jeudi 6 mars 2008

Immigrés (Dictionnaire historique et culturel)




Les historiens qui ont étudié le Queyras ont tous insisté, à juste titre évidemment, sur l'émigration, très importante à partir de 1831, soit définitive, soit saisonnière, qui a touché le Queyras et failli transformer les hautes vallées en un désert. Cela ne doit pas occulter le phénomène inverse, moins ample, bien entendu, qui a conduit des étrangers, surtout des Italiens - plus des Piémontais originaires des vallées voisines du Queyras que des Italiens à proprement parler - à immigrer dans le Queyras, souvent saisonnièrement (ainsi les fameux faucheurs piémontais), mais aussi définitivement. Il suffit de consulter l'annuaire téléphonique pour constater que les Queyrassins qui portent des patronymes d'origine italienne et dont les parents ou les grands-parents, des faucheurs, des ouvriers agricoles, des maçons ou des charpentiers, ont immigré au début du XXe siècle sont relativement nombreux.

Pour illustrer ce phénomène, racontons le destin d'un de ces immigrés, qui a conservé jusqu'à sa mort, en 1994, la nationalité italienne. Il se nomme Giovanni. Il est né en 1898 dans la commune de Melle, un gros bourg de la province de Cuneo, sis dans la Vallée Varaita, sur la route du Col Agnel, à quelques kilomètres de la frontière séparant l'Italie de la France. Son père, un petit paysan pauvre, possédait quelques terres, sept ou huit hectares ; il avait six enfants : cinq garçons, dont Giovanni, et une fille. Jusqu'à l'âge de huit ans et demi, Giovanni a fréquenté l'école de son ville, laquelle, nous a-t-il confié, était dépourvue de maîtres diplômés. L'instituteur, un homme du village, intelligent, savait lire, écrire et compter. Assez vite, Giovanni a été retiré de l'école pour travailler dans la ferme familiale. Il gardait le troupeau composé de quatre vaches, deux chèvres et un âne. Chaque jour, il parcourait de dix à douze km dans la montagne, pieds nus. Il se couchait à 11 heures du soir, se levait à 2 heures du matin. Il se souvient qu'à peine avait-il enlevé ses sabots il lui fallait les remettre. Agé de plus de 90 ans, il en tire la morale suivante : "Nous n'étions pas malheureux ; nous étions tous pareils ; personne n'était jaloux de l'autre". En 1911 (il a 13 ans), il a commencé à émigrer en France. D'abord dans le Queyras, au printemps et en été. En 1911, il était berger à Château-Queyras, de 1912 à 1914, roussier, c'est-à-dire muletier, à Aiguilles, de 1915 à 1917, ouvrier agricole à Marseille. Puis, ce fut la conscription. L'Italie était en guerre, alliée à la France, contre les deux empires allemand et autrichien. Incorporé, il a combattu dans le Trentin contre l'armée austro-hongroise.

Démobilisé en 1920, il a travaillé dans la ferme de son père jusqu'en 1924, année où celui-ci décédé, la ferme a été reprise par le frère aîné, qui était marié et père de famille. Giovanni, à nouveau, a dû émigrer. Jusqu'en 1927, il a été manoeuvre à Paris dans une entreprise de travaux publics ; de 1927 à 1933, ouvrier agricole aux Aygalades, près de Marseille, où il s'occupait de 22 vaches laitières, puis à Vitrolles. En 1933, il s'est installé définitivement dans le Queyras. Avec l'un de ses frères, il a loué à Aiguilles les terres (ce qu'il appelle un "domaine") de M. Edouard Albert, son ancien patron des années 1912-14, mort asthmatique. Ce domaine, très morcelé, comprenait de 70 à 80 parcelles et un chalet à Peynin. Il élevait 5 à 6 vaches laitières, autant de génisses, 15 à 16 brebis, un cochon qu'il tuait à Noël. Il possédait un cheval. Il préférait le cheval, "qui a plus de force", au mulet. Pendant la guerre, Giovanni a souffert, moralement et matériellement. En 1940, avant que l'Italie ne déclarât la guerre à la France, il a été déplacé en Ardèche. En 1944 et 1945, à la Libération, avec les autres Italiens du Queyras, il a été retenu à Guillestre. A chaque fois, alors qu'il était éloigné, une partie de ses biens a disparu. En 1963, à l'âge de 65 ans, il a arrêté la gestion du domaine et pris sa retraite d'exploitant agricole.
En 1991, la terre l'obsédait toujours, parce qu'il voyait l'agriculture se mourir lentement. C'est un vrai paysan : "Si vous écrivez votre livre, dîtes qu'il y a aujourd'hui des terres libres dans le Queyras. Il faut que des gens viennent les cultiver".

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