dimanche 16 mars 2008

Immigrés italiens à Aiguilles (Dictionnaire historique et culturel)






Dionigi Albera et Christophe Cusin, " Les Italiens d'Aiguilles en Queyras ", Le Monde Alpin et Rhodanien, 3e trimestre 1994, Familles Destins Destinations, pp. 89- 110.



Aux XIXe et XXe siècles, la population d'Aiguilles baisse régulièrement. On en connaît les raisons. La principale tient à l'émigration, qui a été plus souvent due à la réussite qu’à la "nécessité" (cf. les travaux de Raoul Blanchard, "Aiguilles", Revue de Géographie Alpine, 1926 ; Philippe Vigier, Essai sur la répartition de la propriété foncière dans la région alpine, Paris, 1963 ; Anne Marie Granet-Abisset, op. cit.). L’émigration a accru la crise agricole. Des hameaux ont été abandonnés, des terres ont cessé d’être cultivées, faute de bras.


On connaît moins bien les autres facteurs de cette émigration massive. Les rapports entre les communautés et le pouvoir central se sont modifiés (cf. les travaux de Rosenberg, Granet-Abisset, N. Vivier, Le Briançonnais rural aux XVIIIe et XIXe s, Paris, 1992) au détriment des communautés, dont l’ancienne autonomie s’est transformée en dépendance administrative. Les impôts augmentent. En 1827, est promulgué le Code forestier, l’affouage est restreint, le pâturage des forêts par les ovins et les chèvres est interdit. Les communes devant payer les salaires des gardes (du tiers à la moitié, selon Vivier), leurs charges croissent. Le droit d’usage des communaux se restreint, accélérant l'exode. En 1816, une ordonnance exige des maîtres d'école un brevet de capacité ; en 1833, la loi Guizot crée des écoles pour former les maîtres. C’est la fin des maîtres d’école queyrassins et briançonnais. De même, la loi de 1844 assujettit les colporteurs (beaucoup de Queyrassins choisissaient cette activité en hiver) à la patente. Ces lois poussent les Queyrassins qui émigraient à la mauvaise saison à émigrer définitivement.




Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’agriculture du Queyras s’oriente vers l'élevage bovin et la production laitière. Des fruitières sont créées, qui disparaissent dans les années 1930, lorsque Nestlé organise le ramassage du lait pour son usine installée à Gap. Aiguilles s’intègre peu à peu à l’économie nationale et la commune n’échappe plus aux mailles de l’administration


Le vide démographique est en partie comblé par les immigrants italiens, en fait des Piémontais et de nombreux Vaudois qui portent des noms français, dont celui de Miegge. Le recensement de 1831 établit qu’à Aiguilles exercent 32 domestiques, dont la plupart sont Piémontais. Après 1851, les flux migratoires s’accentuent. En 1861, Aiguilles compte 604 habitants, dont plus de 40 Italiens. En 1872, 660 habitants dont 153 Italiens. En 1886, 171 Italiens, 126 en 1896, 144 en 1906, 130 en 1911 pour 510 habitants, auxquels ils convient d'ajouter les Italiens naturalisés et les enfants issus de mariages mixtes, bien que ceux-ci soient assez peu nombreux (on se marie de préférence dans sa communauté). En 1921, sur 324 habitants, 74 sont Italiens. Dès 1872, les Italiens et les Français qui ne sont pas queyrassins forment la moitié des habitants d’Aiguilles.


Qui sont ces Italiens ? Au début, les domestiques sont les plus nombreux. Les autres travaillent soit dans l’agriculture comme fermiers, salariés ou cultivateurs propriétaires, soit dans artisanat (maçons, meuniers, cordonniers). Les incendies de 1829, 1886, 1889 ont provoqué l’exode des Aiguillons certes, mais aussi l’afflux de maçons et de charpentiers piémontais qui reconstruisent le village ou construisent les villas de la "réussite". Au début du XXe siècle, les Italiens cessent d’être domestiques agricoles et investissent le petit commerce, l’artisanat, l’agriculture. Pour nombre d’entre eux, Aiguilles est une étape. A leur tour, ils s’en vont vers les villes, et ils sont remplacés par de nouveaux immigrants. La vie d’Aiguilles est donc marquée par une mobilité de sa population qui se renouvelle sans cesse. Ainsi, en 1931, on recense 62 noms de famille qui n’apparaissent pas dans le recensement de 1817.

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