Tivollier et Isnel citent le livre de Robert Husson (La Montagne veut vivre, Editions Guillon, Paris, 3e édition ; sous-titre "Roman hivernal du village le plus élevé des Alpes") parmi ceux qui ont consacré l'entrée de Saint-Véran dans la littérature depuis le début de ce siècle. Aucune date de publication n'est indiquée. Si l'on tient compte des allusions (peu amènes) aux Chemises noires de Mussolini (pp. 48-49 "le voisin transalpin est le héros de maintes conversations. Les paysans se moquent à plaisir des Chemises Noires baisant le portrait du Duce ou présentant les armes aux chamois de Sa Majesté le Roi d'Italie"), on peut affirmer qu'il a été écrit après 1922.
L'auteur qui a résidé pendant cinq hivers à Saint-Véran s'est pris de passion pour les habitants du village, à qui il rend hommage. Contrairement à ce qu'indique le sous-titre, ce livre n'est pas un roman : l'auteur n'y raconte aucune aventure fictive ou imaginaire, mais la seule vie quotidienne des habitants. "Le roman hivernal de Saint-Véran" comprend un avertissement et deux parties : Sic itur ad astra ("ici le chemin vers les astres"), la seconde, historique, présentant un intérêt moindre.
Dans l'avertissement, Robert Husson explique pourquoi il a consacré plus de 200 pages à Saint-Véran. Il a voulu, entre autres raisons, prendre le contre-pied des nombreux reportages publiés dans la presse, qui, tous, présentent le village le plus haut d'Europe et ses habitants de façon partielle et caricaturale. "Les montagnards, écrit-il page 10, détestent les reporters et ne se gênent pas pour leur dire ouvertement leur mépris". Il se moque aussi des clichés les plus souvent répandus : "la glace que l'on casse dans son pot à eau", "le linge qui gèle avant d'avoir atteint votre visage", "la barbe qui se résorbe dans la peau rétractée", "ce pays où la propreté est une vertu", "les gens qui se terrent comme les marmottes", etc. Il conclut ainsi : "ces bavardages ne seraient qu'un inoffensif bluff s'ils ne blessaient intensément une population dont vous voudrez connaître l'antique civilisation, la vie intense et le labeur ininterrompu, même l'hiver".
Les pages les plus intéressantes à qui veut parfaire la connaissance de Saint-Véran dans les années 1920-1930 forment le chapitre VIII de la première partie sous le titre "tâches d'aujourd'hui" (pp. 113 à 133). Robert Husson y décrit les activités hivernales des habitants de Saint-Véran. "Le bourg tout entier (...) n'est qu'une ruche immense et laborieuse" (p 116). Il visite d'abord les ateliers de lapidaires. Il y en avait deux au village. "Des jeunes filles travaillent dans une chambre ornée de vieux calendriers et d'edelweiss". "Le lapidaire montre sa production : rubis, améthystes, topazes, aigues marines et surtout, plus beau que tout, le brillant cristal de roche, qu'il recueille l'été sur le territoire même du pays, à l'aide d'un ciseau dur". Robert Husson recense et évoque brièvement d'autres activités artisanales : ateliers de menuiserie, de sculpture sur bois, ferronniers, serruriers, forgerons, cordonnier, épicier, rouennier, apiculteur, voiturier, relieurs, auxquels il faut ajouter les traditionnels maçons et peintres italiens. Les femmes filent le chanvre et la laine, mais aucune, regrette Robert Husson, ne confectionne la dentelle, ni ne brode.
Enfin, il raconte la visite qu'il a faite à la mine de cuivre, alors en exploitation, à deux heures à skis du village. "J'y suis descendu plusieurs fois avec le directeur de la mine, considérant chaque année les progrès accomplis. Guidés par la lampe à acétylène, nous croisions des travailleurs poussant des wagonnets ou d'autres, accroupis contre le pic à air comprimé qui secouait la montagne d'une trépidation quelque peu lugubre" (p 124). A côté de la mine, se trouve une carrière de marbre où s'emploient des habitants du village.
Robert Husson conclut ainsi son reportage : "Notre visite chez les artisans de Saint-Véran sera incomplète. Il faudrait nous rendre sous chaque toit pour avoir une vision vraisemblable du labeur intense qui se déploie au coeur de l'hiver. Guidés avec méthode, les gens de ce pays étonnent par leur habileté et leur sens artistique. Quant à ceux qui n'ont pas de profession pour ces jours de patience, l'entretien de la maison, la confection d'un traîneau ou d'un araire suffisent souvent à absorber leur temps".
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