. On peut pratiquer le ski alpin, le ski de fond et le ski de randonnée (plusieurs itinéraires partent des villages de la vallée). Il existe de nombreux sentiers pour faire des randonnées à pied. Le GR 5 et le GR 58 passent dans la vallée. Récemment une coopérative a repris l’ancienne activité des éleveurs : la fabrication du fromage. Il y a aussi quelques activités artisanales, telles la fabrication du jouet de bois (la coopérative " L'Alpin chez lui ", avec une boutique de vente) et celle des meubles sculptés.
De toutes les communes du Queyras, Arvieux est celle qui a connu au cours des deux derniers siècles l'hémorragie démographique la moins forte. Alors qu'Abriès a perdu depuis 1831 90% de sa population, Arvieux, pendant la même période, n'en a perdu que la moitié. De fait, la commune a mieux résisté à la lente disparition de l'économie agro-pastorale. Il y avait encore une dizaine d'agriculteurs au début des années 1990, alors qu'en 1960, ils étaient 60 environ. De plus, les mutations démographiques ont été moins fortes à Arvieux ou à Saint-Véran qu'à Abriès, Aiguilles et Ristolas. La simple consultation de l'annuaire France Télécom le montre. Dans la liste des abonnés au téléphone d'Aiguilles, d'Abriès et de Ristolas, les patronymes queyrassins sont ou rares (à Aiguilles) ou minoritaires (Abriès et Ristolas) ; ils sont largement majoritaires à Arvieux.
Comment expliquer cette spécificité ? La vallée relativement large dispose d'étendues planes, assez bien adaptées (mieux que les pentes) à la culture des céréales ou à celle des fourrages. Les alpages y sont vastes, très étendus, assez éloignés, mais d'accès facile. Les handicaps (terrain calcaire et zone sèche) ont été compensés au fil des siècles par le creusement de nombreux canaux qui ont permis de pallier la sécheresse par l'irrigation. Surtout, plus que dans les communes du Haut-Guil, les familles ont eu à coeur de maintenir des terres en exploitation. L'attachement au pays y est très fort. Des gens nés à Arvieux y sont revenus plus tard, acceptant une baisse de leurs revenus. Les migrants ont toujours soutenu ceux qui sont restés sur place, achetant des terres pour agrandir le domaine et renonçant à le partager lors des successions. Cet attachement se manifestait dans le goût du travail bien fait et le soin avec lequel les prés et les talus étaient fauchés. De 1950 à 1959, la zone témoin du Queyras a été plus active à Arvieux que dans les autres villages. L'école de montagne et l'école du bois ont permis à des habitants de la commune d'améliorer leur formation générale et technique et d'apprendre l'ébénisterie et la sculpture sur bois. Enfin, les habitants se sont longtemps répartis en deux communautés religieuses : les catholiques, plus nombreux, et les protestants, à la Chalp et Brunissard surtout, très dynamiques. Ce sont les pasteurs qui sont à l'origine de la création de la coopérative L'Alpin chez lui fabriquant des jouets de bois, d'une coopérative d'approvisionnement, du développement du tourisme par l'accueil d'étudiants protestants, la construction d'un centre UCPA, d'un village de vacances.
Hameaux
Villargaudin
Moins d'un kilomètre après avoir emprunté la route de Briançon, on prend une route sur la gauche qui conduit à Villargaudin (1593 m). Le hameau se trouve dans un cadre typique des Alpes méridionales, au milieu de rochers calcaires dénudés. Selon l'abbé Gondret, Villargaudin était composé au XIXe s. de trois hameaux : Villarsec, Villard-Bois et Villard-Gaudin. Seul, ce dernier subsiste.
Le Queyron
De Villargaudin, part un sentier qui mène au hameau des Escoyères et surplombe la vallée du Guil et la route du Queyras. Pour aller aux chalets du Queyron (1938 m), on emprunte un chemin carrossable, à travers le bois des Vaches, ou bien un sentier, qui franchit le ravin du Torrent de la Combe. Ce sentier continue au-delà des chalets du Queyron, franchit le col de la Lauze et rejoint le GR 58 (du Veyer à Arvieux par le col de Furfande). De là, on peut se rendre soit aux Escoyères (et au Veyer), soit vers le col de Furfande et les Granges de Furfande (2300 m).
Le vallon du Queyron se trouve avant le col de la Lauze. Au nord de ce vallon, et le fermant, se dresse l'Aiguille du Ratier (2668 m), visible de la route d'Abriès et qui, ayant la forme d'une dent, est appelée " dent du ratier ". Sur le versant droit du vallon, les crêtes de Croseras sont découpées et appelées les " scies de Furfande ". Au pied des crêtes, s'étendent de vastes éboulis, connus sous le nom de " Casse du chasseur ". D’après la légende, un chasseur y aurait poursuivi un chamois si loin et si longtemps qu’il en oublia la messe. C’était en fait le diable, métamorphosé en chamois, qui l’entraînait à sa perte. Un énorme rocher fut sa tombe. Depuis ce jour, on entendrait, dit-on, chaque dimanche matin, entre 10 et 11 heures, les plaintes du malheureux chasseur qui aurait été condamné aux supplices éternels de l'enfer.
Les Moulins
Sur la route d'Arvieux, au-delà de l'embranchement vers Villargaudin, se trouve, sur la gauche, en contrebas, le hameau des Moulins (1410 m). Autrefois, il y avait là plusieurs moulins construits au bord de l'Aigue d'Arvieux.
Le Pasquier
Au-delà, à mi pente, sur la rive opposée, se dressent quelques maisons. C'est le Pasquier (I570 m), incendié en 1841. Ce hameau est le lieu d’histoires de fées et de revenants. Les traditions orales disent que les "fayettes" (ou petites fées) dansaient la nuit près du hameau avant de faire la lessive, et aussi que les morts s’assemblaient la nuit, en processions. Ils étaient vêtus de noir, chantaient et laissaient derrière eux une odeur de "suie".
Les Maisons
Un peu plus haut, toujours sur le même versant, le hameau des Maisons (1690 m), incendié lui aussi, en 1828. il est construit sur les pentes qui séparent la vallée d’Arvieux de celle de Souliers. A propos de ce hameau, on raconte aussi des histoires de revenants. Les membres de la famille d’une morte étaient souvent importunés la nuit par celle-ci. Ou bien elle venait couvrir les pieds de sa belle-fille. Ou bien elle aidait sa belle-soeur à surveiller l'arrosage des prairies. La famille, alors, a fait dire une messe pour le repos de son âme et elle n’a jamais plus revu la revenante. Le hameau est traversé maintenant par le GR 5, qui, de Château-Queyras va à Arvieux ou à la Chalp. Au niveau des Maisons, la vallée s’élargit. A gauche, le torrent de Chausset descend de l’Aiguille du Ratier, pour se jeter dans l’Aigue d’Arvieux.
Furfande
En face de la Ville, sur la rive droite, part un sentier (le GR 58) qui emprunte la combe du Vallon, entre deux crêtes boisées. A la limite supérieure des arbres, le sentier débouche dans le cirque du vallon. A gauche, se dresse l'Aiguille du Ratier, à droite le pic du Gazon. Puis, il s 'élève en lacets jusqu'au col de Furfande, d’où l’on parvient à une vaste zone d’alpages, dite des Granges de Furfande, et plus au sud, aux Chalets de Furfande. Partout, il y a de très nombreux chalets à l'architecture très particulière : un rez-de-chaussée de pierres, au-dessus duquel s'élève la fuste, ou grange, toute en bois. Il n'y a pas de balcon de séchage. Les gens d'Arvieux y vivaient en août et septembre, lors de la fenaison. L'alpage est plein de sources : deux lacs, le lac de la Valette et le lac Lauzon.
Le camp de Catinat
Le rnaréchal de Catinat, qui commanda des troupes françaises lors de la guerre contre la Ligue d'Augsbourg, dans les années 1690, établit un camp dans l'alpage, près des lacs. On a longtemps raconté dans la vallée d’Arvieux que le vieux maréchal y aurait aussi enfoui ses trésors et que beaucoup d'habitants auraient fouillé l'alpage pour retrouver ces sacs d'or. La tradition orale est riche en histoires, dans lesquelles le diable ou une force diabolique déplacent le trésor que cherchent les hommes. Au col de Furfande, le GR 58 continue vers le sud, puis le sud-est, pour atteindre les Escoyères et le Veyer. Il laisse au col, sur la droite, le GR 541 (direction ouest, sud-ouest), qui, par le col de Garnier, rejoint la vallée de la Durance, à Eygliers.
Le Coin
Le Coin est construit sur la rive droite de l'Aigue d’Arvieux, au confluent de ce torrent et de celui de la Combe Bonne. Du Coin, part un sentier, qui à travers la Combe Bonne, entre les crêtes de Chagnard au nord et de l’Echelle au sud, permet d 'atteindre le lac du Lauzon, dans un vallon entouré de pics assez élevés (Pic des Esparges Fines, Pic du Balart).
Ce vallon est le théâtre d’une légende connue sous le titre "le vin que l’on fait couler d'un arbre". Un propriétaire de la vallée avait quelques ouvriers agricoles dans le vallon. Ceux-ci vinrent à manquer de vin. L'un d'eux planta alors son couteau dans la souche d’un arbre, d’où il coula autant de vin qu'ils en voulurent. Puis, il reboucha la souche avec une cheville de bois. Le dimanche suivant, le propriétaire se rendit à sa cave et vit une cheville de bois fichée dans son tonneau de vin.
La Chalp
A 2 kilomètres environ de la Ville, sur la rive gauche de l'Aigue, se trouve le hameau de la Chalp d’Arvieux. Chalp est un mot fréquent dans le Queyras et dans les Alpes, qui signifie "champs en pente" ou "landes" ou "pâturages". Au-dessus du hameau, le versant est couvert de belles prairies. C’est à la Chalp que passe le GR 5 venant de Briançon et conduisant à Château-Quevras. Sur la rive droite, part, en face de La Chalp, un sentier qui rejoint celui du Coin et qui conduit au lac de Lauzon et descend vers La Roche-de-Rame, dans la vallée de la Durance.
Brunissard (1760 m)
A 3 kilomètres d’Arvieux, c'est le dernier hameau de la commune. Il est situé au milieu de prairies qui, naguère, étaient bien entretenues. Presque totalement détruit par un incendie en 1882, il a été reconstruit au cours des années qui ont suivi le sinistre. La tradition orale a retenu une histoire de diable. En 1911, les gens du hameau ont travaillé le jour de la Saint-Pierre, qui est aussi le jour de la fête paroissiale. Le lendemain, ceux qui travaillaient aux champs et les femmes qui lavaient leurs seaux à la fontaine ont vu le diable. Il avait pris la forme d’un oiseau dont la queue était une longue flamme. On raconte aussi (comme dans toute la vallée) des histoires de fée. La plus connue concerne la fabrication d'une sorte de fromage, la "jounca". Une vieille paysanne battait son beurre. Elle s'apprêtait à jeter le petit-lait, quand elle fut interrompue par une fée, vêtue de fleurs, qui lui conseilla de conserver son petit-lait pour en faire du fromage et elle lui enseigna la fabrication de la "jounca" en faisant bouillir le petit-lait avec de l'oseille amère des prés pour obtenir "la plus exquise des crèmes".
A Brunissard, la vallée bifurque. En direction du nord, c’est la gorge de l’Isoard, sauvage et aride. On peut accéder au col Isoard soit par un sentier, qui emprunte le fond de la gorge (c’est l'ancien grand chemin du Queyras à Briançon) au milieu des ravines et au-dessous d'aiguilles calcaires, soit par une route, qui s’élève en lacets sur le flanc de la montagne et traverse la fameuse Casse Déserte. Le col est à 2360 m d’altitude. La route est ouverte depuis 1934, en été seulement. L’hiver, elle n'est pas déneigée. Cette route a été rendue célèbre grâce au Tour de France. Les coureurs l’empruntaient lors de l'étape Gap-Briançon. Les journalistes de la presse écrite, de la radio et de la télévision ont fait de ce col le haut lieu d'une vaste épopée, celle des champions luttant contre la défaillance ou l'épuisement et accomplissant d'authentiques exploits sportifs. Le col Isoard est devenu un mythe dans la France sportive des quarante dernières années. Du col, où a été construit un refuge, dit refuge Napoléon, en même temps que celui du col La Croix, au-dessus de La Monta, on accède à Cervières et à Briançon. Le col délimite le Queyras et l'escarton de Briançon.
Le col des Ayes (2477 m)
A gauche, une route carrossable suit le torrent de l'Aigue d'Arvieux en direction du nord-ouest. C'est aussi l'itinéraire du GR 5. Aux chalets de l'Eychaillon, le GR 5 bifurque vers la droite (toujours dans la direction du nord-ouest), puis s’élève en lacets dans l'alpage jusqu'au col des Ayes (2480 m). Du col, on peut continuer sur le GR 5 jusqu'à Briançon, ou bien faire l’ascension de deux pics : à droite (nord-est), le Pic de Beaudouis; à gauche (au sud-ouest), le Pic des Challanches (ou des Ayes), qui culmine à 2778 m d’altitude. Ces pics et ce col marquent la limite entre le Queyras et le Briançonnais.
La montagne de l'Agnelil et le col de Néal
Aux chalets de l’Eychaillon, on laisse à droite le GR 5, qui conduit au col des Ayes et on prend la direction du sud-ouest, en suivant l’Aigue d'Arvieux. Le sentier traverse une vaste zone d'alpages parsemée de chalets : les chalets de Clapeyto, 2230 m, à l’architecture si particulière, et où venaient estiver pour la fenaison les paysans de Brunissard. Le sentier continue vers le sud-ouest jusqu’à la crête qui ferme ce magnifique cirque d’alpage. Avant d’arriver à la crête, on oblique vers le sud, on passe près de plusieurs lacs pour atteindre le col de Néal (2510 m), sur la crête qui porte le beau nom de "Crête des Eaux Pendantes" (lacs Fers, du Coquour, de la Favière). Du col, on descend vers le lac de Néal, le vallon de Bouchouse et la Roche-de-Rame (dans la vallée de la Durance).
Le nom vient du latin arviolum ("petit champ"), diminutif de arvum, "champ". Arvieux ou la Ville est le chef-lieu de 1a commune, construit à 1543 m d’altitude, au milieu d’une plaine assez large et bien cultivée. L’architecture en est remarquable. Les faîtages sont perpendiculaires à la ligne de pente. Les maisons sont massives et ne sont pas mitoyennes. Ce qui en fait la spécificité et le charme, ce sont les séries d’arcades loggias, ouvertes sur le sud. Le bois est peu utilisé, sinon les bardeaux de mélèze des toits. Les rez-de-chaussée sont des voûtes de pierre. Bien qu’ils soient massifs, les bâtiments, avec leurs arcades et leurs voûtes, sont d’une rare beauté.
L’église, consacrée à St-Laurent, date du XVIe s. Dégradée pendant les guerres de religion, elle a été restaurée au XVIIe s. L’ancien temple ayant été rasé en 1684, le temple actuel est de 1827.
Comme tous les villages du Queyras, Arvieux a subi des incendies, surtout au XVIIe s, et une avalanche y a fait des dommages importants en 1785, année où une avalanche a détruit le village des Escoyères.
L’histoire d’Arvieux est marquée par une coutume étrange. Les habitants étaient divisés en deux castes : les gens de la Belle, qui formaient une sorte d’aristocratie et les gens du Renom, dits aussi les Sorciers, qui formaient une caste jugée inférieure. La caste des Sorciers regroupaient environ les deux tiers des habitants de la Ville. Cette division, assez surprenante, n’empêchait pas la solidarité villageoise, mais pour un membre de la Belle, c’était déroger que d’épouser quelqu’un de l'autre caste. Les historiens se sont souvent interrogés sur 1’origine de cette coutume. Plusieurs hypothèses ont été avancées. Pour l’abbé Jacques Gondret, le Renom, à l'origine, aurait regroupé les nouveaux venus dans la communauté. Pour Guillemin, une famille aurait passé un pacte avec le diable et se serait rapidement enrichie (d’où le nom qui lui a été donné : les Sorciers). D'autres, comme Ch. Joisten, établissent un rapport entre les procès de sorcelleries, au cours des XIVe et XVe s et l’existence du Renom (les Sorciers).
Arvieux est riche aussi en légendes, histoires de fées et de revenants. La croyance aux revenants a donné naissance à des coutumes. Avant l'enterrement, l'âme des morts venait chaque nuit se purifier dans l'eau du foyer. Aussi remplissait-on, dans les maisons frappées par un décès, les seaux d'eau pure et fraîche. Ce rite était encore observé dans les années 1920 (cf. A. Bourgue, Vieilles coutumes du val d’Arvieux).
L’économie de la vallée d'Arvieux repose sur le tourisme, l’artisanat et l’élevage. On peut pratiquer le ski alpin, le ski de fond et le ski de randonnée (plusieurs itinéraires partent des villages de la vallée). Il existe de nombreux sentiers pour faire des randonnées à pied. Le GR 5 et le GR 58 passent dans la vallée. Récemment une coopérative a repris l’ancienne activité des éleveurs : la fabrication du fromage. Il y a aussi quelques activités artisanales, telles la fabrication du jouet de bois (la coopérative " L'Alpin chez lui ", avec une boutique de vente) et celle des meubles sculptés.
De toutes les communes du Queyras, Arvieux est celle qui a connu au cours des deux derniers siècles l'hémorragie démographique la moins forte. Alors qu'Abriès a perdu depuis 1831 90% de sa population, Arvieux, pendant la même période, n'en a perdu que la moitié. De fait, la commune a mieux résisté à la lente disparition de l'économie agro-pastorale. Il y avait encore une dizaine d'agriculteurs au début des années 1990, alors qu'en 1960, ils étaient 60 environ. De plus, les mutations démographiques ont été moins fortes à Arvieux ou à Saint-Véran qu'à Abriès, Aiguilles et Ristolas. La simple consultation de l'annuaire France Télécom le montre. Dans la liste des abonnés au téléphone d'Aiguilles, d'Abriès et de Ristolas, les patronymes queyrassins sont ou rares (à Aiguilles) ou minoritaires (Abriès et Ristolas) ; ils sont largement majoritaires à Arvieux.
Comment expliquer cette spécificité ? La vallée relativement large dispose d'étendues planes, assez bien adaptées (mieux que les pentes) à la culture des céréales ou à celle des fourrages. Les alpages y sont vastes, très étendus, assez éloignés, mais d'accès facile. Les handicaps (terrain calcaire et zone sèche) ont été compensés au fil des siècles par le creusement de nombreux canaux qui ont permis de pallier la sécheresse par l'irrigation. Surtout, plus que dans les communes du Haut-Guil, les familles ont eu à coeur de maintenir des terres en exploitation. L'attachement au pays y est très fort. Des gens nés à Arvieux y sont revenus plus tard, acceptant une baisse de leurs revenus. Les migrants ont toujours soutenu ceux qui sont restés sur place, achetant des terres pour agrandir le domaine et renonçant à le partager lors des successions. Cet attachement se manifestait dans le goût du travail bien fait et le soin avec lequel les prés et les talus étaient fauchés. De 1950 à 1959, la zone témoin du Queyras a été plus active à Arvieux que dans les autres villages. L'école de montagne et l'école du bois ont permis à des habitants de la commune d'améliorer leur formation générale et technique et d'apprendre l'ébénisterie et la sculpture sur bois. Enfin, les habitants se sont longtemps répartis en deux communautés religieuses : les catholiques, plus nombreux, et les protestants, à la Chalp et Brunissard surtout, très dynamiques. Ce sont les pasteurs qui sont à l'origine de la création de la coopérative L'Alpin chez lui fabriquant des jouets de bois, d'une coopérative d'approvisionnement, du développement du tourisme par l'accueil d'étudiants protestants, la construction d'un centre UCPA, d'un village de vacances.
Hameaux
Villargaudin
Moins d'un kilomètre après avoir emprunté la route de Briançon, on prend une route sur la gauche qui conduit à Villargaudin (1593 m). Le hameau se trouve dans un cadre typique des Alpes méridionales, au milieu de rochers calcaires dénudés. Selon l'abbé Gondret, Villargaudin était composé au XIXe s. de trois hameaux : Villarsec, Villard-Bois et Villard-Gaudin. Seul, ce dernier subsiste.
Le Queyron
De Villargaudin, part un sentier qui mène au hameau des Escoyères et surplombe la vallée du Guil et la route du Queyras. Pour aller aux chalets du Queyron (1938 m), on emprunte un chemin carrossable, à travers le bois des Vaches, ou bien un sentier, qui franchit le ravin du Torrent de la Combe. Ce sentier continue au-delà des chalets du Queyron, franchit le col de la Lauze et rejoint le GR 58 (du Veyer à Arvieux par le col de Furfande). De là, on peut se rendre soit aux Escoyères (et au Veyer), soit vers le col de Furfande et les Granges de Furfande (2300 m).
Le vallon du Queyron se trouve avant le col de la Lauze. Au nord de ce vallon, et le fermant, se dresse l'Aiguille du Ratier (2668 m), visible de la route d'Abriès et qui, ayant la forme d'une dent, est appelée " dent du ratier ". Sur le versant droit du vallon, les crêtes de Croseras sont découpées et appelées les " scies de Furfande ". Au pied des crêtes, s'étendent de vastes éboulis, connus sous le nom de " Casse du chasseur ". D’après la légende, un chasseur y aurait poursuivi un chamois si loin et si longtemps qu’il en oublia la messe. C’était en fait le diable, métamorphosé en chamois, qui l’entraînait à sa perte. Un énorme rocher fut sa tombe. Depuis ce jour, on entendrait, dit-on, chaque dimanche matin, entre 10 et 11 heures, les plaintes du malheureux chasseur qui aurait été condamné aux supplices éternels de l'enfer.
Les Moulins
Sur la route d'Arvieux, au-delà de l'embranchement vers Villargaudin, se trouve, sur la gauche, en contrebas, le hameau des Moulins (1410 m). Autrefois, il y avait là plusieurs moulins construits au bord de l'Aigue d'Arvieux.
Le Pasquier
Au-delà, à mi pente, sur la rive opposée, se dressent quelques maisons. C'est le Pasquier (I570 m), incendié en 1841. Ce hameau est le lieu d’histoires de fées et de revenants. Les traditions orales disent que les "fayettes" (ou petites fées) dansaient la nuit près du hameau avant de faire la lessive, et aussi que les morts s’assemblaient la nuit, en processions. Ils étaient vêtus de noir, chantaient et laissaient derrière eux une odeur de "suie".
Les Maisons
Un peu plus haut, toujours sur le même versant, le hameau des Maisons (1690 m), incendié lui aussi, en 1828. il est construit sur les pentes qui séparent la vallée d’Arvieux de celle de Souliers. A propos de ce hameau, on raconte aussi des histoires de revenants. Les membres de la famille d’une morte étaient souvent importunés la nuit par celle-ci. Ou bien elle venait couvrir les pieds de sa belle-fille. Ou bien elle aidait sa belle-soeur à surveiller l'arrosage des prairies. La famille, alors, a fait dire une messe pour le repos de son âme et elle n’a jamais plus revu la revenante. Le hameau est traversé maintenant par le GR 5, qui, de Château-Queyras va à Arvieux ou à la Chalp. Au niveau des Maisons, la vallée s’élargit. A gauche, le torrent de Chausset descend de l’Aiguille du Ratier, pour se jeter dans l’Aigue d’Arvieux.
Furfande
En face de la Ville, sur la rive droite, part un sentier (le GR 58) qui emprunte la combe du Vallon, entre deux crêtes boisées. A la limite supérieure des arbres, le sentier débouche dans le cirque du vallon. A gauche, se dresse l'Aiguille du Ratier, à droite le pic du Gazon. Puis, il s 'élève en lacets jusqu'au col de Furfande, d’où l’on parvient à une vaste zone d’alpages, dite des Granges de Furfande, et plus au sud, aux Chalets de Furfande. Partout, il y a de très nombreux chalets à l'architecture très particulière : un rez-de-chaussée de pierres, au-dessus duquel s'élève la fuste, ou grange, toute en bois. Il n'y a pas de balcon de séchage. Les gens d'Arvieux y vivaient en août et septembre, lors de la fenaison. L'alpage est plein de sources : deux lacs, le lac de la Valette et le lac Lauzon.
Le camp de Catinat
Le rnaréchal de Catinat, qui commanda des troupes françaises lors de la guerre contre la Ligue d'Augsbourg, dans les années 1690, établit un camp dans l'alpage, près des lacs. On a longtemps raconté dans la vallée d’Arvieux que le vieux maréchal y aurait aussi enfoui ses trésors et que beaucoup d'habitants auraient fouillé l'alpage pour retrouver ces sacs d'or. La tradition orale est riche en histoires, dans lesquelles le diable ou une force diabolique déplacent le trésor que cherchent les hommes. Au col de Furfande, le GR 58 continue vers le sud, puis le sud-est, pour atteindre les Escoyères et le Veyer. Il laisse au col, sur la droite, le GR 541 (direction ouest, sud-ouest), qui, par le col de Garnier, rejoint la vallée de la Durance, à Eygliers.
Le Coin
Le Coin est construit sur la rive droite de l'Aigue d’Arvieux, au confluent de ce torrent et de celui de la Combe Bonne. Du Coin, part un sentier, qui à travers la Combe Bonne, entre les crêtes de Chagnard au nord et de l’Echelle au sud, permet d 'atteindre le lac du Lauzon, dans un vallon entouré de pics assez élevés (Pic des Esparges Fines, Pic du Balart).
Ce vallon est le théâtre d’une légende connue sous le titre "le vin que l’on fait couler d'un arbre". Un propriétaire de la vallée avait quelques ouvriers agricoles dans le vallon. Ceux-ci vinrent à manquer de vin. L'un d'eux planta alors son couteau dans la souche d’un arbre, d’où il coula autant de vin qu'ils en voulurent. Puis, il reboucha la souche avec une cheville de bois. Le dimanche suivant, le propriétaire se rendit à sa cave et vit une cheville de bois fichée dans son tonneau de vin.
La Chalp
A 2 kilomètres environ de la Ville, sur la rive gauche de l'Aigue, se trouve le hameau de la Chalp d’Arvieux. Chalp est un mot fréquent dans le Queyras et dans les Alpes, qui signifie "champs en pente" ou "landes" ou "pâturages". Au-dessus du hameau, le versant est couvert de belles prairies. C’est à la Chalp que passe le GR 5 venant de Briançon et conduisant à Château-Quevras. Sur la rive droite, part, en face de La Chalp, un sentier qui rejoint celui du Coin et qui conduit au lac de Lauzon et descend vers La Roche-de-Rame, dans la vallée de la Durance.
Brunissard (1760 m)
A 3 kilomètres d’Arvieux, c'est le dernier hameau de la commune. Il est situé au milieu de prairies qui, naguère, étaient bien entretenues. Presque totalement détruit par un incendie en 1882, il a été reconstruit au cours des années qui ont suivi le sinistre. La tradition orale a retenu une histoire de diable. En 1911, les gens du hameau ont travaillé le jour de la Saint-Pierre, qui est aussi le jour de la fête paroissiale. Le lendemain, ceux qui travaillaient aux champs et les femmes qui lavaient leurs seaux à la fontaine ont vu le diable. Il avait pris la forme d’un oiseau dont la queue était une longue flamme. On raconte aussi (comme dans toute la vallée) des histoires de fée. La plus connue concerne la fabrication d'une sorte de fromage, la "jounca". Une vieille paysanne battait son beurre. Elle s'apprêtait à jeter le petit-lait, quand elle fut interrompue par une fée, vêtue de fleurs, qui lui conseilla de conserver son petit-lait pour en faire du fromage et elle lui enseigna la fabrication de la "jounca" en faisant bouillir le petit-lait avec de l'oseille amère des prés pour obtenir "la plus exquise des crèmes".
A Brunissard, la vallée bifurque. En direction du nord, c’est la gorge de l’Isoard, sauvage et aride. On peut accéder au col Isoard soit par un sentier, qui emprunte le fond de la gorge (c’est l'ancien grand chemin du Queyras à Briançon) au milieu des ravines et au-dessous d'aiguilles calcaires, soit par une route, qui s’élève en lacets sur le flanc de la montagne et traverse la fameuse Casse Déserte. Le col est à 2360 m d’altitude. La route est ouverte depuis 1934, en été seulement. L’hiver, elle n'est pas déneigée. Cette route a été rendue célèbre grâce au Tour de France. Les coureurs l’empruntaient lors de l'étape Gap-Briançon. Les journalistes de la presse écrite, de la radio et de la télévision ont fait de ce col le haut lieu d'une vaste épopée, celle des champions luttant contre la défaillance ou l'épuisement et accomplissant d'authentiques exploits sportifs. Le col Isoard est devenu un mythe dans la France sportive des quarante dernières années. Du col, où a été construit un refuge, dit refuge Napoléon, en même temps que celui du col La Croix, au-dessus de La Monta, on accède à Cervières et à Briançon. Le col délimite le Queyras et l'escarton de Briançon.
Le col des Ayes (2477 m)
A gauche, une route carrossable suit le torrent de l'Aigue d'Arvieux en direction du nord-ouest. C'est aussi l'itinéraire du GR 5. Aux chalets de l'Eychaillon, le GR 5 bifurque vers la droite (toujours dans la direction du nord-ouest), puis s’élève en lacets dans l'alpage jusqu'au col des Ayes (2480 m). Du col, on peut continuer sur le GR 5 jusqu'à Briançon, ou bien faire l’ascension de deux pics : à droite (nord-est), le Pic de Beaudouis; à gauche (au sud-ouest), le Pic des Challanches (ou des Ayes), qui culmine à 2778 m d’altitude. Ces pics et ce col marquent la limite entre le Queyras et le Briançonnais.
La montagne de l'Agnelil et le col de Néal
Aux chalets de l’Eychaillon, on laisse à droite le GR 5, qui conduit au col des Ayes et on prend la direction du sud-ouest, en suivant l’Aigue d'Arvieux. Le sentier traverse une vaste zone d'alpages parsemée de chalets : les chalets de Clapeyto, 2230 m, à l’architecture si particulière, et où venaient estiver pour la fenaison les paysans de Brunissard. Le sentier continue vers le sud-ouest jusqu’à la crête qui ferme ce magnifique cirque d’alpage. Avant d’arriver à la crête, on oblique vers le sud, on passe près de plusieurs lacs pour atteindre le col de Néal (2510 m), sur la crête qui porte le beau nom de "Crête des Eaux Pendantes" (lacs Fers, du Coquour, de la Favière). Du col, on descend vers le lac de Néal, le vallon de Bouchouse et la Roche-de-Rame (dans la vallée de la Durance).
samedi 10 mars 2007
Artisans (Dictionnaire historique et culturel)
Alain Belmont, dans sa thèse intitulée Des ateliers au village. Les artisans ruraux en Dauphiné sous l’Ancien Régime (La pierre et l’écrit, Musée dauphinois, Presses Universitaires de Grenoble, 1998), a étudié les artisans ruraux qui ont exercé leur art dans des villages du Dauphiné comptant moins de 2000 habitants et cela, pendant plus de quatre siècles. Ces artisans peignaient le chanvre, cardaient la laine, traitaient les peaux, travaillaient les métaux, la pierre (en particulier les chaufourniers), le bois.
Aux XIVe et XVe siècles, il y a peu d’artisans ruraux en Dauphiné. Dans le Queyras, trois villages sont pourvus d’un ou de deux artisans. Les révisions des feux des XIVe et XVe siècles l’attestent. A partir du XVIe siècle, le nombre des artisans augmente et on constate qu’ils exercent une plus large palette d’activités. Ce phénomène s’explique par la croissance de la population, la crise qui s’ensuit et qui oblige de nombreux petits exploitants à vendre leurs terres à des bourgeois des villes pour payer leurs impôts ou pour survivre. De riches bourgeois constituent de vastes propriétés, mais ce phénomène ne touche pas les zones de montagne du Dauphiné. Dès lors, beaucoup de paysans investissent un peu de leur argent dans la formation de leurs enfants aux métiers artisanaux. L’apprentissage chez un maître est payant. Ces fils de paysans, ayant appris un métier, s’établissent ensuite dans les villages, où ils peuvent vivre de leur art grâce à l’augmentation du niveau de vie que l’on observe dans les campagnes au XVIIe s. L’évolution de la fin du XVIe s. au milieu du XVIIIe s. se fait vers un artisanat dans lequel de nombreux enfants de paysans trouvent de quoi survivre.
Une carte (p. 82 de l'ouvrage) montre la proportion d’artisans dans la population par village d’après les rôles de capitation de 1700 à 1790. Aucun artisan rural n’est recensé dans le Queyras. Est-ce une erreur de l'auteur de la thèse ? Ou bien les personnes qui ont établi les rôles de capitation n’ont relevé que l’activité principale des Queyrassins (laboureur, éleveur) et pas leur activité secondaire exercée en hiver (peigneur de chanvre, etc.) ? A la fin du XVIIIe s., avant et pendant la Révolution, l’artisanat rural connaît une crise, due, entre autres causes, à l’érosion monétaire. Il ne progresse à nouveau qu’au début du XIXe s, lorsque la création du franc germinal assure enfin et pendant plus d’un siècle une stabilité monétaire presque totale.
Le recensement de la population de 1836 fait apparaître la progression du nombre des artisans et leur grande variété. Dans les cartes établies par Alain Belmont, des artisans sont présents dans trois villages du Queyras et, dans deux de ces trois villages, on compte alors entre cinq et dix artisans, qui exercent des métiers variés. Dans deux villages, on compte entre trois et six métiers, dans le troisième, entre sept et douze métiers différents. La palette des métiers s’élargit partout. Des vitriers, des verriers, des horlogers s'installent dans les villages du Dauphiné, alors que disparaissent les peigneurs de chanvre, les cardeurs de laine, les artisans métallurgistes, dont la production est concurrencée par l'industrie naissante. De ce point de vue, le Queyras a connu la même évolution de son artisanat que les zones montagneuses du Dauphiné.
Aux XIVe et XVe siècles, il y a peu d’artisans ruraux en Dauphiné. Dans le Queyras, trois villages sont pourvus d’un ou de deux artisans. Les révisions des feux des XIVe et XVe siècles l’attestent. A partir du XVIe siècle, le nombre des artisans augmente et on constate qu’ils exercent une plus large palette d’activités. Ce phénomène s’explique par la croissance de la population, la crise qui s’ensuit et qui oblige de nombreux petits exploitants à vendre leurs terres à des bourgeois des villes pour payer leurs impôts ou pour survivre. De riches bourgeois constituent de vastes propriétés, mais ce phénomène ne touche pas les zones de montagne du Dauphiné. Dès lors, beaucoup de paysans investissent un peu de leur argent dans la formation de leurs enfants aux métiers artisanaux. L’apprentissage chez un maître est payant. Ces fils de paysans, ayant appris un métier, s’établissent ensuite dans les villages, où ils peuvent vivre de leur art grâce à l’augmentation du niveau de vie que l’on observe dans les campagnes au XVIIe s. L’évolution de la fin du XVIe s. au milieu du XVIIIe s. se fait vers un artisanat dans lequel de nombreux enfants de paysans trouvent de quoi survivre.
Une carte (p. 82 de l'ouvrage) montre la proportion d’artisans dans la population par village d’après les rôles de capitation de 1700 à 1790. Aucun artisan rural n’est recensé dans le Queyras. Est-ce une erreur de l'auteur de la thèse ? Ou bien les personnes qui ont établi les rôles de capitation n’ont relevé que l’activité principale des Queyrassins (laboureur, éleveur) et pas leur activité secondaire exercée en hiver (peigneur de chanvre, etc.) ? A la fin du XVIIIe s., avant et pendant la Révolution, l’artisanat rural connaît une crise, due, entre autres causes, à l’érosion monétaire. Il ne progresse à nouveau qu’au début du XIXe s, lorsque la création du franc germinal assure enfin et pendant plus d’un siècle une stabilité monétaire presque totale.
Le recensement de la population de 1836 fait apparaître la progression du nombre des artisans et leur grande variété. Dans les cartes établies par Alain Belmont, des artisans sont présents dans trois villages du Queyras et, dans deux de ces trois villages, on compte alors entre cinq et dix artisans, qui exercent des métiers variés. Dans deux villages, on compte entre trois et six métiers, dans le troisième, entre sept et douze métiers différents. La palette des métiers s’élargit partout. Des vitriers, des verriers, des horlogers s'installent dans les villages du Dauphiné, alors que disparaissent les peigneurs de chanvre, les cardeurs de laine, les artisans métallurgistes, dont la production est concurrencée par l'industrie naissante. De ce point de vue, le Queyras a connu la même évolution de son artisanat que les zones montagneuses du Dauphiné.
vendredi 9 mars 2007
Arnaud Claude (Dictionnaire historique et culturel)
Né à Saint-Véran en 1892, mort à Decines en 1973, Claude Arnaud a commencé des études au séminaire d'Embrun, que la guerre a interrompues. Démobilisé, il a renoncé à être prêtre pour devenir ouvrier dans l'industrie textile, où il a exercé, semble-t-il, des responsabilités syndicales. Son manuscrit Une mémoire de Saint-Véran, posthume, a été publié en 1983, sous la responsabilité de son fils, J. Arnaud, par le Centre alpin et rhodanien d'ethnologie et, bien que le manuscrit ait été coupé à plusieurs reprises, il occupe la totalité de la troisième livraison de l'excellente revue, le Monde alpin et rhodanien.
Dans l'avis préliminaire qu'il destine à ses lecteurs, Claude Arnaud, issu d'une longue lignée de paysans et simple ouvrier, se justifie d'avoir écrit ce livre qu'il termina en 1966. Il refuse que l'on oublie "les usages et les coutumes de son village" qu’il "transcrit pour la postérité". Comme il connaît les intentions idéologiques de ceux qui ont écrit l'histoire du Queyras, lesquelles affleurent dans les ouvrages de l'abbé Berge, de l'abbé Gondret, du général Guillaume, de Jean Tivollier et Pierre Isnel, il se défend de tout engagement et affirme "s'attacher" à la seule "vérité" : "J'ai fait ce travail (...) C'est sans préjugés, ni parti pris politique ou confessionnel, afin d'éviter toute critique, mais simplement par amour de mon pays et village natal".
De fait, pour réaliser cet objectif fort louable, il adopte un style simple et concis, sans fioritures de style. De ce point de vue, il n'écrit pas très bien, de sorte que son style n'atteint jamais la qualité de la prose littéraire de l'abbé Jacques Gondret. Son style relève du constat. Jamais il ne prend parti dans les débats historiques. Il se contente d'énumérer les transformations administratives qui ont affecté le Queyras pendant la Révolution, sans porter de jugement, ni favorable, ni défavorable sur les changements intervenus. De même, il cite, du ton le plus neutre possible, les principaux événements, meurtres, incendies, exactions, occupation militaire, qui ont troublé la vie des Saint-Véranais pendant les guerres de religion et jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes.
A la manière d’un ethnologue, il manifeste un grand intérêt aux gestes, aux pensées et aux actes, humbles et répétitifs, qui rythmaient la vie quotidienne de son village : les travaux et les jours, les activités artisanales et commerciales, les divertissements, les croyances et les superstitions, ce qui justifie que son manuscrit ait été publié par le Centre alpin et rhodanien d'ethnologie. Jamais il n'idéalise le passé. Il n'exalte pas non plus les valeurs anciennes. Il dit ce qui est ou a été, sans juger les réalités, ni en bien, ni en mal. De ce fait, sa vision du Queyras est neutre, comme débarrassée des impuretés, fort intéressantes au demeurant pour qui cherche à saisir les traces que débats et polémiques ont laissées dans les ouvrages portant sur le Queyras ou que les idéologies, ou traditionalistes ou folkloristes, ont déposées dans les ouvrages des autres écrivains ; émouvante aussi, puisque son intention est de conserver dans la mémoire des hommes ce qu'a été un mode de vie, frugal et austère, à la lente disparition duquel il a assisté.
(cf. article "écrivains du Queyras")
Dans l'avis préliminaire qu'il destine à ses lecteurs, Claude Arnaud, issu d'une longue lignée de paysans et simple ouvrier, se justifie d'avoir écrit ce livre qu'il termina en 1966. Il refuse que l'on oublie "les usages et les coutumes de son village" qu’il "transcrit pour la postérité". Comme il connaît les intentions idéologiques de ceux qui ont écrit l'histoire du Queyras, lesquelles affleurent dans les ouvrages de l'abbé Berge, de l'abbé Gondret, du général Guillaume, de Jean Tivollier et Pierre Isnel, il se défend de tout engagement et affirme "s'attacher" à la seule "vérité" : "J'ai fait ce travail (...) C'est sans préjugés, ni parti pris politique ou confessionnel, afin d'éviter toute critique, mais simplement par amour de mon pays et village natal".
De fait, pour réaliser cet objectif fort louable, il adopte un style simple et concis, sans fioritures de style. De ce point de vue, il n'écrit pas très bien, de sorte que son style n'atteint jamais la qualité de la prose littéraire de l'abbé Jacques Gondret. Son style relève du constat. Jamais il ne prend parti dans les débats historiques. Il se contente d'énumérer les transformations administratives qui ont affecté le Queyras pendant la Révolution, sans porter de jugement, ni favorable, ni défavorable sur les changements intervenus. De même, il cite, du ton le plus neutre possible, les principaux événements, meurtres, incendies, exactions, occupation militaire, qui ont troublé la vie des Saint-Véranais pendant les guerres de religion et jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes.
A la manière d’un ethnologue, il manifeste un grand intérêt aux gestes, aux pensées et aux actes, humbles et répétitifs, qui rythmaient la vie quotidienne de son village : les travaux et les jours, les activités artisanales et commerciales, les divertissements, les croyances et les superstitions, ce qui justifie que son manuscrit ait été publié par le Centre alpin et rhodanien d'ethnologie. Jamais il n'idéalise le passé. Il n'exalte pas non plus les valeurs anciennes. Il dit ce qui est ou a été, sans juger les réalités, ni en bien, ni en mal. De ce fait, sa vision du Queyras est neutre, comme débarrassée des impuretés, fort intéressantes au demeurant pour qui cherche à saisir les traces que débats et polémiques ont laissées dans les ouvrages portant sur le Queyras ou que les idéologies, ou traditionalistes ou folkloristes, ont déposées dans les ouvrages des autres écrivains ; émouvante aussi, puisque son intention est de conserver dans la mémoire des hommes ce qu'a été un mode de vie, frugal et austère, à la lente disparition duquel il a assisté.
(cf. article "écrivains du Queyras")
jeudi 8 mars 2007
Modèles culturels d'architecture (Dictionnaire historique et culturel)
Marie-Pascale Mallé, "Quelques réflexions sur l'architecture des villages d'altitude", pp. 53-60, in Jean-Claude Duclos éditeur, Villages d'altitude, Connaître le patrimoine, servir le développement, actes du séminaire des 7 et 8 décembre 1995, centre des Esquirousses, Arvieux 05, mai 1997, avec le concours de l’Observatoire des politiques culturelles. Séminaire organisé par le Musée des Hautes-Alpes, le Parc naturel régional du Queyras, le Musée dauphinois, le Ministère de la Culture.
Pour rendre compte de l'architecture des villages d’altitude, on avance habituellement deux interprétations. Ou bien, on recourt à l’adaptation au milieu, théorie qui a été rejetée dans les années 1920-1930, parce qu’elle donne lieu à des analyses de type déterministe (c'est la nature qui produit l'habitat, les hommes ne font que suivre les lois de la nature). Ou bien, on se convainc que ces villages sont des conservatoires de formes anciennes d’habitat, primitives ou archaïques, dont les vestiges les plus visibles sont les fustes et la cohabitation des hommes et des animaux.
La connaissance progressant, une autre interprétation s’impose. En 1878, on construit une église à Villard d'Arène. En apparence, cette église s’inscrit dans la tradition des édifices religieux du Moyen Age. En réalité, il s’agit de la réplique de l’église de Garches, près de Versailles. Dans les années 1870, on construisait dans les villages d’altitude le même genre d’édifices publics que dans les autres villages de France. La chapelle de la cime du Mélézet, hameau d’estive de la commune de Ceillac, est ornée d’un tableau maladroit représentant Saint Michel terrassant le dragon. Ce n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, de l’art populaire, puisque ce tableau copie une toile d’un peintre italien de la première moitié du XVIIe siècle, Guido Reni, conservée dans l’église des Capucins à Rome.
L’émigration a contribué à ouvrir les vallées de haute altitude du Queyras ou du Briançonnais aux modes européennes. Des familles installées en ville ont offert des oeuvres pour les édifices religieux de leur village d'origine. De la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle, quand les maisons jugées "primitives" des Hautes-Alpes sont construites, les communautés ne vivaient pas en autarcie, ni dans un isolement complet. Les Queyrassins, on le sait, étaient très mobiles. Au milieu du XIXe siècle, c’est la construction de la route qui a transformé le Queyras en cul de sac, en supprimant les trafics par les cols.
En matière d’art et d’architecture, les facteurs culturels priment toujours sur le milieu et les contraintes écologiques qu’il impose. Dans le patrimoine religieux, les modèles savants sont diffusés par des textes, des plans, des gravures. Les maisons d’Arvieux sont organisées suivant le même modèle, mais leurs formes sont variées. Le modèle permet de bien distribuer les espaces. C’est peut-être une réponse aux contraintes du milieu, mais c’est surtout un modèle mental implicite, qui suppose un consensus sur la façon dont une maison doit être organisée. Il résume l'idée que les habitants se faisaient des liens familiaux et des rapports avec le troupeau et l’environnement. Les formes extérieures sont variables, le schéma qui préside à la distribution des espaces est permanent.
Pour rendre compte de l'architecture des villages d’altitude, on avance habituellement deux interprétations. Ou bien, on recourt à l’adaptation au milieu, théorie qui a été rejetée dans les années 1920-1930, parce qu’elle donne lieu à des analyses de type déterministe (c'est la nature qui produit l'habitat, les hommes ne font que suivre les lois de la nature). Ou bien, on se convainc que ces villages sont des conservatoires de formes anciennes d’habitat, primitives ou archaïques, dont les vestiges les plus visibles sont les fustes et la cohabitation des hommes et des animaux.
La connaissance progressant, une autre interprétation s’impose. En 1878, on construit une église à Villard d'Arène. En apparence, cette église s’inscrit dans la tradition des édifices religieux du Moyen Age. En réalité, il s’agit de la réplique de l’église de Garches, près de Versailles. Dans les années 1870, on construisait dans les villages d’altitude le même genre d’édifices publics que dans les autres villages de France. La chapelle de la cime du Mélézet, hameau d’estive de la commune de Ceillac, est ornée d’un tableau maladroit représentant Saint Michel terrassant le dragon. Ce n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, de l’art populaire, puisque ce tableau copie une toile d’un peintre italien de la première moitié du XVIIe siècle, Guido Reni, conservée dans l’église des Capucins à Rome.
L’émigration a contribué à ouvrir les vallées de haute altitude du Queyras ou du Briançonnais aux modes européennes. Des familles installées en ville ont offert des oeuvres pour les édifices religieux de leur village d'origine. De la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle, quand les maisons jugées "primitives" des Hautes-Alpes sont construites, les communautés ne vivaient pas en autarcie, ni dans un isolement complet. Les Queyrassins, on le sait, étaient très mobiles. Au milieu du XIXe siècle, c’est la construction de la route qui a transformé le Queyras en cul de sac, en supprimant les trafics par les cols.
En matière d’art et d’architecture, les facteurs culturels priment toujours sur le milieu et les contraintes écologiques qu’il impose. Dans le patrimoine religieux, les modèles savants sont diffusés par des textes, des plans, des gravures. Les maisons d’Arvieux sont organisées suivant le même modèle, mais leurs formes sont variées. Le modèle permet de bien distribuer les espaces. C’est peut-être une réponse aux contraintes du milieu, mais c’est surtout un modèle mental implicite, qui suppose un consensus sur la façon dont une maison doit être organisée. Il résume l'idée que les habitants se faisaient des liens familiaux et des rapports avec le troupeau et l’environnement. Les formes extérieures sont variables, le schéma qui préside à la distribution des espaces est permanent.
mercredi 7 mars 2007
Y a-t-il une architecture queyrassine ? (Dictionnaire historique et culturel)
Est-il de pertinent de dire qu'il existe une maison typique, dite queyrassine, comme l'affirment Y. Dautié et J.-Y. Lossi dans un article intitulé "Observations sur la maison queyrassine" et publié dans la revue Le Monde alpin et rhodanien (n° 4 bis, 1983, Le Musée dauphinois, Grenoble) ? En cela, ils reprennent la thèse formulée au milieu du XIXe s. par l'abbé Jacques Gondret, qui décrivait ainsi la maison queyrassine : "Une écurie surmontée d'un grenier à foin et d'une grange dont les murailles sont faites de poutres superposées en carré, reliées ensemble par les échancrures de leurs extrémités, le tout couvert d'un toit de planches, telles ont dû être les maisons de tous les villages de la vallée". Notons que, dans l’esprit de Jacques Gondret, qui emploie le verbe devoir avec son sens éventuel ("telles ont dû être"), il s'agit d'une hypothèse. Cela implique que, au moment où il écrit, de nombreuses maisons du Queyras ne ressemblent sans doute plus à ce type ainsi défini : étable aux murs de pierres à demi enfoncés dans la terre, quand la maison est construite dans la pente, et surmontés d'une fuste. Selon Jacques Gondret, ce type correspond à un mode de vie et à des fonctions précises : "S'abriter contre les pluies (,..), donner retraite à leurs troupeaux, avoir à emmagasiner leur troupeau (...), voilà ce que cherche en ses habitations un peuple essentiellement cultivateur et pasteur".
En fait, il n'y a pas de maison queyrassine, pas de type unique, ni d'essence, dont toutes les maisons existantes relèveraient. Eventuellement on peut considérer qu'existe un type idéal, celui que décrit l'abbé Jacques Gondret, qui s'est peut-être réalisé à une époque donnée de l'histoire. Il suffit de se promener, en ouvrant grand les yeux, en regardant attentivement les maisons, pour se convaincre qu'il n'y a pas une maison queyrassine, mais des maisons queyrassines. Les maisons d'Abriès et de Ristolas, lesquelles ne sont pas toutes identiques (il y a des fermes anciennes, des maisons bourgeoises, les fermes de la reconstruction), ne ressemblent pas à celles de Saint-Véran, de Molines, de Pierre Grosse, ou si elles leur ressemblent, ce n'est que partiellement. Celles-ci sont différentes des maisons de Château-Queyras ou d'Aiguilles, a fortiori de celles d'Arvieux, dont la construction suit des plans qui n'ont que peu de points communs avec les chalets d'alpage de Furfande ou de Clapeyto. Ces différents types de maisons varient suivant la vallée (chacune a ses spécificités) où elles se trouvent, suivant le mode d'implantation des villages, sur une pente, le long d'une rue au fond de la vallée, sur un cône de déjection de torrent ou sur un terrain plat, et aussi en fonction de l'histoire du village ou même en fonction de l'évolution des techniques du bâtiment, de l'utilisation de la pierre ou du bois pour construire les murs ou du matériau utilisé dans la couverture : lauzes, bardeaux de mélèzes, tôles ondulées, tôles baquets ; ou encore de l'utilisation du métal qui supplante parfois à Aiguilles, Ville-Vieille, Château-Queyras ou même Abriès le bois dans les balustrades de balcon ou dans les volets.
Deux exemples feront comprendre cela.
Dans La France illustrée, publiée en 1882 (cf. article "Le Queyras en 1882 et 1887"), V.A. Malte-Brun écrit : "Ville-Vieille est bâtie en bois". Aujourd'hui, il n'y a quasiment plus de maison en bois à Ville-Vieille. A la suite d'incendies et de crues, dont celle, dévastatrice, de 1957, les habitants du village ont reconstruit leurs maisons en utilisant la pierre et le ciment.
Selon Jacques Gondret, la maison queyrassine est couverte d'un toit de bardeaux (ou planches de mélèze pourvues de rigoles sur les bords). Or, aujourd'hui la plupart des maisons sont couvertes de tôles ondulées grises, parfois rouillées, ou bien de tôles baquets de couleur beige ou bleu sombre. Il y a un siècle et demi, les toits étaient soit en bardeaux, soit en lauzes (ou pierres plates), lesquels sont des matériaux, mélèzes ou schistes, que l'on trouve en abondance dans le Queyras, Or, ces matériaux présentent un grand nombre d'inconvénients. Outre une étanchéité qui n'est pas toujours parfaite, les lauzes sont lourdes et les bardeaux de mélèzes, même quand le toit est exposé au midi, conservent longtemps la neige. En hiver, les toits enneigés pèsent plusieurs dizaines de tonnes, qui font fléchir les poutres et les fermes, et, reposant sur les murs, leur donnent du fruit et même du "ventre". C'est pourquoi les Queyrassins ont adopté les tôles, qui sont légères, d'une étanchéité presque parfaite, faciles à poser, et sur lesquelles la neige fond très vite dès que le temps radoucit et le soleil brille. Ces tôles ne sont pas fabriquées dans le Queyras. Certes, il y a sans doute à objecter à l'esthétique de ces tôles, surtout quand elles sont rouillées. Mais, l'esthétique est souvent affaire de préjugés, de sorte qu'il est impossible d'empêcher qui que ce soit de juger ces tôles belles.
Dans ce cas précis, l'évolution technique, l'apparition de nouveaux produits, la volonté des habitants d'améliorer leur habitat, ont modifié de façon substantielle et dans des proportions importantes l'apparence des villages, leur être, leur identité, lesquels ne sont pas fixes, ni déterminés pour l'éternité, mais changeants, en perpétuelle évolution, en devenir.
En fait, il n'y a pas de maison queyrassine, pas de type unique, ni d'essence, dont toutes les maisons existantes relèveraient. Eventuellement on peut considérer qu'existe un type idéal, celui que décrit l'abbé Jacques Gondret, qui s'est peut-être réalisé à une époque donnée de l'histoire. Il suffit de se promener, en ouvrant grand les yeux, en regardant attentivement les maisons, pour se convaincre qu'il n'y a pas une maison queyrassine, mais des maisons queyrassines. Les maisons d'Abriès et de Ristolas, lesquelles ne sont pas toutes identiques (il y a des fermes anciennes, des maisons bourgeoises, les fermes de la reconstruction), ne ressemblent pas à celles de Saint-Véran, de Molines, de Pierre Grosse, ou si elles leur ressemblent, ce n'est que partiellement. Celles-ci sont différentes des maisons de Château-Queyras ou d'Aiguilles, a fortiori de celles d'Arvieux, dont la construction suit des plans qui n'ont que peu de points communs avec les chalets d'alpage de Furfande ou de Clapeyto. Ces différents types de maisons varient suivant la vallée (chacune a ses spécificités) où elles se trouvent, suivant le mode d'implantation des villages, sur une pente, le long d'une rue au fond de la vallée, sur un cône de déjection de torrent ou sur un terrain plat, et aussi en fonction de l'histoire du village ou même en fonction de l'évolution des techniques du bâtiment, de l'utilisation de la pierre ou du bois pour construire les murs ou du matériau utilisé dans la couverture : lauzes, bardeaux de mélèzes, tôles ondulées, tôles baquets ; ou encore de l'utilisation du métal qui supplante parfois à Aiguilles, Ville-Vieille, Château-Queyras ou même Abriès le bois dans les balustrades de balcon ou dans les volets.
Deux exemples feront comprendre cela.
Dans La France illustrée, publiée en 1882 (cf. article "Le Queyras en 1882 et 1887"), V.A. Malte-Brun écrit : "Ville-Vieille est bâtie en bois". Aujourd'hui, il n'y a quasiment plus de maison en bois à Ville-Vieille. A la suite d'incendies et de crues, dont celle, dévastatrice, de 1957, les habitants du village ont reconstruit leurs maisons en utilisant la pierre et le ciment.
Selon Jacques Gondret, la maison queyrassine est couverte d'un toit de bardeaux (ou planches de mélèze pourvues de rigoles sur les bords). Or, aujourd'hui la plupart des maisons sont couvertes de tôles ondulées grises, parfois rouillées, ou bien de tôles baquets de couleur beige ou bleu sombre. Il y a un siècle et demi, les toits étaient soit en bardeaux, soit en lauzes (ou pierres plates), lesquels sont des matériaux, mélèzes ou schistes, que l'on trouve en abondance dans le Queyras, Or, ces matériaux présentent un grand nombre d'inconvénients. Outre une étanchéité qui n'est pas toujours parfaite, les lauzes sont lourdes et les bardeaux de mélèzes, même quand le toit est exposé au midi, conservent longtemps la neige. En hiver, les toits enneigés pèsent plusieurs dizaines de tonnes, qui font fléchir les poutres et les fermes, et, reposant sur les murs, leur donnent du fruit et même du "ventre". C'est pourquoi les Queyrassins ont adopté les tôles, qui sont légères, d'une étanchéité presque parfaite, faciles à poser, et sur lesquelles la neige fond très vite dès que le temps radoucit et le soleil brille. Ces tôles ne sont pas fabriquées dans le Queyras. Certes, il y a sans doute à objecter à l'esthétique de ces tôles, surtout quand elles sont rouillées. Mais, l'esthétique est souvent affaire de préjugés, de sorte qu'il est impossible d'empêcher qui que ce soit de juger ces tôles belles.
Dans ce cas précis, l'évolution technique, l'apparition de nouveaux produits, la volonté des habitants d'améliorer leur habitat, ont modifié de façon substantielle et dans des proportions importantes l'apparence des villages, leur être, leur identité, lesquels ne sont pas fixes, ni déterminés pour l'éternité, mais changeants, en perpétuelle évolution, en devenir.
mardi 6 mars 2007
Architecture (Dictionnaire historique et culturel)
Il peut sembler paradoxal de parler d’architecture dans le Queyras et a fortiori d’une architecture queyrassine, qui serait spécifique des hautes vallées, définissant en quelque sorte les bâtiments, leur apparence ou leur organisation interne, et que l'on ne retrouverait nulle part ailleurs. Rien ne semble plus étranger aux habitants de la haute montagne, paysans et éleveurs, qui se sont toujours consacrés au travail de la terre et à l'élevage bovin ou ovin, que le souci de construire de beaux bâtiments. De plus, au cours de son histoire, le Queyras n'a pas connu de féodalité riche et prospère. Il n'y a pas eu de ces aristocrates, riches, raffinés et puissants, qui, dans d'autres régions - le Périgord ou la Touraine par exemple -, ont bâti des forteresses ou des châteaux d'agrément. C'est une région rurale, agricole, d'élevage et de haute montagne, dépourvue de villes et qui n'a pas eu de ces grands bourgeois enrichis dans le commerce ou l'industrie et qui, dans les villes de France, ont su constituer, au fil des siècles, un vrai patrimoine architectural, fait d'hôtels particuliers, d'immeubles de rapport, de fontaines, de villas, de beaux bâtiments publics. Pourtant, en dépit de cela, il existe bien une architecture dans le Queyras. Essayons de comprendre pourquoi et comment elle se présente.
Si tant est qu'il y ait eu une architecture, ce fut une architecture sans architecte - précisons : sans architecte professionnel, ayant suivi la formation adéquate dans les écoles des Beaux Arts, du moins jusqu'à la fin du XIXe s, époque à laquelle quelques habitants d'Aiguilles, ayant émigré en Amérique et réussi dans le commerce, une fois revenus au pays, ont fait construire de belles villas dans la partie basse de leur village et que l'on peut aujourd'hui encore admirer. D'autre part, cette architecture s'est développée sans qu'elle ait été régie par un règlement d'urbanisme écrit, sauf, en partie, à Saint-Véran, où des mesures interdisant les constructions mitoyennes ont été prises dès le XVIe s, afin d'empêcher la propagation des incendies.
Le terme architecture peut se justifier cependant. A qui étudie la question et sait regarder les maisons et les villages, il apparaît évident que des règles récurrentes, qui se répètent avec des variations, règles qui sont raisonnées et ne sont jamais arbitraires, régissent à la fois la construction des maisons et l'implantation des villages. Ces règles ont beau ne pas être écrites, elles n'en sont pas moins réelles. Leur raison d'être a été d'adapter les maisons à la fois à la vie agro-pastorale et à une nature qui pouvait être, en dépit de sa beauté, parfois hostile et cruelle (cf. articles "habitat groupé" et "architecture queyrassine ?").
Enfin, outre le fort de Château-Queyras, beau spécimen d'architecture militaire, dont l'apparence actuelle date pour l'essentiel du début du XVIIIe s. et qui est l'oeuvre des ingénieurs formés par Vauban, il existe, depuis la fin du XIXe s, une vraie architecture d'architecte. Le phénomène a beau être généralement occulté, il n'en existe pas moins. Cette architecture est celle des villas qu'ont fait construire des Queyrassins, ayant émigré en Amérique latine, et qui se sont enrichis dans le commerce. C'est aussi l'architecture admirable de la villa métallique d'Aiguilles construite par un disciple de Gustave Eiffel ; celle de quelques bâtiments publics, telle, par exemple, l'admirable façade de la mairie d'Aiguilles ; celle des fermes, dites de la reconstruction, détruites en 1940 ou en 1944, reconstruites peu après grâce aux dommages de guerre versées par les Allemands, et que l'on peut voir en assez grand nombre dans les villages du Haut-Guil, Abriès, Ristolas, Le Roux d'Abriès - et que l'on peut qualifier d'architecture fonctionnaliste, tant elle semble inspirer des principes énoncés par les théoriciens du Bauhaus : grands volumes, formes géométriques, lignes nettes, angles droits et adaptation à la fonction primordiale de ces fermes, à savoir stocker le plus de foin possible pour nourrir le bétail pendant six à huit mois.
Si tant est qu'il y ait eu une architecture, ce fut une architecture sans architecte - précisons : sans architecte professionnel, ayant suivi la formation adéquate dans les écoles des Beaux Arts, du moins jusqu'à la fin du XIXe s, époque à laquelle quelques habitants d'Aiguilles, ayant émigré en Amérique et réussi dans le commerce, une fois revenus au pays, ont fait construire de belles villas dans la partie basse de leur village et que l'on peut aujourd'hui encore admirer. D'autre part, cette architecture s'est développée sans qu'elle ait été régie par un règlement d'urbanisme écrit, sauf, en partie, à Saint-Véran, où des mesures interdisant les constructions mitoyennes ont été prises dès le XVIe s, afin d'empêcher la propagation des incendies.
Le terme architecture peut se justifier cependant. A qui étudie la question et sait regarder les maisons et les villages, il apparaît évident que des règles récurrentes, qui se répètent avec des variations, règles qui sont raisonnées et ne sont jamais arbitraires, régissent à la fois la construction des maisons et l'implantation des villages. Ces règles ont beau ne pas être écrites, elles n'en sont pas moins réelles. Leur raison d'être a été d'adapter les maisons à la fois à la vie agro-pastorale et à une nature qui pouvait être, en dépit de sa beauté, parfois hostile et cruelle (cf. articles "habitat groupé" et "architecture queyrassine ?").
Enfin, outre le fort de Château-Queyras, beau spécimen d'architecture militaire, dont l'apparence actuelle date pour l'essentiel du début du XVIIIe s. et qui est l'oeuvre des ingénieurs formés par Vauban, il existe, depuis la fin du XIXe s, une vraie architecture d'architecte. Le phénomène a beau être généralement occulté, il n'en existe pas moins. Cette architecture est celle des villas qu'ont fait construire des Queyrassins, ayant émigré en Amérique latine, et qui se sont enrichis dans le commerce. C'est aussi l'architecture admirable de la villa métallique d'Aiguilles construite par un disciple de Gustave Eiffel ; celle de quelques bâtiments publics, telle, par exemple, l'admirable façade de la mairie d'Aiguilles ; celle des fermes, dites de la reconstruction, détruites en 1940 ou en 1944, reconstruites peu après grâce aux dommages de guerre versées par les Allemands, et que l'on peut voir en assez grand nombre dans les villages du Haut-Guil, Abriès, Ristolas, Le Roux d'Abriès - et que l'on peut qualifier d'architecture fonctionnaliste, tant elle semble inspirer des principes énoncés par les théoriciens du Bauhaus : grands volumes, formes géométriques, lignes nettes, angles droits et adaptation à la fonction primordiale de ces fermes, à savoir stocker le plus de foin possible pour nourrir le bétail pendant six à huit mois.
lundi 5 mars 2007
Anthropologues nord-américains (Dictionnaire historique et culturel)
Ouvrages des anthropologues nord-américains Christopher Richard Davis, The Mvth of Autochthony : Ecology, Ethnohistory and Symbols of Ethnicitv in a French Alpine Community (Arvieux), thèse de doctorat, University of Pittsburgh, USA, 1984, Harriet Rosenberg, A Negociated World, Three Centuries of Change in a French Alpine Community, op. cit. Robert K. Burns Jr, "Saint-Véran, France's Highest Village", National Geographic Magazine, 159, pp. 571-588, 1959 ; "The Ecological Basis of French Alpine Peasant Communities in the Dauphiné", Anthropological Quaterly, 34 (3), pp. 19-35, 1961 ; "The Circum-Alpine Culture Area. A Preliminary View", Anthropological Quaterly, 36 (3), pp. 130- 155, 1963.
En l’espace de vingt ans, au moins trois anthropologues nord-américains ont résidé un an ou plus dans des villages du Queyras pour y étudier soit les anciennes règles communautaires (Harriet Rosenberg), soit les spécificités de la culture alpine (Robert Burns), soit les changements sociaux et les bouleversements des anciens paradigmes ou codes de conduite, sous l’effet du passage d’une économie agro-pastorale à une économie tertiaire fondée sur le tourisme et les loisirs (Christopher Davis). Parmi ces anthropologues américains qui se sont intéressés à la France du sud, il en est un qui est devenu célèbre : c’est Laurence Wylie. Il a exercé les fonctions d’attaché culturel à l’Ambassade des Etats-Unis à Paris à la fin des années 1960 et a assisté aux événements de mai 1968. Il a résidé une année entière dans un village du Luberon à la fin des années 1950 et a rassemblé ses observations dans un livre plein d’humour, qui a connu, dans sa traduction en français, un large succès, Roussillon, un village du Vaucluse.
Cet intérêt a eu pour conséquence qu’en moins de vingt ans, le nom de Queyras et celui des trois villages, Abriès, Saint-Véran, Arvieux, distants les uns des autres de dix à quinze kilomètres, ont résonné de nombreuses fois sous les coupoles stuquées des amphithéâtres des grandes universités américaines.
Cet intérêt a eu pour conséquence qu’en moins de vingt ans, le nom de Queyras et celui des trois villages, Abriès, Saint-Véran, Arvieux, distants les uns des autres de dix à quinze kilomètres, ont résonné de nombreuses fois sous les coupoles stuquées des amphithéâtres des grandes universités américaines.
Essayons de comprendre cet intérêt avéré des anthropologues américains pour le Queyras. Bien entendu, il peut s’expliquer par la passion de l’étude, de la recherche et de la connaissance qui anime les universitaires aux Etats-Unis. Mais pourquoi cet intérêt s’est-il porté sur le Queyras plutôt que sur d’autres communautés traditionnelles en Europe ?
Certes, de nombreux ouvrages ont été écrits par des érudits locaux sur le Queyras d’ancien régime et sur le Queyras moderne, ouvrages qui ont pu faciliter le travail des anthropologues, en leur fournissant des éléments de base, anciens ou récents, auxquels ils ont comparé les réalités qu’ils ont observées sur place. De plus, ces érudits locaux, Jacques Gondret, Pierre Berge, Jean Thivollier, Pierre Isnel, en insistant sur les spécificités du Queyras et sur les particularités de sa culture, ont avancé des thèses (communautés fermées, règles contraignantes, attachement à la tradition, rôle des Anciens) qui présentent des analogies nombreuses avec les thèses des spécialistes de l’anthropologie sociale et culturelle.
Pourtant, il existe un facteur essentiel qui explique cet intérêt et qui tient à ce qu’est la culture américaine. Les villages du Queyras, en particulier Abriès, Arvieux, Saint-Véran, forment ou ont formé des communautés traditionnelles assez fermées, qui sont en partie, mais en partie seulement, à l’image des communautés protestantes, blanches, anglo-saxonnes, ayant une vraie éthique du travail et des codes de conduite contraignants (les exemples les plus connus sont les Pilgrim Fathers, les mormons ou les amish) qui ont fondé ou contribué à fonder les Etats-Unis du XVIIe au XIXe siècle, et qui, comme dans les communautés queyrassines, mais avant celles-ci, ont éclaté sous l’effet des grandes mutations économiques du XXe siècle et dont les valeurs fondatrices se sont dissipées peu à peu.
Autrement dit, ces anthropologues sont venus aussi chercher dans les Alpes du Sud et dans le Queyras en particulier quelques-uns des secrets de leur propre histoire ou bien ils ont trouvé dans le passé du Queyras et dans son évolution récente la confirmation in vivo des hypothèses qui expliquent leur propre histoire.
dimanche 4 mars 2007
Aménager l'espace (Dictionnaire historique et culturel)
Il serait erroné de croire que la question de l'aménagement de l'espace ne se pose dans les hautes vallées de montagne et ailleurs en France que depuis quelques années. Le succès de l'écologie a rendu cette question actuelle, tout en déplaçant la question vers la conservation de ce que l'on nomme, peut-être d'un terme impropre, par une analogie forcée avec le patrimoine culturel, "patrimoine naturel" et qui englobe les plantes, les paysages, les fleurs, la faune.
En réalité, le souci d'aménagement est ancien dans le Queyras et les habitants des siècles passés ont su y apporter des réponses variées. Essayons de comprendre pourquoi.
Entre 1300 et 3000 m d'altitude, la nature est parfois hostile et souvent redoutable. Il arrive qu'aux avalanches succèdent les crues, aux crues, les glissements de terrain. Dans ces conditions, aménager l'espace n'a pas pour objet de préserver une variété rare de plantes ou de fleurs, mais d'assurer la survie des hommes : il faut réparer les ponts, les chemins, les bâtiments que les éléments déchaînés ont endommagés ou détruits, et faire en sorte que l'espace soit préservé non pas des calamités, mais des dégâts qu'elles ont causés ou que ceux-ci soient atténués. Ainsi, des digues et des gabions sont construits dans le lit des torrents et des murs de soutènement sur le bas côté des routes.
De plus, la frontière est proche. Contre la Savoie, le Piémont, puis l'Italie, la France, au cours de son histoire, a parfois été en guerre et a dû défendre le Queyras des incursions de troupes ennemies : l'aménagement du château delphinal de Château-Queyras en place forte a répondu à cette nécessité (cf. article "repères historiques"). Les frontières ont été surveillées, soit par des garde frontière, soit par des douaniers, qui faisaient payer des taxes aux marchandises (riz, tabac, bétail, etc.) que les contrebandiers essayaient d'introduire dans le Queyras. Des abris ou des postes de douanes ont été construits, des bornes posées, des sentiers entretenus, des refuges établis à quelques cols, grâce à des fonds attribués par Napoléon 1er et pris sur sa fortune personnelle, et dits "refuges Napoléon".
Enfin, la population ayant beaucoup augmenté à partir du XVIIe siècle et les terres utiles n'étant pas extensibles à l'infini (cf. article "démographie"), il s'est manifesté un besoin pressant de terres à cultiver : des canaux ont été creusés pour irriguer les champs et les prés de fauche ; la superficie des communaux a été réduite (aujourd'hui, la question continue à se poser sous la forme de la gestion et de la location des alpages) ; la superficie occupée par forêt a reculé (cf. les articles intitulés "canaux", "fontaines", "forêts", "paysages"). Les chemins et les ponts sont des éléments essentiels de l'espace. Les entretenir (en hiver, les déneiger) permettait de maintenir les communications d'une vallée à l'autre, entre les villages d'une même vallée, entre les villages et les alpages et les forêts. Quelques sentiers ont été empierrés. Les randonneurs qui les empruntent le constatent. De même, les ponts - surtout ceux de la vallée du Guil - ont été l'objet d'un soin constant, la crainte des Queyrassins étant d'être coupés de l'extérieur (cf. article "routes").
La question de l'aménagement de l'espace s'est posée à nouveau dans les années 1950-1970, l'extrême morcellement des parcelles empêchant d'utiliser des machines et d'agrandir le domaine bâti des villages. Grâce au remembrement, ont été créés des SICA habitat ou des lotissements communaux pour accueillir de nouveaux habitants et les touristes ou pour installer de nouveaux artisans.
Le souci et le devoir séculaires d'aménager l'espace ont fait du Queyras une réserve de paysages qui comptent parmi les plus beaux de France. Les relations sociales en ont aussi été affectées. C'est par le travail de tous que les Queyrassins ont aménagé leur espace, chaque famille devant déléguer au moins un de ses membres aux corvées qui étaient décidées pour réaliser les aménagements. Ces corvées renforçaient la solidarité communautaire qu'exigeait, entre autres, la gestion des fours, des canaux, des forêts, de l'arrosage, des fruitières, des alpages, etc. et qui a suscité débats, réunions, conciliations, compromis : en bref, une organisation que, sans verser dans l’anachronisme, l'on peut qualifier de démocratique.
En réalité, le souci d'aménagement est ancien dans le Queyras et les habitants des siècles passés ont su y apporter des réponses variées. Essayons de comprendre pourquoi.
Entre 1300 et 3000 m d'altitude, la nature est parfois hostile et souvent redoutable. Il arrive qu'aux avalanches succèdent les crues, aux crues, les glissements de terrain. Dans ces conditions, aménager l'espace n'a pas pour objet de préserver une variété rare de plantes ou de fleurs, mais d'assurer la survie des hommes : il faut réparer les ponts, les chemins, les bâtiments que les éléments déchaînés ont endommagés ou détruits, et faire en sorte que l'espace soit préservé non pas des calamités, mais des dégâts qu'elles ont causés ou que ceux-ci soient atténués. Ainsi, des digues et des gabions sont construits dans le lit des torrents et des murs de soutènement sur le bas côté des routes.
De plus, la frontière est proche. Contre la Savoie, le Piémont, puis l'Italie, la France, au cours de son histoire, a parfois été en guerre et a dû défendre le Queyras des incursions de troupes ennemies : l'aménagement du château delphinal de Château-Queyras en place forte a répondu à cette nécessité (cf. article "repères historiques"). Les frontières ont été surveillées, soit par des garde frontière, soit par des douaniers, qui faisaient payer des taxes aux marchandises (riz, tabac, bétail, etc.) que les contrebandiers essayaient d'introduire dans le Queyras. Des abris ou des postes de douanes ont été construits, des bornes posées, des sentiers entretenus, des refuges établis à quelques cols, grâce à des fonds attribués par Napoléon 1er et pris sur sa fortune personnelle, et dits "refuges Napoléon".
Enfin, la population ayant beaucoup augmenté à partir du XVIIe siècle et les terres utiles n'étant pas extensibles à l'infini (cf. article "démographie"), il s'est manifesté un besoin pressant de terres à cultiver : des canaux ont été creusés pour irriguer les champs et les prés de fauche ; la superficie des communaux a été réduite (aujourd'hui, la question continue à se poser sous la forme de la gestion et de la location des alpages) ; la superficie occupée par forêt a reculé (cf. les articles intitulés "canaux", "fontaines", "forêts", "paysages"). Les chemins et les ponts sont des éléments essentiels de l'espace. Les entretenir (en hiver, les déneiger) permettait de maintenir les communications d'une vallée à l'autre, entre les villages d'une même vallée, entre les villages et les alpages et les forêts. Quelques sentiers ont été empierrés. Les randonneurs qui les empruntent le constatent. De même, les ponts - surtout ceux de la vallée du Guil - ont été l'objet d'un soin constant, la crainte des Queyrassins étant d'être coupés de l'extérieur (cf. article "routes").
La question de l'aménagement de l'espace s'est posée à nouveau dans les années 1950-1970, l'extrême morcellement des parcelles empêchant d'utiliser des machines et d'agrandir le domaine bâti des villages. Grâce au remembrement, ont été créés des SICA habitat ou des lotissements communaux pour accueillir de nouveaux habitants et les touristes ou pour installer de nouveaux artisans.
Le souci et le devoir séculaires d'aménager l'espace ont fait du Queyras une réserve de paysages qui comptent parmi les plus beaux de France. Les relations sociales en ont aussi été affectées. C'est par le travail de tous que les Queyrassins ont aménagé leur espace, chaque famille devant déléguer au moins un de ses membres aux corvées qui étaient décidées pour réaliser les aménagements. Ces corvées renforçaient la solidarité communautaire qu'exigeait, entre autres, la gestion des fours, des canaux, des forêts, de l'arrosage, des fruitières, des alpages, etc. et qui a suscité débats, réunions, conciliations, compromis : en bref, une organisation que, sans verser dans l’anachronisme, l'on peut qualifier de démocratique.
samedi 3 mars 2007
Alpages (Dictionnaire historique et culturel)
Les alpages sont des pâturages d'été situés en altitude, entre 2000 et 3000 mètres, là où l'agriculture - et surtout la coupe de foin - n'est plus possible. Quand chaque village vivait de l'élevage et que les troupeaux étaient très importants, ce sont les Queyrassins qui conduisaient leurs bêtes, vaches ou brebis, "à l'estive" dans les pâturages. Aujourd'hui, les alpages sont loués à des éleveurs de la vallée de la Durance ou de Camargue. Ce ne sont plus que des lieux de transhumance. Les troupeaux sont amenés en camion à la fin du mois de juin et ils repartent à la fin du mois d'août.
L'arrivée et le départ de plusieurs centaines de bêtes, leur concentration au pied de la montagne, donnent lieu à des scènes qui attirent ceux qui sont curieux de voir des vestiges de pratiques séculaires et qui ne manquent pas d'émouvoir tous ceux qui regrettent la disparition d'une civilisation agro-pastorale.
En 1984, il était recensé 29 "zones pastorales", terme par lequel l'administration, dans son jargon, désigne les alpages, dont 19 destinées aux troupeaux de moutons. Naguère, la location de ces alpages constituait des sources de revenus aux communes qui en étaient propriétaires ou, si les propriétaires étaient des personnes privées, aux associations dans lesquelles se regroupent ces propriétaires. Ces alpages continuent à être loués à des éleveurs transhumants, mais la location ne rapporte quasiment rien, à peine de quoi refaire les ponts de planches, les barrières, les cabanes de berger.
L'arrivée et le départ de plusieurs centaines de bêtes, leur concentration au pied de la montagne, donnent lieu à des scènes qui attirent ceux qui sont curieux de voir des vestiges de pratiques séculaires et qui ne manquent pas d'émouvoir tous ceux qui regrettent la disparition d'une civilisation agro-pastorale.
En 1984, il était recensé 29 "zones pastorales", terme par lequel l'administration, dans son jargon, désigne les alpages, dont 19 destinées aux troupeaux de moutons. Naguère, la location de ces alpages constituait des sources de revenus aux communes qui en étaient propriétaires ou, si les propriétaires étaient des personnes privées, aux associations dans lesquelles se regroupent ces propriétaires. Ces alpages continuent à être loués à des éleveurs transhumants, mais la location ne rapporte quasiment rien, à peine de quoi refaire les ponts de planches, les barrières, les cabanes de berger.
Aiguilles (Dictionnaire historique et culturel)
Depuis le début du XIXe siècle, Aiguilles est le chef-lieu du canton qui regroupe les sept communes historiques du Queyras. A la Révolution, l'ancien escarton, dont les institutions furent supprimées, a été divisé en deux cantons, celui d'Abriès et celui de Ville-Vieille. Une dizaine d'années plus tard, ces deux cantons ont fusionné et Aiguilles, situé à égale distance des deux anciens chefs-lieux, fut choisi comme chef-lieu, en dépit des protestations des élus d'Abriès.
Comme c'est parfois le cas dans le Queyras, le village est en partie construit sur un cône de déjection, celui du torrent de Lombard, et il surplombe d’une dizaine de mètres le lit du Guil.
L'implantation des maisons est typique de celle des villages-rues des Alpes. Les maisons, généralement mitoyennes, bordent la rue principale et les ruelles adjacentes. Leur faîtage est parallèle à la rue. Beaucoup ont des façades bourgeoises, à l’imitation des maisons de ville, avec de larges ouvertures soulignées par des encadrements de pierre. Les volets et les balcons sont souvent en métal. Il y a quelques toits à la Mansart. Parfois, les murs sont recouverts d’un enduit jaune ou rose, qui contraste avec la pierre nue ou l’enduit grisâtre des maisons queyrassines.
Le village a une fonction administrative et commerçante. Aussi le rez-de-chaussée des maisons donnant sur la rue principale est-il souvent occupé par des boutiques. Il y a encore quelques bâtiments à usage agricole dans les ruelles adjacentes. Mais aujourd’hui, le village vit surtout (et presque uniquement) du tourisme d’été (randonnées, découverte de la nature) et d’hiver (ski). Dans la montagne de Peinin est aménagé le domaine skiable de la station.
La mairie est un bel exemple de l’architecture de la Troisième République, comme celle de nombreuses gares, écoles publiques et autres bâtiments administratifs dans notre pays. La façade est presque aussi haute que large et sur chacun des trois niveaux sont aménagées trois ouvertures, hautes et larges, qui contrastent avec les étroites ouvertures des maisons queyrassines. La façade, surmontée d'une espèce de clocheton, dégage une impression d'équilibre et d’harmonie. A voir aussi les fontaines publiques sur la pierre desquelles ont été posées de belles statuettes de bronze ; et la maison métallique, œuvre d’un disciple de Gustave Eiffel.
Outre la mairie, les fontaines et les villas, l'église, consacrée à Saint-Jean Baptiste, est un monument à visiter. Elle est construite tout à fait en haut du bourg, à l'abri des crues du Lombard et du Guil. Ce n'est pas son emplacement originel. L'église primitive se trouvait plus bas, près du torrent. Elle fut plusieurs fois refaite. Il y a une nef centrale et deux bas-côtés. Le clocher, élancé, à flèche octogonale, date du début du XVIIe siècle. Elle est bordée à l'ouest par le petit cimetière, où l’on peut voir de beaux monuments funéraires. Une chapelle des Pénitents jouxte l'église à l'est.
Histoire
Deux étymologies ont été proposées pour expliquer l'origine du nom Aiguilles, soit ad Guilum, " près du Guil ", soit aquilas, " les aigles ", Aiguilles étant dominé par une montagne qui a pour nom " Serre de l'Aigle ".
Le site semble ancien. Une stèle gallo-romaine y a été découverte au siècle dernier, sur laquelle était gravée une inscription célébrant l'obtention par un habitant de la citoyenneté romaine. A côté de cette inscription, on peut voir une rosace à douze pétales, ou rose à compas, motif très fréquent dans la décoration des meubles et objets sculptés, anciens et récents, du Queyras.
Tout au long de son histoire, Aiguilles a eu à subir des calamités : inondations en 1408, 1728, 1957 ; incursions des milices vaudoises en 1691-92 lors de la guerre contre le duché de Savoie ; incendies en 1594, 1629, 1746, 1829, 1886, 1889. Lors de ces deux derniers incendies, les maisons d'Aiguilles ont été presque toutes détruites et la population de la commune, de 1881 à 1891, est passée de 604 à 407 habitants. Il ne reste à Aiguilles qu’un nombre très réduit de maisons anciennes, antérieures à 1830.
L'incendie de 1829 a eu des conséquences graves, en provoquant, avec d’autres causes, l’émigration de nombreux Aiguillons vers l’Amérique du Sud - Buenos-Aires et Rio de Janeiro - où quelques-uns ont fait fortune dans le commerce. Déjà, au XVIIIe siècle, selon l’Abbé Albert, l’émigration saisonnière était courante à Aiguilles : "Après avoir cultivé pendant l’été leurs terres, la plupart des hommes vont gagner leur vie ailleurs pendant l’hiver, en exerçant différentes sortes de métiers : les uns raccommodent des soufflets et des parapluies ; les autres aiguisent des couteaux et des ciseaux". Les plus heureux dans la course à la fortune aux Amériques sont revenus à Aiguilles. Ils y font fait construire de splendides villas, entourées de parcs, dans la partie basse du village. Ces villas avec porche, tourelles, petits dômes, toits d'ardoise, sont un beau témoignage de 1’architecture des années 1880-1900. A propos de ces expatriés enrichis, H. Ferrand, qui a visité le Queyras au début de ce siècle, écrit : "Animés d'un vif amour du pays natal, ils y reviennent après fortune faite, laissant la maison de commerce au fils, au neveu ou au cousin, qui va à son tour y amasser l'aisance. C'est grâce à cette situation qu’après les terribles incendies de 1886 et 1889, Aiguilles, nouveau Phénix, s'est relevée plus belle et mieux bâtie de ses cendres. On y sacrifie même à un certain luxe. Tout autour du village, les millionnaires se sont fait construire de riches villas et dans la belle saison, les fêtes et les parties de plaisir s'y succèdent sans interruption".
Comme c'est parfois le cas dans le Queyras, le village est en partie construit sur un cône de déjection, celui du torrent de Lombard, et il surplombe d’une dizaine de mètres le lit du Guil.
L'implantation des maisons est typique de celle des villages-rues des Alpes. Les maisons, généralement mitoyennes, bordent la rue principale et les ruelles adjacentes. Leur faîtage est parallèle à la rue. Beaucoup ont des façades bourgeoises, à l’imitation des maisons de ville, avec de larges ouvertures soulignées par des encadrements de pierre. Les volets et les balcons sont souvent en métal. Il y a quelques toits à la Mansart. Parfois, les murs sont recouverts d’un enduit jaune ou rose, qui contraste avec la pierre nue ou l’enduit grisâtre des maisons queyrassines.
Le village a une fonction administrative et commerçante. Aussi le rez-de-chaussée des maisons donnant sur la rue principale est-il souvent occupé par des boutiques. Il y a encore quelques bâtiments à usage agricole dans les ruelles adjacentes. Mais aujourd’hui, le village vit surtout (et presque uniquement) du tourisme d’été (randonnées, découverte de la nature) et d’hiver (ski). Dans la montagne de Peinin est aménagé le domaine skiable de la station.
La mairie est un bel exemple de l’architecture de la Troisième République, comme celle de nombreuses gares, écoles publiques et autres bâtiments administratifs dans notre pays. La façade est presque aussi haute que large et sur chacun des trois niveaux sont aménagées trois ouvertures, hautes et larges, qui contrastent avec les étroites ouvertures des maisons queyrassines. La façade, surmontée d'une espèce de clocheton, dégage une impression d'équilibre et d’harmonie. A voir aussi les fontaines publiques sur la pierre desquelles ont été posées de belles statuettes de bronze ; et la maison métallique, œuvre d’un disciple de Gustave Eiffel.
Outre la mairie, les fontaines et les villas, l'église, consacrée à Saint-Jean Baptiste, est un monument à visiter. Elle est construite tout à fait en haut du bourg, à l'abri des crues du Lombard et du Guil. Ce n'est pas son emplacement originel. L'église primitive se trouvait plus bas, près du torrent. Elle fut plusieurs fois refaite. Il y a une nef centrale et deux bas-côtés. Le clocher, élancé, à flèche octogonale, date du début du XVIIe siècle. Elle est bordée à l'ouest par le petit cimetière, où l’on peut voir de beaux monuments funéraires. Une chapelle des Pénitents jouxte l'église à l'est.
Histoire
Deux étymologies ont été proposées pour expliquer l'origine du nom Aiguilles, soit ad Guilum, " près du Guil ", soit aquilas, " les aigles ", Aiguilles étant dominé par une montagne qui a pour nom " Serre de l'Aigle ".
Le site semble ancien. Une stèle gallo-romaine y a été découverte au siècle dernier, sur laquelle était gravée une inscription célébrant l'obtention par un habitant de la citoyenneté romaine. A côté de cette inscription, on peut voir une rosace à douze pétales, ou rose à compas, motif très fréquent dans la décoration des meubles et objets sculptés, anciens et récents, du Queyras.
Tout au long de son histoire, Aiguilles a eu à subir des calamités : inondations en 1408, 1728, 1957 ; incursions des milices vaudoises en 1691-92 lors de la guerre contre le duché de Savoie ; incendies en 1594, 1629, 1746, 1829, 1886, 1889. Lors de ces deux derniers incendies, les maisons d'Aiguilles ont été presque toutes détruites et la population de la commune, de 1881 à 1891, est passée de 604 à 407 habitants. Il ne reste à Aiguilles qu’un nombre très réduit de maisons anciennes, antérieures à 1830.
L'incendie de 1829 a eu des conséquences graves, en provoquant, avec d’autres causes, l’émigration de nombreux Aiguillons vers l’Amérique du Sud - Buenos-Aires et Rio de Janeiro - où quelques-uns ont fait fortune dans le commerce. Déjà, au XVIIIe siècle, selon l’Abbé Albert, l’émigration saisonnière était courante à Aiguilles : "Après avoir cultivé pendant l’été leurs terres, la plupart des hommes vont gagner leur vie ailleurs pendant l’hiver, en exerçant différentes sortes de métiers : les uns raccommodent des soufflets et des parapluies ; les autres aiguisent des couteaux et des ciseaux". Les plus heureux dans la course à la fortune aux Amériques sont revenus à Aiguilles. Ils y font fait construire de splendides villas, entourées de parcs, dans la partie basse du village. Ces villas avec porche, tourelles, petits dômes, toits d'ardoise, sont un beau témoignage de 1’architecture des années 1880-1900. A propos de ces expatriés enrichis, H. Ferrand, qui a visité le Queyras au début de ce siècle, écrit : "Animés d'un vif amour du pays natal, ils y reviennent après fortune faite, laissant la maison de commerce au fils, au neveu ou au cousin, qui va à son tour y amasser l'aisance. C'est grâce à cette situation qu’après les terribles incendies de 1886 et 1889, Aiguilles, nouveau Phénix, s'est relevée plus belle et mieux bâtie de ses cendres. On y sacrifie même à un certain luxe. Tout autour du village, les millionnaires se sont fait construire de riches villas et dans la belle saison, les fêtes et les parties de plaisir s'y succèdent sans interruption".
Hameaux de la commune
Peinin,1850 m, (ou, suivant une autre orthographe, Peynin) se trouve en face d'Aiguilles, sur la rive gauche du Guil, entre le Bois Foran et la Forêt de Marassan. Aujourd'hui, c'est le domaine skiable d'Aiguilles. Un chemin carrossable, que l'on peut emprunter de la fin du printemps à l'automne, conduit au hameau, partiellement en ruines, et au bar restaurant de l'hôtel Super 2000, construit au pied des téléskis. En 1783, il y avait là, selon l'abbé Albert, cinquante-cinq maisons, mais peu étaient habitées en dehors de la période estivale.
Le Lombard
Le torrent du Lombard, dont les crues sont redoutables, traverse Aiguilles avant de se jeter dans le Guil. Sur la rive droite, la vallée de Lombard est riche en prairies et en pâturages. D'importants troupeaux y viennent en transhumance en juillet et août. Une route carrossable conduit aux chalets de Lombard (1910 m). Autrefois, les Aiguillons allaient en pèlerinage le 5 août à la chapelle Notre Dame des Neiges de Lombard. Du hameau, un sentier conduit au pic de Rochebrune (3325 m) et au sommet du Grand Vallon (2864 m), d'accès facile et d'où l'on peut atteindre le hameau des Fonts, dans la vallée de la Cervereytte (Briançonnais).
Les lacs de Malrif
La route de Lombard passe au hameau de la Pauze, d'où part un sentier muletier (le GR 58, aujourd'hui), qui s'élève vers le hameau en ruines d'Eygliers. Là, a été construite après la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, la chapelle Saint-Louis, grâce à des fonds donnés par louis XIV. La crête du Serre de l'Aigle domine ce sentier qui s'élève dans l'alpage et atteint les lacs de Malrif : le petit Laus (en dialecte, laus signifie "lac") ; le plus élevé, le Laus mézan ("moyen") et le Grand Laus. Le grand Laus marque la limite des communes d'Aiguilles et d'Abriès. De là, on jouit d’une très belle vue sur la vallée.
La route d’Aiguilles à Abriès
A la sortie d’Aiguilles, se trouve sur la droite une usine électrique, construite en 1906, alimentée en eau par une grosse canalisation longue d’une centaine de mètres. Une petite retenue approvisionne en eau l’usine. L’ancien chemin, dit, dans les cartes du XVIIe s "grande route du Piémont", passait sur la rive gauche au pont du Preyt, que l'on franchit aujourd’hui pour se rendre au camping de Gourret. En hiver, il sert de piste de ski aux fondeurs.
Entre Aiguilles et Abriès, là où le torrent de Malrif se jette dans le Guil, la vallée s’élargit. Là, eut lieu à la fin du XVIe s. une bataille décisive qui opposa les catholiques aux protestants, à qui des volontaires vaudois qui avaient passé la frontière prêtaient main forte. Les catholiques furent défaits. A compter de cette victoire, les protestants purent contrôler le Queyras, jusque dans les années 1680.
vendredi 2 mars 2007
Agriculture, élevage, artisanat au Moyen Age (Dictionnaire historique et culturel)
Au XIIIe s, le Queyras vit de la culture des céréales. Environ les 3/4 des impôts payés par les habitants portent sur les récoltes. Les céréales cultivées, qui alternent dans un même champ avec la jachère, sont le seigle, base de la nourriture humaine, et l'orge ou l'avoine, qui permettent de nourrir les animaux. Les rendements sont faibles : une récolte représente en moyenne à peine deux fois les quantités ensemencées. Les labours se font ou bien à l'araire munie d'une pointe métallique ou bien à la pioche ou à la houe. Les terroirs se caractérisent par une opposition entre les champs et les prairies (qui s'étendent sur les adrets autour des villages et des hameaux) d'une part et d'autre part les espaces incultes, dont les alpages, ainsi que par un étagement de la végétation suivant l'altitude. Dans les parties basses des vallées, les champs et les prairies ; dans les parties hautes, les pâturages.
La population augmente dans des proportions importantes et aucun défrichement n'est effectué. En 1339, un habitant de Molines déclare : "La paroisse serait de peu de valeur en cas de coupe des bois ; là où ils manquent, les habitants ne peuvent demeurer" et un habitant de Château-Queyras : "Si on détruit ou arrache ces bois, c'est la destruction totale du lieu". Les parcelles se font de plus en plus exiguës, les exploitations familiales de plus en plus petites (2,3 ha en moyenne dans le mandement voisin de Pragelas) et, comme les routes et les ponts étaient rares, certaines parcelles sont d'accès difficile.
L'élevage entraîne le développement du commerce, les paysans vendant une partie des bêtes qu'ils élèvent, ce qui permet de créer des activités artisanales. En 1259, le Dauphin fonde à Abriès, au coeur du Queyras pastoral, un marché. Le tableau des droits et redevances montre qu’il s'agissait d'un marché aux bestiaux (moutons, brebis, agneaux, boucs, porcs, boeuf, vache, cheval, jument, âne) et qu’on y vendait aussi du chanvre, de la toile, des épices, des aulx et oignons, des faux, des boucliers, des lances, des arcs. L'objectif du Dauphin était de concurrencer le marché de Luserne, en fixant dans le Queyras des échanges qui se faisaient au-delà de la frontière, en y attirant des marchands lombards et en détournant les éleveurs queyrassins de Luserne et de l'Italie. Ce marché connaît un succès relatif, celui de Briançon, à la même époque, se développant beaucoup plus vite. La monnaie circule mieux. En 1250-65, 18% des impôts dus au Dauphin sont payés en argent, en 1339 25%. Les conséquences sont une hausse des prix agricoles et l'apparition de monnaies nouvelles : le gros sou tournois et même le florin d'or des Lombards. Des activités artisanales apparaissent : confection de fromages, travail du bois (pour fabriquer plats et écuelles), gravières (pour la réfection de Fort-Queyras), battoirs ou paroirs (ateliers de fabrication de vêtements), fours à pain, moulins. Construire des moulins relève de l'autorité du Dauphin, qui les concède pour un cens moyen de 6 à 7 deniers (une poule dans les comptes de l'époque est évaluée 6 deniers). Les revenus étant faibles, le Dauphin en abandonne la gestion aux communautés moyennant une redevance fixe. En 1311, il est accordé à un habitant de Château Queyras, Isnard des Isnards, l'autorisation d'installer une ferrière avec fourneaux et martinets à Arvieux près du confluent du Guil et de la Rivière. La fusine est alimentée avec du fer exempté de toute taxe de transport extrait des mines de Bellin, dans la haute vallée Varaita. En 1265, 11 patronymes (sur 360) évoquent le travail du fer (Fabre, Faivre). Au marché d'Abriès, se vendent des faux et surtout des armes de guerre (boucliers, lances, casques) : cette métallurgie n'a pas amélioré le matériel agricole.
La population augmente dans des proportions importantes et aucun défrichement n'est effectué. En 1339, un habitant de Molines déclare : "La paroisse serait de peu de valeur en cas de coupe des bois ; là où ils manquent, les habitants ne peuvent demeurer" et un habitant de Château-Queyras : "Si on détruit ou arrache ces bois, c'est la destruction totale du lieu". Les parcelles se font de plus en plus exiguës, les exploitations familiales de plus en plus petites (2,3 ha en moyenne dans le mandement voisin de Pragelas) et, comme les routes et les ponts étaient rares, certaines parcelles sont d'accès difficile.
L'élevage entraîne le développement du commerce, les paysans vendant une partie des bêtes qu'ils élèvent, ce qui permet de créer des activités artisanales. En 1259, le Dauphin fonde à Abriès, au coeur du Queyras pastoral, un marché. Le tableau des droits et redevances montre qu’il s'agissait d'un marché aux bestiaux (moutons, brebis, agneaux, boucs, porcs, boeuf, vache, cheval, jument, âne) et qu’on y vendait aussi du chanvre, de la toile, des épices, des aulx et oignons, des faux, des boucliers, des lances, des arcs. L'objectif du Dauphin était de concurrencer le marché de Luserne, en fixant dans le Queyras des échanges qui se faisaient au-delà de la frontière, en y attirant des marchands lombards et en détournant les éleveurs queyrassins de Luserne et de l'Italie. Ce marché connaît un succès relatif, celui de Briançon, à la même époque, se développant beaucoup plus vite. La monnaie circule mieux. En 1250-65, 18% des impôts dus au Dauphin sont payés en argent, en 1339 25%. Les conséquences sont une hausse des prix agricoles et l'apparition de monnaies nouvelles : le gros sou tournois et même le florin d'or des Lombards. Des activités artisanales apparaissent : confection de fromages, travail du bois (pour fabriquer plats et écuelles), gravières (pour la réfection de Fort-Queyras), battoirs ou paroirs (ateliers de fabrication de vêtements), fours à pain, moulins. Construire des moulins relève de l'autorité du Dauphin, qui les concède pour un cens moyen de 6 à 7 deniers (une poule dans les comptes de l'époque est évaluée 6 deniers). Les revenus étant faibles, le Dauphin en abandonne la gestion aux communautés moyennant une redevance fixe. En 1311, il est accordé à un habitant de Château Queyras, Isnard des Isnards, l'autorisation d'installer une ferrière avec fourneaux et martinets à Arvieux près du confluent du Guil et de la Rivière. La fusine est alimentée avec du fer exempté de toute taxe de transport extrait des mines de Bellin, dans la haute vallée Varaita. En 1265, 11 patronymes (sur 360) évoquent le travail du fer (Fabre, Faivre). Au marché d'Abriès, se vendent des faux et surtout des armes de guerre (boucliers, lances, casques) : cette métallurgie n'a pas amélioré le matériel agricole.
Agriculture (Dictionnaire historique et culturel)
L'agriculture dans le Queyras n'est pas - ou n'était pas, il y a cinquante ans encore - différente de celle qui existe ou a longtemps existé dans les zones de montagne, en particulier dans les Alpes. C'est une agriculture essentiellement tournée vers l'élevage, ovin et bovin, et que les géographes qualifient d'agro-pastorale. Les Queyrassins sont des éleveurs ou des pasteurs dont l'activité principale consiste à nourrir des troupeaux relativement nombreux de brebis et de vaches laitières. L'élevage est complété par un peu d'agriculture proprement dite : production de céréales - seigle, orge, avoine - et de pommes de terre pour nourrir les hommes et les animaux. C'est la fenaison qui exige le plus de travail : au printemps, à la fonte des neiges, il faut désempierrer les prés et les fumer ; puis, il faut les irriguer, faucher l'herbe, faner, râteler, transporter le foin à la ferme, l'engranger. L'exode rural et les pertes élevées durant la guerre de 1914-1918 ayant raréfié la main d'oeuvre, les Queyrassins ont fait appel à des faucheurs venus du Piémont italien (cf. " immigrés "), qui se louaient à la journée ou à la semaine, étaient payés à la tâche, avec comme seuls outils une faux et une pierre à aiguiser.
A la différence de ce que l'on observait dans le Sud et l'Ouest de la France, régions de polyculture vivrière, le Queyras a développé une activité agro-pastorale dont la finalité n'était pas la consommation familiale, sauf pour le seigle, avec lequel on faisait le pain, pour les pommes de terre ou le cochon que l'on nourrissait pour avoir la viande. De tout temps, les Queyrassins ont produit pour vendre. Les agneaux, les veaux, le lait transformé en beurre et en fromages, étaient vendus dans les foires d'automne ou sur les marchés des villes de Provence. De ce point de vue, cette activité, moderne et dynamique, leur a permis de tirer des revenus assez élevés pour en vivre correctement pendant des siècles (cf. les autres articles "Abriès", "prospérité relative", "Harriet Rosenberg", "âge d'or"). De plus, comme ils étaient rompus aux négociations commerciales, ils n'ont pas eu de difficultés, quand leurs revenus ont baissé et que la crise les a poussés à émigrer, à créer des commerces relativement prospères, en se spécialisant, entre autres commerces, dans les beurres et fromages, à Toulon, Marseille, Aix-en-Provence, Lyon, et jusqu'en Amérique (cf. l'article "émigrés" et la thèse de Marie-Claire Granet-Abisset, La Route réinventée, portant sur les représentations que les Queyrassins se sont faites de l’émigration).
Les surfaces utiles, cultivables ou exploitables, sont inférieures aux deux tiers de la superficie du Queyras et elles se répartissent en trois ensembles : champs et prés de fauche, alpages, forêts.
Aujourd'hui, la pérennité de cette activité séculaire n'est plus assurée. En 1990, on comptait 77 exploitations agricoles, toutes de taille modeste par rapport aux autres exploitations de France. Elles s'étendent en moyenne sur 19 hectares et les troupeaux comptent 14 unités de gros bétail. De 1979 à 1990, le nombre d'exploitations et le nombre de paysans éleveurs ont diminué d'un tiers (de 35% exactement), alors que la diminution a été moindre dans les Hautes-Alpes et les zones de montagne (- 21%). Le cheptel a diminué, mais dans des proportions moins importantes, de 8%, ce qui signifie que le nombre d'unités de gros bétail par exploitation a crû légèrement. Moins d'exploitations, moins de bétail, la conséquence logique de cette évolution est la diminution des surfaces exploitées : de - 20%, en particulier des prés de fauche.
L'évolution n'est pas seulement quantitative. Elle affecte la nature même de l'élevage. Les vaches laitières sont peu à peu remplacées par les vaches nourricières. C'est sans aucun doute une des conséquences de la PAC (la Politique Agricole Commune de l'Europe), laquelle, au cours de la dernière décennie, a accordé des primes à la vache allaitante. De ce fait, la production de lait, qui a été un des fondements de l'activité agro-pastorale, est lentement supplantée par celle de viande et de veau fermier. Le Queyras présente un trait original : l'apiculture y fait vivre une dizaine de familles, mais elle est menacée à terme par des importations massives de miel très bon marché du Mexique, de Chine ou des ex pays de l'Est.
Cette évolution n'est pas récente. Dans Le Queyras, p 161, le général Guillaume insère un tableau révélateur, qui illustre la profondeur de la crise. En 1954, la population agricole active était de 1089 personnes ; en 1962 de 748 ; en 1968 de 431 ; en 1975 de 318. En vingt ans, elle a été divisée par 3, de sorte que l'on est en droit de se demander si l'activité agro-pastorale, qui a fait vivre les Queyrassins pendant des siècles et qui a fondé leur identité, se perpétuera au XXIe s. Les agriculteurs qui s'installent sont peu nombreux. Au début des années 1990, 20 chefs d'exploitation sur les 77 recensés n'avaient pas de successeur connu ou assuré. Certes ils étaient relativement jeunes, puisque 26 avaient plus de 50 ans et 23 moins de 35 ans. Qu'en sera-t-il dans deux ou trois décennies ?
A la différence de ce que l'on observait dans le Sud et l'Ouest de la France, régions de polyculture vivrière, le Queyras a développé une activité agro-pastorale dont la finalité n'était pas la consommation familiale, sauf pour le seigle, avec lequel on faisait le pain, pour les pommes de terre ou le cochon que l'on nourrissait pour avoir la viande. De tout temps, les Queyrassins ont produit pour vendre. Les agneaux, les veaux, le lait transformé en beurre et en fromages, étaient vendus dans les foires d'automne ou sur les marchés des villes de Provence. De ce point de vue, cette activité, moderne et dynamique, leur a permis de tirer des revenus assez élevés pour en vivre correctement pendant des siècles (cf. les autres articles "Abriès", "prospérité relative", "Harriet Rosenberg", "âge d'or"). De plus, comme ils étaient rompus aux négociations commerciales, ils n'ont pas eu de difficultés, quand leurs revenus ont baissé et que la crise les a poussés à émigrer, à créer des commerces relativement prospères, en se spécialisant, entre autres commerces, dans les beurres et fromages, à Toulon, Marseille, Aix-en-Provence, Lyon, et jusqu'en Amérique (cf. l'article "émigrés" et la thèse de Marie-Claire Granet-Abisset, La Route réinventée, portant sur les représentations que les Queyrassins se sont faites de l’émigration).
Les surfaces utiles, cultivables ou exploitables, sont inférieures aux deux tiers de la superficie du Queyras et elles se répartissent en trois ensembles : champs et prés de fauche, alpages, forêts.
Aujourd'hui, la pérennité de cette activité séculaire n'est plus assurée. En 1990, on comptait 77 exploitations agricoles, toutes de taille modeste par rapport aux autres exploitations de France. Elles s'étendent en moyenne sur 19 hectares et les troupeaux comptent 14 unités de gros bétail. De 1979 à 1990, le nombre d'exploitations et le nombre de paysans éleveurs ont diminué d'un tiers (de 35% exactement), alors que la diminution a été moindre dans les Hautes-Alpes et les zones de montagne (- 21%). Le cheptel a diminué, mais dans des proportions moins importantes, de 8%, ce qui signifie que le nombre d'unités de gros bétail par exploitation a crû légèrement. Moins d'exploitations, moins de bétail, la conséquence logique de cette évolution est la diminution des surfaces exploitées : de - 20%, en particulier des prés de fauche.
L'évolution n'est pas seulement quantitative. Elle affecte la nature même de l'élevage. Les vaches laitières sont peu à peu remplacées par les vaches nourricières. C'est sans aucun doute une des conséquences de la PAC (la Politique Agricole Commune de l'Europe), laquelle, au cours de la dernière décennie, a accordé des primes à la vache allaitante. De ce fait, la production de lait, qui a été un des fondements de l'activité agro-pastorale, est lentement supplantée par celle de viande et de veau fermier. Le Queyras présente un trait original : l'apiculture y fait vivre une dizaine de familles, mais elle est menacée à terme par des importations massives de miel très bon marché du Mexique, de Chine ou des ex pays de l'Est.
Cette évolution n'est pas récente. Dans Le Queyras, p 161, le général Guillaume insère un tableau révélateur, qui illustre la profondeur de la crise. En 1954, la population agricole active était de 1089 personnes ; en 1962 de 748 ; en 1968 de 431 ; en 1975 de 318. En vingt ans, elle a été divisée par 3, de sorte que l'on est en droit de se demander si l'activité agro-pastorale, qui a fait vivre les Queyrassins pendant des siècles et qui a fondé leur identité, se perpétuera au XXIe s. Les agriculteurs qui s'installent sont peu nombreux. Au début des années 1990, 20 chefs d'exploitation sur les 77 recensés n'avaient pas de successeur connu ou assuré. Certes ils étaient relativement jeunes, puisque 26 avaient plus de 50 ans et 23 moins de 35 ans. Qu'en sera-t-il dans deux ou trois décennies ?
Age d'or (Dictionnaire historique et culturel)
Age d'or
Quand on étudie l'histoire du Queyras et que l'on essaie de restituer ce qu'ont été les hautes vallées avant la grande crise des années 1830-1860, deux écueils sont à éviter. Le premier consiste à noircir le passé, à forcer la misère dans laquelle auraient vécu les Queyrassins de l'Ancien Régime, à privilégier les seuls événements catastrophiques et les calamités, d'une part ; le second, d'autre part, à croire que, dans le passé lointain, tout était mieux et que les " anciens " vivaient dans un âge d'or, hélas révolu. Autrement dit, il convient de ne pas éviter le Charybde de l'enfer pour heurter le Scylla de l'âge d'or.
C'est ce que n'ont pas toujours évité ceux qui ont raconté l'histoire du Queyras. Selon eux, cet âge d'or, rejeté dans l'Ancien régime, se serait présenté sous trois aspects. Il aurait été ou économique et matériel ou social ou religieux. Le passé lointain du Queyras n'était pas aussi noir qu'on l'a cru et dit, même s’il n'était pas nécessairement rose. La prospérité économique relative, avérée et démontrée, ne doit pas appeler et accréditer le mythe de l'âge d'or, qui serait sans doute aussi trompeur, sinon plus, que de croire que le Queyras, au cours de son histoire, n'a connu que des successions de calamités. Pierre Isnel, dans la préface de l'admirable Queyras qu'il a écrit, dans les années 1930, avec J Tivollier, est près d'embellir le passé. Cela peut se comprendre si l'on se rappelle le contexte. Au moment où il écrit, dans les années 1930, la situation des hautes vallées, saignées par l'hécatombe de 1914-1918, est dramatique et l'avenir incertain. Ainsi, il affirme, de façon quelque peu aventurée, car le bonheur, par nature, n'est ni mesurable, ni quantifiable : " Sous beaucoup de rapports, nos devanciers étaient dans l'ensemble plus heureux que nous ".
Mme Harriet Rosenberg est une anthropologue américaine, auteur de A Negociated World, qui a étudié l'histoire d'Abriès du XVIe au XVIIIe s. Elle n'est pas loin non plus de verser dans le même travers qui consiste à idéaliser la société queyrassine d'Ancien Régime. L'idéologie qui inspire cet auteur est à la fois rousseauiste, libertaire et anti-centralisatrice. Elle admire l'organisation sociale particulière de l'escarton qui garantissait l'autonomie de chaque communauté, en même temps qu'elle aurait favorisé les solidarités communautaires, ce dont les archives conservent la mémoire. Elle n'est pas loin de considérer cette société disparue (de fait, on peut regretter qu'elle ait disparu) comme une sorte d'utopie, conviviale et très subtilement élaborée ou " négociée " par tous, laquelle, à la différence des autres utopies, qui sont apparues dans notre pays au cours des deux derniers siècles, a eu le mérite d'être effectivement réalisée.
L'abbé Pierre Berge, lui, diffuse, dans sa Monographie de Saint-Véran, une autre utopie, non pas économique, ni sociale, ni politique, mais religieuse. C'est l'utopie chrétienne. De son point de vue, le Queyras aurait été conforme à ce que le christianisme évangélique était (ou aurait été) à ses origines : " Si tout est primitif dans le logement, au point de rappeler le patriarche Job sur son fumier, quelque chose de la vie sainte des patriarches survit ici dans le respect des parents et des grands-parents, dans la prière avant et après les repas, la prière en commun le soir, les neuvaines des défunts, les deuils avec l'eissuail, le respect des personnes âgées, toujours appelées " ounclo " ou " tanto ", dans les corvées gratuitement faites pour les familles pauvres ou éprouvées, dans la répartition faite entre les habitants d'un quartier d'une bête estropiée dans le pâturage (...) L'esprit est profondément chrétien ".
Pour éviter ce double écueil - l'âge d'or du passé lointain opposé aux temps difficiles du présent et le passé éloigné idéalisé contrastant avec l'image d'un passé récent désespérant -, il faut garder présente à l'esprit l'idée (et aujourd'hui, de nombreux hommes en font l'expérience ou amère ou heureuse) qu'un pays ne connaît pas nécessairement une situation économique florissante ad vitam aeternam, que rien n'est plus fluctuant ou relatif que la pauvreté ou la prospérité, que l'organisation de la société, que la foi des populations. C’est sans doute ces vicissitudes que les Queyrassins ont connues au cours de l'histoire.
Quand on étudie l'histoire du Queyras et que l'on essaie de restituer ce qu'ont été les hautes vallées avant la grande crise des années 1830-1860, deux écueils sont à éviter. Le premier consiste à noircir le passé, à forcer la misère dans laquelle auraient vécu les Queyrassins de l'Ancien Régime, à privilégier les seuls événements catastrophiques et les calamités, d'une part ; le second, d'autre part, à croire que, dans le passé lointain, tout était mieux et que les " anciens " vivaient dans un âge d'or, hélas révolu. Autrement dit, il convient de ne pas éviter le Charybde de l'enfer pour heurter le Scylla de l'âge d'or.
C'est ce que n'ont pas toujours évité ceux qui ont raconté l'histoire du Queyras. Selon eux, cet âge d'or, rejeté dans l'Ancien régime, se serait présenté sous trois aspects. Il aurait été ou économique et matériel ou social ou religieux. Le passé lointain du Queyras n'était pas aussi noir qu'on l'a cru et dit, même s’il n'était pas nécessairement rose. La prospérité économique relative, avérée et démontrée, ne doit pas appeler et accréditer le mythe de l'âge d'or, qui serait sans doute aussi trompeur, sinon plus, que de croire que le Queyras, au cours de son histoire, n'a connu que des successions de calamités. Pierre Isnel, dans la préface de l'admirable Queyras qu'il a écrit, dans les années 1930, avec J Tivollier, est près d'embellir le passé. Cela peut se comprendre si l'on se rappelle le contexte. Au moment où il écrit, dans les années 1930, la situation des hautes vallées, saignées par l'hécatombe de 1914-1918, est dramatique et l'avenir incertain. Ainsi, il affirme, de façon quelque peu aventurée, car le bonheur, par nature, n'est ni mesurable, ni quantifiable : " Sous beaucoup de rapports, nos devanciers étaient dans l'ensemble plus heureux que nous ".
Mme Harriet Rosenberg est une anthropologue américaine, auteur de A Negociated World, qui a étudié l'histoire d'Abriès du XVIe au XVIIIe s. Elle n'est pas loin non plus de verser dans le même travers qui consiste à idéaliser la société queyrassine d'Ancien Régime. L'idéologie qui inspire cet auteur est à la fois rousseauiste, libertaire et anti-centralisatrice. Elle admire l'organisation sociale particulière de l'escarton qui garantissait l'autonomie de chaque communauté, en même temps qu'elle aurait favorisé les solidarités communautaires, ce dont les archives conservent la mémoire. Elle n'est pas loin de considérer cette société disparue (de fait, on peut regretter qu'elle ait disparu) comme une sorte d'utopie, conviviale et très subtilement élaborée ou " négociée " par tous, laquelle, à la différence des autres utopies, qui sont apparues dans notre pays au cours des deux derniers siècles, a eu le mérite d'être effectivement réalisée.
L'abbé Pierre Berge, lui, diffuse, dans sa Monographie de Saint-Véran, une autre utopie, non pas économique, ni sociale, ni politique, mais religieuse. C'est l'utopie chrétienne. De son point de vue, le Queyras aurait été conforme à ce que le christianisme évangélique était (ou aurait été) à ses origines : " Si tout est primitif dans le logement, au point de rappeler le patriarche Job sur son fumier, quelque chose de la vie sainte des patriarches survit ici dans le respect des parents et des grands-parents, dans la prière avant et après les repas, la prière en commun le soir, les neuvaines des défunts, les deuils avec l'eissuail, le respect des personnes âgées, toujours appelées " ounclo " ou " tanto ", dans les corvées gratuitement faites pour les familles pauvres ou éprouvées, dans la répartition faite entre les habitants d'un quartier d'une bête estropiée dans le pâturage (...) L'esprit est profondément chrétien ".
Pour éviter ce double écueil - l'âge d'or du passé lointain opposé aux temps difficiles du présent et le passé éloigné idéalisé contrastant avec l'image d'un passé récent désespérant -, il faut garder présente à l'esprit l'idée (et aujourd'hui, de nombreux hommes en font l'expérience ou amère ou heureuse) qu'un pays ne connaît pas nécessairement une situation économique florissante ad vitam aeternam, que rien n'est plus fluctuant ou relatif que la pauvreté ou la prospérité, que l'organisation de la société, que la foi des populations. C’est sans doute ces vicissitudes que les Queyrassins ont connues au cours de l'histoire.
jeudi 1 mars 2007
Abriès (Dictionnaire historique et culturel)
Abriès
(Deux mots latins ont été proposés comme étymologies du nom Abriès : *ad bricos ("vers les brics") ou aper, apri, apros ("sangliers").
La commune d’Abriès, vaste, s'étend sur plus de 7000 hectares faits de rares champs cultivés, de prés, dont quelques-uns sont encore fauchés en été, d'alpages et de forêts. Elle jouxte l'Italie au Nord et à l'Est. Font partie de la commune, outre le village d'Abriès, le hameau du Roux, habité à l'année, et celui de Valpreveyre, fait de résidences secondaires, qui n'est habité que l'été, ainsi que quelques hameaux en partie ou en totalité en ruines.
Le village est construit à 1540 mètres d'altitude, de part et d'autre du Bouchet, un peu en amont du confluent avec le Guil. Là, la plaine est assez large et évasée. Le torrent divise le village en deux parties : l'Adroit ou l’Adret, sur la rive droite, au pied de la montagne de Malrif, en grande partie détruit pendant la deuxième guerre mondiale et où se trouvent de grosses fermes, dites de la reconstruction, rebâties après 1945 grâce aux dommages de guerre versés par l'Allemagne ; la Ville (nom donné dans les Alpes du Sud au chef-lieu d’une commune) ou le Bourg, où se trouvent la mairie, la poste, l'ancienne halle et la plupart des commerces.
Au cours des trente dernières années, deux lotissements ont été aménagés, afin de satisfaire les nombreuses demandes de logement émanant soit d'Abriésois, soit de gens originaires des villes et désireux d'établir leur résidence secondaire dans le Queyras ou de s'y retirer ; le premier, l'Hoche, sur l'Adroit, en direction du Roux ; le second, la Garcine, sur la rive droite du Guil, à gauche de la route qui conduit à Ristolas.
Pendant trois siècles, Abriès a joué un rôle commercial actif et a connu une vraie prospérité. Deux facteurs l’expliquent : la situation géographique du village près de la frontière et le dynamisme de la population. Les cols qui relient le village au Piémont et permettent de franchir la frontière ne sont pas très élevés, ni d'accès difficile, facilitant ainsi les échanges entre les habitants des deux versants de la montagne. De fait, grâce au commerce, Abriès a été la commune la plus riche, la plus prospère, la plus puissante du Queyras d'ancien régime, celle dont l'économie créait le plus de richesses. Témoignent de ce passé prospère de beaux bâtiments, tels que l'ancienne halle couverte, dont il reste les arcades, et qui fut pendant deux ou trois siècles, du XVIe au XVIIIe s, le centre d'un commerce transfrontalier florissant, la très belle église consacrée à Saint-Pierre, le chemin de croix aussi, bien qu'il soit plus récent et ait été édifié au XIXe s. Témoigne encore de cette ancienne importance la démographie : au début du XIXe s, la commune comptait plus de 2000 habitants (2033 en 1806). Les hameaux, qui, aujourd'hui, sont soit en ruines, soit regroupent des résidences d'été, étaient habités à demeure. Ainsi, Le Villard, Malrif, Le Varenc, le Tirail, la Gasque, Valpreveyre, Pra-Roubaud, la Montette, la Levée.
D’autres faits témoignent de la grandeur passée du village. En 1282, les habitants avaient acheté au Dauphin une " charte de franchise ", grâce à laquelle ils étaient libérés non pas de la taille (ou impôt sur les personnes) mais de son arbitraire (désormais la taille était fixe). Le curé d'Abriès était doyen des curés du Queyras et portait le titre d'archiprêtre. Le notaire royal Berthelot, qui avait racheté le titre de châtelain du Queyras, et qui était à la tête d'une des familles les plus influentes de l'ancien escarton, y résidait. Bref, ce qu'à Abriès on appelait la Ville avait bien l'apparence d'une petite ville, et non pas celle d'un village de montagne.
Pour Mme Harriet Rosenberg, auteur de A Negociated World, titre que l'on peut traduire par " un monde de compromis ", universitaire américaine qui a étudié trois siècles de l'histoire du village, les habitants tiraient d'importants revenus du commerce des ovins (cf. les articles " âge d’or " et " prospérité relative "). Ingénieux, ils avaient creusé un grand nombre de canaux pour irriguer les prés et les champs. Ainsi ils amélioraient la productivité de leurs terres. La prospérité a commencé à décliner en 1713, après la signature du traité d'Utrecht. Retracée, la frontière suit la crête des eaux pendantes (ou ligne de partage des eaux). Trois vallées, Oulx, Val Cluson et Château-Dauphin, jusque-là françaises, ont été attribuées au Piémont, ce qui a mis fin au Grand Escarton (cf. " repères historiques "). En 1789, les Révolutionnaires ayant aboli les institutions séculaires de l'escarton du Queyras, Aiguilles, jugé plus central, est devenu le chef-lieu du canton. Au début du XIXe s, la crise de l'économie agro-pastorale a obligé de nombreux Abriésois à quitter leur village, ce qu'il ont fait d'autant plus volontiers que la route enfin achevée facilitait les échanges avec les villes de la vallée de la Durance. En 1968, au terme de ce long déclin, la commune comptait moins de 200 habitants.
Comme à Aiguilles, Ville-Vieille, Ristolas et dans les autres villages du Queyras, les gens d'Abriès ont souffert de nombreuses calamités. Les crues du Bouchet, en 1408, 1728 et 1957, y ont été dévastatrices. Dans les Archives, on peut lire que le torrent, en 1728, " a creusé le cimetière, emporté la terre et jeté les ossements des morts dans la maison curiale (...), laissé des monceaux de sable dans l'église. La plupart des habitants ont perdu leurs meubles, papiers et bestiaux ".
Les incendies, accidentels ou consécutifs à la guerre, ont détruit en partie le village en 1690, en 1849, en 1921 et en 1944. Les conséquences ont été graves sur le plan matériel et aussi démographique. En 1846, la commune comptait 1726 habitants ; en 1851, deux ans après l'incendie de 1849, la population avait presque diminué de moitié (938 habitants).
Au XVIe s, pendant les guerres de religion et jusqu’à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, le souffle de l’histoire a perturbé la vie de la commune : batailles rangées, conflits incessants, destruction de lieux de culte. Abriès a été un important centre protestant, mais le protestantisme y avait des adversaires puissants, bien qu'ils aient été minoritaires, dont la famille Berthelot, notaire royal. En 1685, pressés de choisir entre l'abjuration et l'exil, de nombreux Abriésois ont préféré l'exil et se sont installés dans des pays favorables aux Réformés, Suisse, Allemagne, Pays-Bas, d’où certains sont partis vers les Etats-Unis et l’Afrique du Sud. Leur exode est raconté par un historien allemand, Eugen Bellon, descendant de protestants d'Abriès, dans un très bel ouvrage, Dispersés à tous vents, publié par la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, Gap, 1985 (cf. " protestantisme ").
Aujourd'hui quasiment disparues, les traditions orales étaient encore vivaces à la fin des années 1950. Alors, vivaient à Abriès (comme dans le Queyras) quelques conteurs qui exerçaient leur art lors des veillées d'hiver ou devant des auditoires d'enfants. Ils racontaient ou bien des histoires de fées, de diable, de sorciers, de revenants, ou bien les versions queyrassines de contes connus ailleurs en Europe et ayant des contenus littéraires, tel Jean de l’Ours. L'un de ces conteurs est célèbre. C'est Pierre Rua, tailleur pour hommes, originaire de Sampeyre, un village piémontais de la Vallée Varaita, auprès de qui le grammairien et ethnologue Charles Joisten, professeur à l'Université d'Aix-en-Provence, a recueilli et sauvé de l'oubli cinq versions locales de contes célèbres dont voici le titre : Jean de l'Ours, Belle née au soleil, Le Pape, Joli Coeur, Le Pari. On peut les lire dans Récits et contes populaires du Dauphiné, tome I, "le Queyras", publié par Gallimard en 1978 (cf. l'article "contes, légendes, traditions orales").
La commune d’Abriès a beaucoup souffert dans la première moitié du XXe s. En juin 1940, au moment où l'Italie a déclaré la guerre à la France, les habitants ont été déplacés vers l'Ardèche. De très violents combats ont éclaté et les troupes françaises ont pu repousser les envahisseurs italiens qui n'ont pas pu s’emparer du village. En août 1944, les Allemands, chargés de défendre les frontières de l’Italie du Nord et qui, pour cela, avaient installé une batterie de tir au col de la Mayt ont bombardé et détruit les trois quarts du hameau de Pra-Roubaud, la moitié du village du Roux (cf. article "vallée du Bouchet") et tout l'adroit d'Abriès, dont le fameux Grand Hôtel. Au cours de l'hivers 1944-45, ceux qui avaient tout perdu dans ces bombardements ont été contraints à un nouvel exode. En 1948 et surtout en 1957, les crues du Bouchet et du Guil ont emporté des ponts et la route. A la fin des années 1950, la commune était à l'agonie.
Au début des années 1960, c'est le tourisme qui a redonné vie à Abriès. Cela s'est fait en deux temps. En 1962, sous l'impulsion du directeur de la Maison d'enfants Val Pré Vert (qui a continué le Grand Hôtel détruit en 1944) a été construit le télésiège, remboursé avec les taxes payées par Val Pré Vert; des pistes ont été tracées; une école de ski a été ouverte; des moniteurs ont été formés. Peu à peu, les hôtels ont fait installer le chauffage central. Le tourisme d'été s'est développé. En juillet 70, la commune de l'Ile Saint-Denis (93) a ouvert sa Maison qui compte 56 lits et offre de 7000 à 7500 journées vacances par an. Elle y accueille des enfants en colonies de vacances, des classes de neige, des classes de découverte de la montagne. Les nouveaux habitants de la commune, pour beaucoup d'entre eux, ont découvert Abriès et le Queyras en venant dans ce centre de vacances, ou dans ceux de Ristolas, Aiguilles, Arvieux, Molines, Saint-Véran, Ceillac, Château-Ville-Vieille. De fait, Abriès est aujourd'hui une commune assez prospère, dont la population a crû de plus de 50% en 20 ans. Elle compte plus de 2500 lits et tente de mettre en valeur son patrimoine : l'architecture du village (des façades et des toitures sont rénovées grâce à des aides publiques), l'église (des tableaux ont été restaurés, de même que le clocher), le chemin de croix, les pierres écrites. Les lignes électriques et les fils du téléphone ont été enterrés. La commune ne manque pas d'atouts, même si les difficultés de communication avec la vallée de la Durance et avec l'Italie ne sont pas encore réglées. Ainsi, elle dispose de richesses botaniques et entomologistes qui pourraient susciter de nouvelles formes de tourisme.
Les Abriésois vivent presque exclusivement du tourisme d'hiver et d'été (ski, randonnées, loisirs de montagne). Les activités traditionnelles, à savoir l'élevage et l'agriculture, ont quasiment disparu. Le tourisme y est relativement ancien. Il a commencé à se développer au XIXe s. Henri Ferrand, auteur en 1909 d’un récit de voyage illustré de nombreuses photos, Le Pays Briançonnais et le Queyras, présente le village comme "la capitale alpiniste du Queyras". C'est le Mont Viso qui y attirait les touristes : "Les voyageurs, écrit-il, y affluent pendant la saison des courses et ils y ont apporté l'opulence et le confort". Il signale la présence de très bons guides et même d'un loueur de voitures (il faut comprendre voitures tirées par un cheval). Alors, le village comptait trois hôtels, dont le fameux Grand Hôtel, construit en 1894 et appartenant à une société de commandite par actions. Détruit en 1944, il n'a pas été reconstruit. A sa place, se dressent les bâtiments de l'association médicale Val Pré Vert, qui accueille et soigne toute l'année des enfants malades, asthmatiques ou obèses.
L'église actuelle, qui a la forme d'une croix latine, est consacrée à Saint-Pierre. Elle date du XVIe s, et a été agrandie après la révocation de l'Edit de Nantes. La porte à plein cintre est soutenue de chaque côté par trois colonnettes. Près de la porte, deux lions, qui ornaient autrefois un porche. La flèche du clocher est de forme octogonale. A l'intérieur, les décorations (bois, tableaux, peintures), que certains, à juste titre, jugent chargées, relèvent du style baroque sulpicien, qui s'est répandu au moment de la Contre Réforme dans les Alpes italiennes et françaises, puis dans toute l'Europe. La chaire en bois sculpté est assez belle ; de même le retable.
Le chemin de croix se trouve sur l'Adroit. Voici dans quelles circonstances il a été construit en 1838. Avant 1830, la fête de Saint-Pierre s'accompagnait de diverses réjouissances, certaines religieuses, d'autres qui l'étaient moins. Lors de la messe, une jeune fille offrait le pain bénit dans une corbeille parée. D'autres jeunes filles, tenant des guirlandes, l'aidaient à distribuer le pain. "Le spectacle n'était pas sans intérêt puisqu'on y venait des environs", écrit l'abbé Jacques Gondret, dans Mémoires historiques du Queyras. Pourtant, cette fête paroissiale déplut au curé d’Abriès d’alors, "à cause des amusements (pas toujours très chrétiens) auxquels elle donnait lieu". Il décida de la supprimer et, pour ne pas laisser la paroisse sans fête, il fit construire le chemin de croix, avec ses douze stations, qui se termine par une chapelle renfermant un tombeau qui représente celui du Christ. Au début, les soldats romains portaient des uniformes de l'armée napoléonienne, anachronisme qui amusait les visiteurs.
L'ancienne halle, construite au début du XVIIe siècle, Henri IV étant roi de France, se trouve
dans la Ville, Il ne reste plus que les arcades de la façade. Elle a été désaffectée et en partie détruite. Aujourd'hui, on y trouve le bureau du tourisme et le foyer rural. Un étage a été ajouté, dans lequel se trouvent la mairie et la poste. Sur des cartes postales anciennes, datant du début du siècle, on peut la voir telle qu'elle était au XVIIe s. Sur des pierres de la façade, sont gravées des sentences : "Adore Dieu, honore le Roy" ; "Un seul dieu tu adoreras et aimeras et ton prochain come toy mesme". Sur la façade d'autres maisons, sont gravés des dates, des noms, des sentences. Ainsi celle-ci, sur une pierre de l'ancienne recette buraliste, près de l'église :
"Qui bien se regarde bien se connaît qui bien se connnaît peu s'estime Dieu nous bénisse VV Louis XVI notre roi 1784". Dans un mur de la petite place, devant le cimetière, on peut lire, gravé sur une pierre, le fameux quatrain, dans lequel le poète qui l'a composé lance un défi au torrent du Bouchet : "Boucher // Si mon pied ne sebranle pas // Ma tête ne te craint pas // J'ai qatre toises sous moy // Je me moque de toy".
Hameaux d’Abriès : Le Villard, le Tirail, le Malrif
Sur l'Adroit, le sentier de grande randonnée (GR 58, variante du GR 5, qui traverse l'Europe des Pays-Bas à Nice) suit le chemin de croix.
Au-delà, sur la droite, à 1809 m d’altitude, le hameau du Villard en ruines. En 1783, selon l'Abbé Albert, y vivaient dix-sept familles.
Un peu plus loin, vers l'ouest, le hameau du Tirail (1956 m), en ruines aussi, construit près de la chapelle Sainte Elisabeth.
Le GR 58 passe devant une chapelle consacrée à Notre Dame des Sept Douleurs, puis traverse le hameau de Malrif (Malriou en dialecte queyrassin), nom qui signifie "mauvais ruisseau" ou "mauvaise vallée" (de fait, la vallée étroite est orientée Nord-Sud), à 1790 m, en ruines, avec une chapelle consacrée à Sainte-Marguerite.
Au-delà, le sentier suit le torrent jusqu'aux bergeries des Bertins. La rive droite est abrupte. La crête du Serre de l'Aigle sépare la vallée de Malrif de celle de Lombard, sur la commune d'Aiguilles. La rive gauche est couverte de quelques forêts et de vastes alpages. Aux Bertins, le sentier bifurque. A gauche, il conduit aux trois lacs Malrif (2578 m), d'où l'on a une belle vue sur le Mont Viso et d'où on peut continuer vers Lombard et Aiguilles (c’est l’étape pédestre reliant Aiguilles à Abriès du tour du Queyras) ou bien gravir le Pic de Malrif (2900 m). A droite, il s'élève en direction du col de Malrif (2860 m), puis de Cervières dans le Briançonnais. Du col, il est possible de faire l'ascension du Grand Glaiza (3292 m) en suivant, vers le nord, la crête des eaux pendantes.
Une légende est attachée au Clot des Masques, lieu réputé sabbatique. Un jeune homme, qui épiait trois jeunes filles de La Gasque (hameau de la vallée du Bouchet), les entendit prononcer une formule magique, puis les vit disparaître dans la cheminée. A son tour, il répéta la formule et se retrouva dans la montagne au milieu de danseurs velus. Des adeptes du sabbat remarquèrent sa présence. Tout cessa. Les sorciers s'évanouirent dans les airs. Horrifié, le jeune homme revint en courant à Abriès.
Dans l’alpage, au bas du col de Malrif, la Peyre Soubeyrane, renfermait, croyait-on, des trésors. Elle s'ouvrait une fois par an, pendant le Gloria du jeudi saint, et laissait voir des monceaux d'or.
Hameaux en ruines : Petit Varenc et Grand Varenc.
Autres hameaux : cf. Bouchet (vallée du) et Ristolas.
(Deux mots latins ont été proposés comme étymologies du nom Abriès : *ad bricos ("vers les brics") ou aper, apri, apros ("sangliers").
La commune d’Abriès, vaste, s'étend sur plus de 7000 hectares faits de rares champs cultivés, de prés, dont quelques-uns sont encore fauchés en été, d'alpages et de forêts. Elle jouxte l'Italie au Nord et à l'Est. Font partie de la commune, outre le village d'Abriès, le hameau du Roux, habité à l'année, et celui de Valpreveyre, fait de résidences secondaires, qui n'est habité que l'été, ainsi que quelques hameaux en partie ou en totalité en ruines.
Le village est construit à 1540 mètres d'altitude, de part et d'autre du Bouchet, un peu en amont du confluent avec le Guil. Là, la plaine est assez large et évasée. Le torrent divise le village en deux parties : l'Adroit ou l’Adret, sur la rive droite, au pied de la montagne de Malrif, en grande partie détruit pendant la deuxième guerre mondiale et où se trouvent de grosses fermes, dites de la reconstruction, rebâties après 1945 grâce aux dommages de guerre versés par l'Allemagne ; la Ville (nom donné dans les Alpes du Sud au chef-lieu d’une commune) ou le Bourg, où se trouvent la mairie, la poste, l'ancienne halle et la plupart des commerces.
Au cours des trente dernières années, deux lotissements ont été aménagés, afin de satisfaire les nombreuses demandes de logement émanant soit d'Abriésois, soit de gens originaires des villes et désireux d'établir leur résidence secondaire dans le Queyras ou de s'y retirer ; le premier, l'Hoche, sur l'Adroit, en direction du Roux ; le second, la Garcine, sur la rive droite du Guil, à gauche de la route qui conduit à Ristolas.
Pendant trois siècles, Abriès a joué un rôle commercial actif et a connu une vraie prospérité. Deux facteurs l’expliquent : la situation géographique du village près de la frontière et le dynamisme de la population. Les cols qui relient le village au Piémont et permettent de franchir la frontière ne sont pas très élevés, ni d'accès difficile, facilitant ainsi les échanges entre les habitants des deux versants de la montagne. De fait, grâce au commerce, Abriès a été la commune la plus riche, la plus prospère, la plus puissante du Queyras d'ancien régime, celle dont l'économie créait le plus de richesses. Témoignent de ce passé prospère de beaux bâtiments, tels que l'ancienne halle couverte, dont il reste les arcades, et qui fut pendant deux ou trois siècles, du XVIe au XVIIIe s, le centre d'un commerce transfrontalier florissant, la très belle église consacrée à Saint-Pierre, le chemin de croix aussi, bien qu'il soit plus récent et ait été édifié au XIXe s. Témoigne encore de cette ancienne importance la démographie : au début du XIXe s, la commune comptait plus de 2000 habitants (2033 en 1806). Les hameaux, qui, aujourd'hui, sont soit en ruines, soit regroupent des résidences d'été, étaient habités à demeure. Ainsi, Le Villard, Malrif, Le Varenc, le Tirail, la Gasque, Valpreveyre, Pra-Roubaud, la Montette, la Levée.
D’autres faits témoignent de la grandeur passée du village. En 1282, les habitants avaient acheté au Dauphin une " charte de franchise ", grâce à laquelle ils étaient libérés non pas de la taille (ou impôt sur les personnes) mais de son arbitraire (désormais la taille était fixe). Le curé d'Abriès était doyen des curés du Queyras et portait le titre d'archiprêtre. Le notaire royal Berthelot, qui avait racheté le titre de châtelain du Queyras, et qui était à la tête d'une des familles les plus influentes de l'ancien escarton, y résidait. Bref, ce qu'à Abriès on appelait la Ville avait bien l'apparence d'une petite ville, et non pas celle d'un village de montagne.
Pour Mme Harriet Rosenberg, auteur de A Negociated World, titre que l'on peut traduire par " un monde de compromis ", universitaire américaine qui a étudié trois siècles de l'histoire du village, les habitants tiraient d'importants revenus du commerce des ovins (cf. les articles " âge d’or " et " prospérité relative "). Ingénieux, ils avaient creusé un grand nombre de canaux pour irriguer les prés et les champs. Ainsi ils amélioraient la productivité de leurs terres. La prospérité a commencé à décliner en 1713, après la signature du traité d'Utrecht. Retracée, la frontière suit la crête des eaux pendantes (ou ligne de partage des eaux). Trois vallées, Oulx, Val Cluson et Château-Dauphin, jusque-là françaises, ont été attribuées au Piémont, ce qui a mis fin au Grand Escarton (cf. " repères historiques "). En 1789, les Révolutionnaires ayant aboli les institutions séculaires de l'escarton du Queyras, Aiguilles, jugé plus central, est devenu le chef-lieu du canton. Au début du XIXe s, la crise de l'économie agro-pastorale a obligé de nombreux Abriésois à quitter leur village, ce qu'il ont fait d'autant plus volontiers que la route enfin achevée facilitait les échanges avec les villes de la vallée de la Durance. En 1968, au terme de ce long déclin, la commune comptait moins de 200 habitants.
Comme à Aiguilles, Ville-Vieille, Ristolas et dans les autres villages du Queyras, les gens d'Abriès ont souffert de nombreuses calamités. Les crues du Bouchet, en 1408, 1728 et 1957, y ont été dévastatrices. Dans les Archives, on peut lire que le torrent, en 1728, " a creusé le cimetière, emporté la terre et jeté les ossements des morts dans la maison curiale (...), laissé des monceaux de sable dans l'église. La plupart des habitants ont perdu leurs meubles, papiers et bestiaux ".
Les incendies, accidentels ou consécutifs à la guerre, ont détruit en partie le village en 1690, en 1849, en 1921 et en 1944. Les conséquences ont été graves sur le plan matériel et aussi démographique. En 1846, la commune comptait 1726 habitants ; en 1851, deux ans après l'incendie de 1849, la population avait presque diminué de moitié (938 habitants).
Au XVIe s, pendant les guerres de religion et jusqu’à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, le souffle de l’histoire a perturbé la vie de la commune : batailles rangées, conflits incessants, destruction de lieux de culte. Abriès a été un important centre protestant, mais le protestantisme y avait des adversaires puissants, bien qu'ils aient été minoritaires, dont la famille Berthelot, notaire royal. En 1685, pressés de choisir entre l'abjuration et l'exil, de nombreux Abriésois ont préféré l'exil et se sont installés dans des pays favorables aux Réformés, Suisse, Allemagne, Pays-Bas, d’où certains sont partis vers les Etats-Unis et l’Afrique du Sud. Leur exode est raconté par un historien allemand, Eugen Bellon, descendant de protestants d'Abriès, dans un très bel ouvrage, Dispersés à tous vents, publié par la Société d'Etudes des Hautes-Alpes, Gap, 1985 (cf. " protestantisme ").
Aujourd'hui quasiment disparues, les traditions orales étaient encore vivaces à la fin des années 1950. Alors, vivaient à Abriès (comme dans le Queyras) quelques conteurs qui exerçaient leur art lors des veillées d'hiver ou devant des auditoires d'enfants. Ils racontaient ou bien des histoires de fées, de diable, de sorciers, de revenants, ou bien les versions queyrassines de contes connus ailleurs en Europe et ayant des contenus littéraires, tel Jean de l’Ours. L'un de ces conteurs est célèbre. C'est Pierre Rua, tailleur pour hommes, originaire de Sampeyre, un village piémontais de la Vallée Varaita, auprès de qui le grammairien et ethnologue Charles Joisten, professeur à l'Université d'Aix-en-Provence, a recueilli et sauvé de l'oubli cinq versions locales de contes célèbres dont voici le titre : Jean de l'Ours, Belle née au soleil, Le Pape, Joli Coeur, Le Pari. On peut les lire dans Récits et contes populaires du Dauphiné, tome I, "le Queyras", publié par Gallimard en 1978 (cf. l'article "contes, légendes, traditions orales").
La commune d’Abriès a beaucoup souffert dans la première moitié du XXe s. En juin 1940, au moment où l'Italie a déclaré la guerre à la France, les habitants ont été déplacés vers l'Ardèche. De très violents combats ont éclaté et les troupes françaises ont pu repousser les envahisseurs italiens qui n'ont pas pu s’emparer du village. En août 1944, les Allemands, chargés de défendre les frontières de l’Italie du Nord et qui, pour cela, avaient installé une batterie de tir au col de la Mayt ont bombardé et détruit les trois quarts du hameau de Pra-Roubaud, la moitié du village du Roux (cf. article "vallée du Bouchet") et tout l'adroit d'Abriès, dont le fameux Grand Hôtel. Au cours de l'hivers 1944-45, ceux qui avaient tout perdu dans ces bombardements ont été contraints à un nouvel exode. En 1948 et surtout en 1957, les crues du Bouchet et du Guil ont emporté des ponts et la route. A la fin des années 1950, la commune était à l'agonie.
Au début des années 1960, c'est le tourisme qui a redonné vie à Abriès. Cela s'est fait en deux temps. En 1962, sous l'impulsion du directeur de la Maison d'enfants Val Pré Vert (qui a continué le Grand Hôtel détruit en 1944) a été construit le télésiège, remboursé avec les taxes payées par Val Pré Vert; des pistes ont été tracées; une école de ski a été ouverte; des moniteurs ont été formés. Peu à peu, les hôtels ont fait installer le chauffage central. Le tourisme d'été s'est développé. En juillet 70, la commune de l'Ile Saint-Denis (93) a ouvert sa Maison qui compte 56 lits et offre de 7000 à 7500 journées vacances par an. Elle y accueille des enfants en colonies de vacances, des classes de neige, des classes de découverte de la montagne. Les nouveaux habitants de la commune, pour beaucoup d'entre eux, ont découvert Abriès et le Queyras en venant dans ce centre de vacances, ou dans ceux de Ristolas, Aiguilles, Arvieux, Molines, Saint-Véran, Ceillac, Château-Ville-Vieille. De fait, Abriès est aujourd'hui une commune assez prospère, dont la population a crû de plus de 50% en 20 ans. Elle compte plus de 2500 lits et tente de mettre en valeur son patrimoine : l'architecture du village (des façades et des toitures sont rénovées grâce à des aides publiques), l'église (des tableaux ont été restaurés, de même que le clocher), le chemin de croix, les pierres écrites. Les lignes électriques et les fils du téléphone ont été enterrés. La commune ne manque pas d'atouts, même si les difficultés de communication avec la vallée de la Durance et avec l'Italie ne sont pas encore réglées. Ainsi, elle dispose de richesses botaniques et entomologistes qui pourraient susciter de nouvelles formes de tourisme.
Les Abriésois vivent presque exclusivement du tourisme d'hiver et d'été (ski, randonnées, loisirs de montagne). Les activités traditionnelles, à savoir l'élevage et l'agriculture, ont quasiment disparu. Le tourisme y est relativement ancien. Il a commencé à se développer au XIXe s. Henri Ferrand, auteur en 1909 d’un récit de voyage illustré de nombreuses photos, Le Pays Briançonnais et le Queyras, présente le village comme "la capitale alpiniste du Queyras". C'est le Mont Viso qui y attirait les touristes : "Les voyageurs, écrit-il, y affluent pendant la saison des courses et ils y ont apporté l'opulence et le confort". Il signale la présence de très bons guides et même d'un loueur de voitures (il faut comprendre voitures tirées par un cheval). Alors, le village comptait trois hôtels, dont le fameux Grand Hôtel, construit en 1894 et appartenant à une société de commandite par actions. Détruit en 1944, il n'a pas été reconstruit. A sa place, se dressent les bâtiments de l'association médicale Val Pré Vert, qui accueille et soigne toute l'année des enfants malades, asthmatiques ou obèses.
L'église actuelle, qui a la forme d'une croix latine, est consacrée à Saint-Pierre. Elle date du XVIe s, et a été agrandie après la révocation de l'Edit de Nantes. La porte à plein cintre est soutenue de chaque côté par trois colonnettes. Près de la porte, deux lions, qui ornaient autrefois un porche. La flèche du clocher est de forme octogonale. A l'intérieur, les décorations (bois, tableaux, peintures), que certains, à juste titre, jugent chargées, relèvent du style baroque sulpicien, qui s'est répandu au moment de la Contre Réforme dans les Alpes italiennes et françaises, puis dans toute l'Europe. La chaire en bois sculpté est assez belle ; de même le retable.
Le chemin de croix se trouve sur l'Adroit. Voici dans quelles circonstances il a été construit en 1838. Avant 1830, la fête de Saint-Pierre s'accompagnait de diverses réjouissances, certaines religieuses, d'autres qui l'étaient moins. Lors de la messe, une jeune fille offrait le pain bénit dans une corbeille parée. D'autres jeunes filles, tenant des guirlandes, l'aidaient à distribuer le pain. "Le spectacle n'était pas sans intérêt puisqu'on y venait des environs", écrit l'abbé Jacques Gondret, dans Mémoires historiques du Queyras. Pourtant, cette fête paroissiale déplut au curé d’Abriès d’alors, "à cause des amusements (pas toujours très chrétiens) auxquels elle donnait lieu". Il décida de la supprimer et, pour ne pas laisser la paroisse sans fête, il fit construire le chemin de croix, avec ses douze stations, qui se termine par une chapelle renfermant un tombeau qui représente celui du Christ. Au début, les soldats romains portaient des uniformes de l'armée napoléonienne, anachronisme qui amusait les visiteurs.
L'ancienne halle, construite au début du XVIIe siècle, Henri IV étant roi de France, se trouve
dans la Ville, Il ne reste plus que les arcades de la façade. Elle a été désaffectée et en partie détruite. Aujourd'hui, on y trouve le bureau du tourisme et le foyer rural. Un étage a été ajouté, dans lequel se trouvent la mairie et la poste. Sur des cartes postales anciennes, datant du début du siècle, on peut la voir telle qu'elle était au XVIIe s. Sur des pierres de la façade, sont gravées des sentences : "Adore Dieu, honore le Roy" ; "Un seul dieu tu adoreras et aimeras et ton prochain come toy mesme". Sur la façade d'autres maisons, sont gravés des dates, des noms, des sentences. Ainsi celle-ci, sur une pierre de l'ancienne recette buraliste, près de l'église :
"Qui bien se regarde bien se connaît qui bien se connnaît peu s'estime Dieu nous bénisse VV Louis XVI notre roi 1784". Dans un mur de la petite place, devant le cimetière, on peut lire, gravé sur une pierre, le fameux quatrain, dans lequel le poète qui l'a composé lance un défi au torrent du Bouchet : "Boucher // Si mon pied ne sebranle pas // Ma tête ne te craint pas // J'ai qatre toises sous moy // Je me moque de toy".
Hameaux d’Abriès : Le Villard, le Tirail, le Malrif
Sur l'Adroit, le sentier de grande randonnée (GR 58, variante du GR 5, qui traverse l'Europe des Pays-Bas à Nice) suit le chemin de croix.
Au-delà, sur la droite, à 1809 m d’altitude, le hameau du Villard en ruines. En 1783, selon l'Abbé Albert, y vivaient dix-sept familles.
Un peu plus loin, vers l'ouest, le hameau du Tirail (1956 m), en ruines aussi, construit près de la chapelle Sainte Elisabeth.
Le GR 58 passe devant une chapelle consacrée à Notre Dame des Sept Douleurs, puis traverse le hameau de Malrif (Malriou en dialecte queyrassin), nom qui signifie "mauvais ruisseau" ou "mauvaise vallée" (de fait, la vallée étroite est orientée Nord-Sud), à 1790 m, en ruines, avec une chapelle consacrée à Sainte-Marguerite.
Au-delà, le sentier suit le torrent jusqu'aux bergeries des Bertins. La rive droite est abrupte. La crête du Serre de l'Aigle sépare la vallée de Malrif de celle de Lombard, sur la commune d'Aiguilles. La rive gauche est couverte de quelques forêts et de vastes alpages. Aux Bertins, le sentier bifurque. A gauche, il conduit aux trois lacs Malrif (2578 m), d'où l'on a une belle vue sur le Mont Viso et d'où on peut continuer vers Lombard et Aiguilles (c’est l’étape pédestre reliant Aiguilles à Abriès du tour du Queyras) ou bien gravir le Pic de Malrif (2900 m). A droite, il s'élève en direction du col de Malrif (2860 m), puis de Cervières dans le Briançonnais. Du col, il est possible de faire l'ascension du Grand Glaiza (3292 m) en suivant, vers le nord, la crête des eaux pendantes.
Une légende est attachée au Clot des Masques, lieu réputé sabbatique. Un jeune homme, qui épiait trois jeunes filles de La Gasque (hameau de la vallée du Bouchet), les entendit prononcer une formule magique, puis les vit disparaître dans la cheminée. A son tour, il répéta la formule et se retrouva dans la montagne au milieu de danseurs velus. Des adeptes du sabbat remarquèrent sa présence. Tout cessa. Les sorciers s'évanouirent dans les airs. Horrifié, le jeune homme revint en courant à Abriès.
Dans l’alpage, au bas du col de Malrif, la Peyre Soubeyrane, renfermait, croyait-on, des trésors. Elle s'ouvrait une fois par an, pendant le Gloria du jeudi saint, et laissait voir des monceaux d'or.
Hameaux en ruines : Petit Varenc et Grand Varenc.
Autres hameaux : cf. Bouchet (vallée du) et Ristolas.
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