
Les auteurs qui ont écrit sur le Queyras et tous les Queyrassins, jeunes ou âgés, reconnaissent volontiers que le Queyras a une identité et que ses habitants ne ressemblent pas tout à fait aux autres hommes. L'identité est un ensemble d'attitudes, de gestes, de croyances, de façons de vivre, de faire, d'être, d'idées, de représentations ou de structures mentales qui organisent notre vision du monde, qui ne se retrouvent nulle part ailleurs, du moins pas ainsi réunis et organisés, et qui sont particuliers, originaux, inédits, et spécifiques des Queyrassins. Ces éléments sont au nombre de cinq ou six : ce sont la foi chrétienne ; une morale faite de droiture, de fidélité, de courage, d'honnêteté, etc. ; la frugalité, laquelle a pour corollaire le goût de l'épargne ; l'amour du travail bien fait ; la solidarité.
Le premier élément est une foi intense. Bien entendu, personne n'a jamais pénétré dans les consciences (sauf peut-être les prêtres quand ils confessaient les fidèles) pour mesurer le degré d'adhésion des individus aux dogmes ou même la façon dont chacun interprétait les leçons de l'Eglise. Mais cette foi s'extériorisait dans des pratiques, des rites, des cérémonies : l'assistance aux offices, la présence aux sermons de mission, la participation aux pèlerinages et aux processions. Il fallait une foi forte pour survivre dans ces hautes montagnes.
Le deuxième élément est un faisceau de valeurs morales : honnêteté absolue (on s'interdit de prendre ce qui n'est pas à soi), respect de la parole donnée sans lequel il ne peut y avoir de confiance dans les transactions, piété filiale et respect des Anciens - conséquences d'une organisation patriarcale de la famille (les chefs de famille exercent un vrai pouvoir) et d'une organisation communautaire et non individualiste de la société.
Le troisième élément est la frugalité. On consomme peu, le moins possible, et on fabrique soi-même ce qui est nécessaire à l'existence (chaussures, vêtements, outils). Cette valeur est liée à l'économie agro-pastorale, où l'on produit des agneaux, du beurre et des fromages, qui sont destinés à être vendus à l'extérieur des vallées. L'argent que l'on obtient de la vente de ces produits est épargné. A la fin du XIXe s, il est placé en rentes ou en obligations d'Etat. Il sert à doter ou à établir les enfants ou à faire face à de mauvaises récoltes.
Le travail est la vertu par excellence des Queyrassins : pas de machines, pas ou peu de charrettes. Tout est fait à la main, avec quelques outils (faux, faucille, râteau, hache, etc.). L'agriculture de haute montagne exige des travaux incessants, dépierrer les prés au printemps, nettoyer ou réparer les canaux, les chemins et les fontaines, etc.
La solidarité enfin est le dernier élément de l'identité : il est impossible de survivre seul. Chacun a besoin d'autrui. Des règles strictes et contraignantes régissent la solidarité : les corvées, les sociétés mutuelles, les tours d'arrosage, de four, etc.
Ce serait une erreur que de réduire les Queyrassins à cette identité quelque peu idéale et austère ou de la généraliser à tous. Les témoignages recueillis ici ou là, oraux ou écrits (dont le beau livre de M. Albert Borel) l'attestent. La gaieté, la joie de vivre, une inclination à la plaisanterie, la fréquentation des cafés de villages, pour certains un goût parfois immodéré pour "la chopine", la pratique des jeux de cartes ou de boules, l'organisation de charivaris, la passion pour les contes et les histoires de veillées tracent des portraits plus humains qui font ressembler les Queyrassins à l'humanité moyenne. Ainsi, chaque Queyrassin était désigné par un sobriquet, afin d’éviter les confusions dues aux homonymies et au petit nombre de patronymes. Certains de ces sobriquets étaient humoristiques, surtout ceux par lesquels on désignait les habitants de chaque village. Les habitants d’Abriès étaient nommés "tripes longues", ceux d’Arvieux "bazans", ceux de Château-Queyras des " gratte-papier " ; les Aiguillons étaient dits "pèle chiens". .
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire