
Les inscriptions peintes sur les cadrans solaires ou gravées dans les meubles ou le chambranle des portes ou sculptées en creux dans la pierre ne sont pas - pour la plupart d’entre elles du moins - très originales. Elles contiennent des maximes pleines de bon sens (par exemple " il est plus tard que vous ne pensez "), des commandements (" Adore Dieu, honore le Roy "), des phrases rappelant quelques points de dogme religieux ou des proverbes. Il en est une cependant de très originale et qui détone par son pessimisme. Elle est sculptée sur une pierre de la façade de l'ancienne recette buraliste d’Abriès - une maison longue à un étage - qui se trouve tout près de l’église.
La voici : "Qui bien se regarde bien se connoit qui bien se connoit peu sestime Dieu nous benisse W Louis XVI notre roi 1784 BRCFD"
On peut l’adapter en français moderne ainsi : "Celui qui procède à un vrai examen de conscience (au XVIIIe s, se regarder signifiait aussi "s’examiner" ou "procéder à un examen de conscience") se connaît bien et celui qui se connaît bien fixe sa propre valeur très bas (au XVIIIe s, s’estimer signifie aussi "déterminer sa propre valeur")".
La maxime étonne par son caractère littéraire et moral et par sa profondeur philosophique. D’abord, elle reprend un des fondements de la sagesse antique, le "connais-toi toi-même" (ou gnothi te auton), inscrit à l’entrée du temple de Delphes et que Platon fait assumer par Socrate. Chez les Grecs, l’injonction "se connaître soi-même" s’opposait aux connaissances trompeuses que les hommes cherchaient dans les oracles ou dans les prédictions des aruspices, voyantes et autres devineresses. Seule la connaissance de ses limites ou de ses besoins permet de fonder une morale. Dans la maxime signée BRCFD, le sens du gnothi te auton est détourné. La connaissance de soi ne fonde rien, puisqu’elle débouche sur la prise de conscience que l’on est sans valeur.
Pour ce qui est de la morale qu’elle véhicule, la maxime est d’une tonalité pessimiste, au sens propre de cet adjectif. Elle suppose ou laisse entendre que l’homme n’a pas de valeur (il s’estime peu ou détermine sa propre valeur très bas) et qu’il est naturellement porté à faire le mal. Ce point de morale converge avec la rigueur janséniste. Un autre Blaise, célèbre celui-là, Blaise Pascal, aurait pu l’écrire.
D’un point de vue historique, bien que les Jansénistes aient été combattus par Louis XIV dans les années 1660 (il leur était reproché de critiquer le pouvoir royal et d’être des ferments de contestation religieuse et politique), ils ont exercé et même accru pendant tout le XVIIIe siècle une influence souterraine et déterminante dans les milieux intellectuels, chez les juristes, au Parlement parmi les magistrats et les juges, dans l’administration du royaume.
Les Jansénistes auraient-ils eu une influence dans le Queyras ? Il est difficile de se prononcer sur la question. Dans le chapitre intitulé "usages religieux" de ses Mémoires historiques sur le Queyras (non publié, 1860), l’abbé Jacques Gondret, traitant de l’eucharistie et de la pénitence, note que ces deux sacrements étaient "peu fréquentés dans les paroisses de notre Vallée, il y a cinquante ans à peine" et il s’interroge sur les causes possibles. Il en avance deux : "Etait-ce refroidissement produit par la présence du protestantisme ? Etait-ce levain de jansénisme ?" L’abbé Gondret avance donc l’hypothèse d’une influence janséniste pour expliquer la défiance envers la communion et la pénitence, les Jansénistes étant persuadés que rares seront les âmes sauvées et que, sans grâce "efficace", les sacrements, même répétés, n’assureront le salut d’aucun fidèle. Quoi qu’il en soit du jansénisme, vu la morale qui la fonde, une telle maxime ne peut avoir été écrite que par un homme cultivé et ayant reçu une solide formation intellectuelle.
Qui est BRCFD ? D’après J. Vandenhove, auteur de Le Queyras, Villages et hameaux, il s’agit de Blaise Richard-Calve, dont le père, mort en 1781, se prénommait François Daniel. BRCFD semblent bien être ses initiales, suivies de celles de son père François Daniel (ou fils de Daniel ?). Si l’on se fonde sur ce que l’on sait de sa vie, Blaise Richard-Calve (cf. l’article qui lui est consacré), qui était riche, a suivi de solides études, a réussi une belle carrière politique pendant la Révolution, a été longtemps juge de paix du canton d’Aiguilles, présente le profil (études, magistrature, adhésion à la Révolution) des Jansénistes du XVIIIe s ou des hommes que le jansénisme a influencés, les amenant à basculer de la "cause de Dieu à la cause de la Nation".
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