
Pour faire comprendre l'ampleur de la prospérité passée du Queyras, il est possible de comparer l'état de l'économie et le niveau de vie de la population à Guillestre, d'où part la route du Queyras, et à Abriès, un des villages où cette route aboutit, pendant une période longue, deux siècles environ, entre la fin du XVIIIe s. et la fin du XXe s.
Aujourd'hui, Guillestre a l'apparence d'une petite ville prospère de plus de 2000 habitants, qui compte des commerces florissants, dont deux supermarchés, abondamment approvisionnés, qui attirent des clients de toutes les vallées alentour (de plus de 40 km), et sur le territoire bien exposé de laquelle, en l'espace d'une vingtaine d'années, ont été construits de petits ensembles immobiliers et de très belles villas, qui attestent l'enrichissement indéniable de ses habitants. A l'opposé, Abriès est un village dont la population dépasse à peine 300 habitants.
Or, en 1789, la comparaison entre les deux bourgs tournait à l'avantage très net d'Abriès. Guillestre était un village qui comptait trois commerces et qui était peuplé de "900 personnes, y compris les enfants". Abriès, le village le plus peuplé du Queyras d'alors, en comptait plus du double : 2033 habitants en 1806. Les consuls de la communauté de Guillestre, répondant le 1 avril 1789 aux questions que leur avaient posées les procureurs généraux syndics des Etats du Dauphiné, présentent le terroir, pourtant étendu, comme "resserré", "de médiocre qualité", "aride et froid", "craignant la sécheresse" (Les Annales des Alpes, mai-juin 1903, Archives départementales, Gap, p 129 et suivantes, sous le titre "la communauté de Guillestre" et comme sous-titre "Réponses de la communauté de Guillestre aux différentes questions que lui ont fait MM les Procureurs généraux syndics des Etats du Dauphiné par l'imprimé joint à leur lettre du 28 février dernier". 24 réponses datées du 1 avril 1789 et signées des deux consuls, de deux ex consuls et du châtelain). Les habitants, écrivent-ils, "se nourrissent très mal; la misère les réduit à faire un triste mélange de farine d'avoine avec celle de seigle pour du pain, afin de pouvoir arriver à la récolte" et "il y a à peu prés égalité, année commune, entre la perception et la consommation, sauf les années de disette", de sorte que "la communauté ne peut faire aucun commerce de ses productions, vu qu'elles sont toutes nécessaires à la subsistance de ses habitants. Il y a ici un petit marché le lundi de chaque semaine en hiver et trois petites foires d'un jour annuellement, savoir le 1er lundi de mai, le 1er lundi de juillet et le 3e lundi d'octobre". Elle "a si peu de fourrage qu'elle nourrit à peine environ 150 boeufs, 100 mulets ou bourriques et environ 300 bêtes d'avérage; elle ne peut pas même espérer de pouvoir en nourrir davantage. La qualité serait infiniment supérieure, si le sel était meilleur marché, parce qu'on en donnerait plus souvent aux bestiaux".
A l'opposé, les habitants d'Abriès étaient, semble-t-il, correctement nourris. Au XIIIe s., une foire "internationale", qui attirait de nombreux acheteurs piémontais, venus du Val Pellice proche, y avait été établie, grâce à des privilèges accordés par le Dauphin. Là, les éleveurs d'Abriès vendaient le surplus de leur production, des agneaux, des brebis, des veaux et des fromages. La foire a connu une prospérité si vive que les autorités du village décidèrent à la fin du XVIe s. de construire une halle en pierres, où se faisaient les transactions et dont il reste les arcades. Les Abriésois ne manquaient pas de fourrage (comme l'attestent les nombreux canaux creusés dans toutes les montagnes proches et qui permettaient, en irriguant les champs et les prés de fauche, d'augmenter la production de céréales et de fourrage) et leur cheptel, même si on n'en connaît pas le nombre exact, était bien supérieur à celui des gens de Guillestre. En 1836, les habitants des sept communautés du Queyras historique élevaient 4390 bovins et 23000 ovins (chiffres cité par le général Guillaume, Le Queyras, 3e éd., Gap, 1985, p 163). Comme Abriès réunissait alors plus du quart de la population et que l'élevage y était plus florissant que dans les autres communautés du Queyras, on peut estimer que les cheptel, bovin et ovin, y était beaucoup plus important qu'à Guillestre.
En deux siècles, la comparaison entre les deux bourgs a basculé sur les plans démographique et économique à l'avantage très net de Guillestre. Des facteurs expliquent ce renversement de situation. La ville a bénéficié de nombreux atouts dont était dépourvue Abriès. Le premier de ces atouts est sa position au carrefour des vallées du Guil et de la Durance, sur un grand axe de communication reliant la Provence au Piémont turinois, entre Briançon et Gap. A la fin du XIXe s., la ligne de chemin de fer l'a intégrée au réseau ferré français et l'a mise à cinq heures de Marseille et à moins d'une journée de Paris. De plus, l'établissement à L'Argentière la Bessée d'une grande industrie métallurgique, utilisant l'énergie hydraulique, et de nombreux sous-traitants a enrayé le déclin démographique que Guillestre aurait sans doute connu si le bourg avait conservé sa vocation rurale de 1789. Enfin, la création à partir des années 1960 de deux grandes stations de sports d'hiver dans les montagnes proches, à Vars et à Risoul, qui attirent l'une et l'autre une clientèle internationale, a assuré le développement économique et démographique de la ville et a favorisé durablement sa prospérité.


