lundi 31 décembre 2007

Guillestre et Abriès (Dictionnaire historique et culturel)




Pour faire comprendre l'ampleur de la prospérité passée du Queyras, il est possible de comparer l'état de l'économie et le niveau de vie de la population à Guillestre, d'où part la route du Queyras, et à Abriès, un des villages où cette route aboutit, pendant une période longue, deux siècles environ, entre la fin du XVIIIe s. et la fin du XXe s.

Aujourd'hui, Guillestre a l'apparence d'une petite ville prospère de plus de 2000 habitants, qui compte des commerces florissants, dont deux supermarchés, abondamment approvisionnés, qui attirent des clients de toutes les vallées alentour (de plus de 40 km), et sur le territoire bien exposé de laquelle, en l'espace d'une vingtaine d'années, ont été construits de petits ensembles immobiliers et de très belles villas, qui attestent l'enrichissement indéniable de ses habitants. A l'opposé, Abriès est un village dont la population dépasse à peine 300 habitants.


Or, en 1789, la comparaison entre les deux bourgs tournait à l'avantage très net d'Abriès. Guillestre était un village qui comptait trois commerces et qui était peuplé de "900 personnes, y compris les enfants". Abriès, le village le plus peuplé du Queyras d'alors, en comptait plus du double : 2033 habitants en 1806. Les consuls de la communauté de Guillestre, répondant le 1 avril 1789 aux questions que leur avaient posées les procureurs généraux syndics des Etats du Dauphiné, présentent le terroir, pourtant étendu, comme "resserré", "de médiocre qualité", "aride et froid", "craignant la sécheresse" (Les Annales des Alpes, mai-juin 1903, Archives départementales, Gap, p 129 et suivantes, sous le titre "la communauté de Guillestre" et comme sous-titre "Réponses de la communauté de Guillestre aux différentes questions que lui ont fait MM les Procureurs généraux syndics des Etats du Dauphiné par l'imprimé joint à leur lettre du 28 février dernier". 24 réponses datées du 1 avril 1789 et signées des deux consuls, de deux ex consuls et du châtelain). Les habitants, écrivent-ils, "se nourrissent très mal; la misère les réduit à faire un triste mélange de farine d'avoine avec celle de seigle pour du pain, afin de pouvoir arriver à la récolte" et "il y a à peu prés égalité, année commune, entre la perception et la consommation, sauf les années de disette", de sorte que "la communauté ne peut faire aucun commerce de ses productions, vu qu'elles sont toutes nécessaires à la subsistance de ses habitants. Il y a ici un petit marché le lundi de chaque semaine en hiver et trois petites foires d'un jour annuellement, savoir le 1er lundi de mai, le 1er lundi de juillet et le 3e lundi d'octobre". Elle "a si peu de fourrage qu'elle nourrit à peine environ 150 boeufs, 100 mulets ou bourriques et environ 300 bêtes d'avérage; elle ne peut pas même espérer de pouvoir en nourrir davantage. La qualité serait infiniment supérieure, si le sel était meilleur marché, parce qu'on en donnerait plus souvent aux bestiaux".

A l'opposé, les habitants d'Abriès étaient, semble-t-il, correctement nourris. Au XIIIe s., une foire "internationale", qui attirait de nombreux acheteurs piémontais, venus du Val Pellice proche, y avait été établie, grâce à des privilèges accordés par le Dauphin. Là, les éleveurs d'Abriès vendaient le surplus de leur production, des agneaux, des brebis, des veaux et des fromages. La foire a connu une prospérité si vive que les autorités du village décidèrent à la fin du XVIe s. de construire une halle en pierres, où se faisaient les transactions et dont il reste les arcades. Les Abriésois ne manquaient pas de fourrage (comme l'attestent les nombreux canaux creusés dans toutes les montagnes proches et qui permettaient, en irriguant les champs et les prés de fauche, d'augmenter la production de céréales et de fourrage) et leur cheptel, même si on n'en connaît pas le nombre exact, était bien supérieur à celui des gens de Guillestre. En 1836, les habitants des sept communautés du Queyras historique élevaient 4390 bovins et 23000 ovins (chiffres cité par le général Guillaume, Le Queyras, 3e éd., Gap, 1985, p 163). Comme Abriès réunissait alors plus du quart de la population et que l'élevage y était plus florissant que dans les autres communautés du Queyras, on peut estimer que les cheptel, bovin et ovin, y était beaucoup plus important qu'à Guillestre.


En deux siècles, la comparaison entre les deux bourgs a basculé sur les plans démographique et économique à l'avantage très net de Guillestre. Des facteurs expliquent ce renversement de situation. La ville a bénéficié de nombreux atouts dont était dépourvue Abriès. Le premier de ces atouts est sa position au carrefour des vallées du Guil et de la Durance, sur un grand axe de communication reliant la Provence au Piémont turinois, entre Briançon et Gap. A la fin du XIXe s., la ligne de chemin de fer l'a intégrée au réseau ferré français et l'a mise à cinq heures de Marseille et à moins d'une journée de Paris. De plus, l'établissement à L'Argentière la Bessée d'une grande industrie métallurgique, utilisant l'énergie hydraulique, et de nombreux sous-traitants a enrayé le déclin démographique que Guillestre aurait sans doute connu si le bourg avait conservé sa vocation rurale de 1789. Enfin, la création à partir des années 1960 de deux grandes stations de sports d'hiver dans les montagnes proches, à Vars et à Risoul, qui attirent l'une et l'autre une clientèle internationale, a assuré le développement économique et démographique de la ville et a favorisé durablement sa prospérité.

dimanche 23 décembre 2007

Guillaumin Paul (Dictionnaire historique et culturel)



Paul Guillemin
Auteur des Coutumes d’Arvieux, brochure éditée en 1880, Lyon, imprimerie Goyard.

Paul Guillemin (1847-1928), fonctionnaire polygraphe, a fondé en 1875 une section du Club Alpin Français à Briançon et a oeuvré en faveur du développement de l’alpinisme dans le haut Dauphiné, en formant des guides dans l’Oisans et en faisant construire un réseau de refuges.
La brochure Coutumes d’Arvieux contient un inventaire rapide et anecdotique des coutumes d’Arvieux et un exposé sur la division des habitants de la commune en "gens de la Belle" et "gens du Renom". Sur les cent quarante familles que comptait la commune en 1880, cinquante-cinq appartiennent à la Belle ou "aristocratie" ou "secte d’origine supérieure" ; les autres sont intégrées au Renom, dit "race des Sorciers".

"En règle générale, la bonne intelligence règne partout, excepté sur une question : le chapitre des mariages a surnagé sans aucun adoucissement. Il n’y a pas trente ans qu’un homme de la Belle eût tué ses enfants plutôt que de les voir s'allier aux Sorciers".

La brochure se termine par le récit de la première ascension de l’Aiguille du Ratier. Paul Guillemin relève les lacunes de la carte d’état-major : "Plusieurs cols sont oubliés ; le nom même si connu de Furfande, porté dans toutes les publications antérieures, a disparu". Haut de 2668 m, le Ratier aurait été jugé inaccessible par les gens du pays : "Depuis le temps que nous voyageons dans le Queyras avec M. Salvador de Quatrefages, l’Aiguille du Ratier avait fini par nous causer de véritables cauchemars ; à chacune de nos apparitions, on nous la montrait en disant : "Vous ne lui mettrez pas un chapeau à celle-là". Seule, en effet, elle gardait encore sa ceinture ; tous les autres sommets réputés inaccessibles, le Bric Bouchet, le Pelvas, le pic d’Asti, la Grande Aiguillette, la Roche Taillante, la Grande Mamelle, le Viso Nord et la Tête des Etoiles avaient successivement capitulé".

dimanche 16 décembre 2007

Guillaume Augustin, Général (Dictionnaire historique et culturel)


Général Augustin Guillaume

Né en 1895, mort en 1983, le général Augustin Guillaume a fait une belle carrière dans l'armée de notre pays (lire dans L'Air des cimes de François Billy, chapitre 41, op. cité, pp. 222 à 230), De plus, il a joué un rôle qui n'est négligeable dans l'histoire de la France et même du monde, en tant que résistant gaulliste, puis gouverneur résident au Maroc. A la retraite, il fut élu maire de Guillestre.

Le général Guillaume est aussi un écrivain et historien de talent, qui a écrit sept ouvrages, dont certains ont été traduits en anglais, en allemand, en espagnol, et ont connu un succès mérité. Le Queyras, publié pour la première fois par la Société d'Etudes des Hautes-Alpes en 1968 et réédité en 1974 et 1985, est l'une de ses plus belles réussites, dans laquelle le général Guillaume porte à un haut degré ses qualités de styliste et d'intellectuel. Dans l'avant-propos, il affirme : "De quoi s'agit-il ? Il s'agit de la description, sous ses aspects physique, historique, économique et humain, d'une vallée des Hautes-Alpes". Son objectif est de décrire impartialement et objectivement, en recourant aux méthodes des historiens, des géographes et des économistes, la totalité du Queyras, en se fondant sur des faits attestés et avérés, sans prévention, ni préjugé.

Dans leur somme, intitulée elle aussi Le Queyras et publiée en 1938, Jean Tivollier et Pierre Isnel montraient que l'identité du Queyras avait été forgée pendant des siècles par l'économie agro-pastorale et souhaitaient que les Queyrassins restassent fidèles à ce qu'ils avaient ou auraient toujours été. En 1968, trente ans plus tard seulement, le général Guillaume célèbre le tourisme, souhaite que les équipements touristiques se développent, juge urgent que soit percé un tunnel sous le col La Croix, qui relierait la vallée du Guil au Piémont proche et prospère. Il n'existe pas, à son avis, d'autre alternative que le tourisme pour permettre aux Queyrassins de vivre décemment dans leurs vallées, puisque l'économie agro-pastorale séculaire et fondatrice de l'identité est, juge-t-il avec raison, hélas condamnée, en dépit des aides, des subventions, des primes versées aux éleveurs par les collectivités publiques. A la différence de J. Tivollier et P. Isnel, que l'amour très fort qu'ils portent à leurs vallées incline au total respect des traditions, le général Guillaume, en gaulliste qu'il est, est un modernisateur, qui exalte les efforts faits par les Queyrassins pour s'adapter au nouveau cours du monde. Que de changements en si peu de temps dans la perception que des hommes intelligents ont eu de l'avenir du Queyras !

Le général Guillaume écrit dans un style ferme, précis, sans fioritures, d'une grande rigueur, fluide, peut-être moins heureux que celui de l'abbé Gondret, mais plus fort et plus efficace que celui de Tivollier et Isnel. C'est l'écriture d'un administrateur, qui est habitué à analyser et à comprendre une situation, avant de prendre les décisions qui s'imposent, qui a le sens de l'organisation, des responsabilités et de l'action. De plus, il a le mérite de présenter une synthèse, très claire, concise et brillante des travaux d'histoire, de géographie, d'économie, qui ont été publiés jusqu'aux débuts des années 1980. Son jugement est sûr : il a compris l'ampleur et la justesse de l'oeuvre de rénovation (et même de renaissance) entreprise dans tout le Queyras, de 1960 à 1980, sous la houlette éclairée et énergique de Philippe Lamour.

Pourtant, à deux reprises, perce dans son livre quelque chose qui ressemble à des préjugés idéologiques. Le sous-titre "Splendeurs et calvaire d'une haute vallée alpine" accrédite dans "calvaire" une vision tragique et pessimiste du Queyras, laquelle n'est sans doute plus justifiée aujourd'hui, ni n'a eu de réalité attestée avant la grande crise des années 1830. Dans la préface, André Chamson, écrivain connu, de confession protestante, membre de l'Académie française, se fait le chantre du Queyras, qu'il présente sans preuve comme une terre de "résistance", exaltant les victimes protestantes de l'intolérance, ainsi que les Vaudois, dont il regrette le "génocide" (terme anachronique et impropre). Pris par sa passion et aveuglé par ses engagements, il est amené à occulter les exactions commises par les protestants, lesquels, avant d'être des victimes, ont été aussi des bourreaux.
Cf. "écrivains du Queyras"

samedi 8 décembre 2007

Guerres de religion (Dictionnaire historique et culturel)



Guerres de religion

Le développement du protestantisme dans le Queyras s'est accompagné de graves violences dont les deux camps, catholique et protestant, se sont rendus responsables. La Réforme se répand dans le Queyras dans les années 1550. Des prêcheurs venant de Gap et d'Embrun tentent de faire basculer les Queyrassins dans leur camp. Une communauté réformée est fondée à Abriès en 1561. En 1571, la messe est supprimée à Abriès. Des troupes catholiques pénètrent dans le Queyras pour en chasser les protestants, qui font appel à des volontaires vaudois des vallées piémontaises d'Angrogne et de Luserne, dans le Val Pellice. En 1583, une bataille oppose catholiques et protestants sur les bords du torrent du Malrif, entre Aiguilles et Abriès. Il semble que les troupes catholiques, défaites, se soient retirées de la vallée. Puis, à partir du moment où la forteresse de Château-Queyras est tombée aux mains des protestants, ceux-ci sont devenus quasiment maîtres du Queyras. Les églises de Molines et de Ville-Vieille sont détruites ; les religieux s'enfuient de la vallée ; les consuls des communautés et le secrétaire de l'escarton sont nommés parmi les protestants.
Il est certain que les Queyrassins ont participé aux combats même si des troupes venues de l'extérieur ont alimenté la violence. De ce point de vue, les combats ont été aussi une guerre fratricide avant d'être une guerre civile et religieuse. Il est difficile d'établir dans quelle proportion les Queyrassins se sont engagés dans ces guerres et combien ont été tués. Les archives catholiques font état de persécutions et de massacres. L'abbé Pierre Berge, dans sa monographie Saint-Véran, rappelle que "pendant trente ans, il n'y eut plus ni procession, ni messe". Alors, les troupes du Duc de Lesdiguières, chef militaire des réformés dans le Dauphiné, contrôlaient le Queyras. En 1598, après la signature et la promulgation par Henri IV de l'Edit de Nantes, dit aussi édit de tolérance, les troubles se sont apaisés ; la liberté de culte a été proclamée ; dans le royaume, les protestants ont obtenu des "places de sûreté" où ils avaient le droit de maintenir des troupes en armes et parmi lesquelles se trouvait Fort-Queyras.

lundi 3 décembre 2007

Granet-Abisset Anne-Marie (Dictionnaire historique et culturel)



Anne-Marie Granet-Abisset


D'ascendance queyrassine, universitaire, historienne spécialiste en histoire contemporaine, Mme Granet-Abisset est l'auteur d'une thèse publiée sous le titre La Route réinventée. Les migrations des Queyrassins aux XIXe et XXe siècles, Presses Universitaires de Grenoble, 1994. Elle y étudie les facteurs qui ont conduit les Queyrassins à quitter leur village et qui, selon elle, sont à la fois divers et complexes. Ainsi, les motivations qui sont le plus souvent avancées soit par les historiens locaux, soit par les témoins pour expliquer l'exode massif des XIXe et XXe s ne se réduisent pas à la pauvreté, à l'indigence, au manque de terres. Parmi les premiers partants, les plus nombreux sont issus de familles puissantes, qui ont compté des consuls de communauté dans leurs ancêtres et qui ne manquent ni de terres, ni de biens.

Mme Granet-Abisset propose donc d'ajouter à la liste des causes généralement invoquées (à savoir l'absolue nécessité, les malheurs du temps, une économie routinière, des familles trop nombreuses sur des propriétés exiguës, l'absence de liquidités) des motifs qui ne sont pas souvent reconnus par les descendants des migrants ou par les témoins, à savoir le goût de l'aventure et de la liberté, l'envie de faire fortune ou l'attrait de la réussite.

Un des objectifs de l'auteur de cette thèse est d'analyser la mémoire des voyages, telle qu'elle s'est constituée au fil des ans dans la tradition des familles ou des villages. La comparant à ce que les demandes de passeports, les listes de passagers de diligence, les registres d'état civil, etc. apprennent de ces migrations, elle montre que la mémoire diverge parfois dans l'importantes proportions de ce qu'a été la réalité. La mémoire des destinations intérieures a retenu Marseille ou Lyon, mais le Dauphiné est oublié. Quant aux expatriations, la mémoire collective n'a retenu que l'Amérique, oubliant d'autres destinations moins prestigieuses. Partir, c'est commencer une nouvelle vie, presque toujours consacrée au commerce. A Lyon, Marseille, Toulon, etc., les Queyrassins semblent s'être fait une spécialité du commerce du lait, beurres et fromages, s'inscrivant ainsi dans une tradition ancestrale. Les autres carrières pour lesquelles ils ont opté sont celles de colporteurs en écriture, de marchands de parapluie, d'entrepreneurs en mercerie, d'hôteliers, de curés ou de bonnes soeurs. Peu de Queyrassins sont partis pour rester paysans, et peu parmi eux ont choisi la fonction publique.

Dans les villes où ils se sont installés, ils sont constitué des réseaux d'entraide familiale et villageoise, des associations fraternelles et des sociétés de secours mutuel. Seuls quelques-uns ont réussi à faire fortune et ils ont parfois voulu le montrer, en faisant construire dans leur village d'origine des villas luxueuses, qui avaient l'apparence de petits châteaux. Au total, cette Route réinventée est un grand livre sur le Queyras et les Queyrassins.