jeudi 28 février 2008

Récits identitaires (Dictionnaire historique et culturel)


Ce qui ne manque pas d'étonner un observateur neutre, mais passionné, au cours des conversations qu'il peut avoir ici ou là, soit avec d'authentiques Queyrassins âgés, ou bien qui n'ont jamais quitté leur village ou bien qui y sont revenus vivre leur retraite, soit avec de néo-Queyrassins, c'est une même idée, sans cesse répétée, comme martelée, presque toujours formulée dans les mêmes termes, et qui consiste à définir les Queyrassins comme des hommes ingénieux et durs au travail, économes mais généreux, ayant le sens de la solidarité familiale et même communautaire, croyants sincères, fidèles à la foi de leurs ancêtres, respectueux des traditions ; bref, pour les Queyrassins, le Queyras a une identité et ses habitants, quelque chose que les autres hommes n'ont pas, qui fait qu'ils ne ressemblent aux gens de Provence ou de la ville, qu'ils sont singuliers.
Pour confirmer cela, les Queyrassins racontent des histoires - souvent des histoires familiales -, qui, d'un interlocuteur à l'autre, se ressemblent et qui sont de véritables récits identitaires, dans lesquels les personnages incarnent le Queyrassin idéal, avec toutes les vertus dont il est paré. Peu importe que le récit soit ou non véridique, ait ou non été embelli d'une génération à l'autre. Généralement, les faits sont vrais, c'est-à-dire qu'ils ont effectivement eu lieu. L'important est que ces faits anciens aient été transmis d'une génération à l'autre, et qu'ils signifiaient quelque chose d'essentiel pour les conteurs.

Ainsi ce récit. Les faits se sont passés à la fin du XIXe siècle, au moment du grand exode. Les personnages - les héros, devrais-je dire - en sont deux garçons, âgés de quinze ans, et qui, à la fin de l'été, les travaux des champs terminés, vont rejoindre un de leurs oncles installé en Provence (à Marseille ou à Toulon), qui doit les initier au métier qu'il exerce : le plus souvent, il tient un commerce de beurre et fromages. Ils partent un matin à l'aube, à pied bien entendu. Leurs parents leur ont fait faire par le cordonnier du village une paire de souliers neufs (parce que, à la ville, personne ne porte de sabots) et ont remis à chacun un louis d'or pour faire face aux dépenses du voyage. Ils partent les pieds nus, les souliers attachés par les lacets et passés autour du cou, afin de ne pas les user et qu'ils leur fassent de l'usage pendant de longues années. Chaque soir, au lieu de dormir à l'auberge ou à l'hôtel, ils couchent dans un fossé, se nourrissant de pain dur, de fruits tombés au sol et que personne n'a ramassés, de baies sauvages et même d'herbe. Deux ou trois semaines plus tard, ils arrivent chez leur oncle. Leurs pieds sont blessés, mais leurs souliers sont neufs ; et surtout, ils n'ont pas dépensé le louis d'or qui va constituer le capital grâce auquel, plus tard, eux aussi, à leur tour, ils se lanceront dans le commerce.
Répété, au fil des ans, ce récit, d'anecdotique qu'il était, est devenu exemplaire, à la fois un exemple donné à ceux à qui il est raconté et un exemple de ce qu'est un vrai Queyrassin. Bref, c'est un récit identitaire, dans lequel on retrouve les traits essentiels de l'identité queyrassine : la solidarité familiale (l'oncle se charge de former ses neveux) ; le sens de l'épargne et de l'économie (entendue dans les deux sens du terme " épargne " et sens des affaires) ; le courage physique ; la volonté, quand on est pauvre, de réussir dans la vie, quitte à se priver de tout ; la frugalité (les Queyrassins, comme ces deux garçons, sont réputés capables de se passer du superflu). Seule la dimension religieuse de l'identité queyrassine est absente de ce récit.

Ou cet autre récit. Laurent est mort à l'âge de 93 ans. Il a eu six frères et soeurs, qu'il a contribué à installer dans la vie, car c'est lui qui a repris l'exploitation familiale et est resté dans la maison. Après avoir fait deux ans de service militaire, il a été mobilisé en 1914 dans les chasseurs alpins, comme la plupart des Queyrassins. Alors qu'il était au front, sa mère, qui était veuve, ne pouvait pas lui envoyer d'argent de poche, non plus qu'à ses deux frères, mobilisés eux aussi. C'est pourquoi il lui est arrivé de gagner un peu d'argent en prenant la garde à la place de camarades nantis. Il a toujours été satisfait de ce qu'il possédait, tout en cherchant à améliorer les conditions matérielles de sa famille. Il croyait dans le travail et l'épargne. Pour ce qui est de l'épargne, il a été victime de l'inflation et des nombreuses dévaluations du franc. Ainsi, il a souscrit pour 500 francs à des obligations perpétuelles à 3%. Il pensait qu'avec 15 francs d'intérêt perçus il pourrait faire face à quelques dépenses. A la fin de sa vie, les 15 francs, or ou quasiment or, des années 1920 représentaient 15 centimes et ne lui permettaient même pas d'acheter une boîte d'allumettes. Après 1918, des Italiens entraient en France par le col de la Traversette. Les gendarmes leur établissaient un permis de séjour, pour l'obtention duquel ils devaient fournir deux photos d'identité. Au front, Laurent avait appris à développer les clichés dans des conditions précaires. Il a acheté du matériel et il est devenu photographe, se spécialisant dans les photos de mariage et d'autres cérémonies, et d'identité. Il conservait les négatifs bien classés. Ils auraient pu constituer des archives passionnantes sur le Queyras de la première moitié du siècle. Or, tout a été détruit lorsque son village, en juin 1940, a été incendié (cf. "calamités au XXe siècle"). Laurent était aussi vitrier. Il était à même de remplacer tous les carreaux cassés. Il était un bel exemple d’ingéniosité, de courage, d’ardeur au travail.

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