samedi 5 avril 2008

Instruction (Dictionnaire historique et culturel)




Essayons de comprendre pourquoi la question est difficile. Aujourd’hui, il est problématique d’évaluer, en les quantifiant par exemple, les phénomènes désignés par le terme " illettrisme ". Y a-t-il vraiment des illettrés en France ? Si oui, combien y en a-t-il ? Les chiffres avancés varient dans des proportions importantes, du simple au quintuple ou plus. Selon certains 3% de la population seraient touchés. Selon d’autres, 5% ou 20% et même jusqu’à 25 %. Ces divergences ont pour origine la difficulté à définir clairement l’illettrisme. Ou bien c’est l’incapacité à lire et à écrire, due à un oubli de ce qui a été appris ou à un abandon total de ces pratiques ; ou bien c’est l’incapacité de comprendre le sens d’un texte de longueur moyenne. Il est donc difficile d’établir des critères non équivoques qui permettent de mesurer l’illettrisme.

Si aujourd’hui il est malaisé de mesurer l’illettrisme, il l’est encore plus malaisé de mesurer l’analphabétisme ou, inversement, le taux d’alphabétisation des populations françaises d’Ancien Régime et celles du Queyras au XIIIe s ou au XVIIe s. D’abord qu’appelle-t-on analphabétisme ? Et à partir de quels critères va-t-on décider que x % de la population étaient alphabétisés.

L’alphabétisation des siècles passés ne peut être mesurée qu’à partir de documents écrits : essentiellement les seules signatures au bas d’actes, tels que les contrats de mariage. Une première erreur doit être évitée et qui ne l’a pas toujours été. Elle consiste à projeter dans le passé - disons au XVIIe s. - la conception moderne, qui date du XIXe s - de l’alphabétisation. Pour nous, depuis un siècle ou plus, est alphabétisé celui (ou celle) qui sait lire et écrire, sans que nous nous prononcions sur les compétences réelles de cet alphabétisé, et cela parce que l’un des buts de l’école depuis 1830 est d’apprendre sinon à tous, du moins à la majorité des enfants, à lire et à écrire. En était-il de même dans la France d’Ancien Régime ? Il semble bien que non. Certes, des écoles existaient, en plus grand nombre qu’on ne l’a cru et qu’on ne le croit encore, des écoles de villages, de paroisses, privées ou communautaires, etc. Ceux qui enseignaient dans ces écoles - laïcs ou non - se proposaient d’apprendre aux enfants la lecture, la morale, la religion. Les petites écoles d’autrefois n’enseignaient pas à écrire ou n’enseignaient qu’épisodiquement à écrire. Autrement dit, beaucoup de Français savaient lire, mais ne savaient pas écrire, parce qu’ils n’avaient pas appris à écrire. Cela est peut-être étonnant pour nous, qui apprenons à lire et à écrire en même temps. Mais ce n'était pas la règle il y a deux siècles. Les deux apprentissages étaient dissociés : on apprenait à écrire une fois que l'on savait lire (cela demandait trois ans environ ou davantage) et l'écriture, qui était un " art ", était enseignée par des maîtres écrivains, formant une corporation, laquelle avait obtenu en 1559 le privilège d'ouvrir des académies ou des ateliers, où ils enseignaient l'art d'écrire. De ce fait, les écoles d'Ancien Régime, qui étaient plus nombreuses qu'on ne l'a cru, enseignaient rarement l’art de l’écriture. Aussi est-il insuffisant et en partie non pertinent de se fonder sur les documents écrits, nécessairement peu nombreux (par exemple les contrats de mariage signés de la main des conjoints) pour en inférer un taux d’alphabétisation, qui sera de toute évidence plus faible que ne l’était la familiarité réelle avec l’écrit que donnait la seule lecture. De plus, il est impossible d’apprécier la compétence en lecture des hommes du XVIIe s, parce que nous ne disposons d’aucun moyen pour la saisir, et a fortiori pour la mesurer ?

Essayons cependant de poser le problème.
Dans Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe siècle (Presses Universitaires de Grenoble, 1997), ouvrage dans lequel l’auteur, Henri Falque-Vert, étudie l’économie et la société du Queyras médiéval des XIIIe et XIVe s, à partir de plusieurs enquêtes fiscales ordonnées par le Dauphin Guigues VII pour faire valoir ses droits féodaux, il est montré que la population du Queyras était alors massivement analphabète. Sur quoi se fonde l’auteur pour affirmer cela ? Sur les documents dans lesquels apparaît la façon dont les enquêtes fiscales étaient menées. Ainsi, ce sont les " officiers " (c’est-à-dire les fonctionnaires ou clercs) du Dauphin qui lisent ou font lire devant les villageois assemblés les textes qui prévoient les taxes et redevances à payer et légitiment les droits du Dauphin. Henri Falque-Vert montre aussi que cet analphabétisme touche toutes les couches sociales, aussi bien les roturiers que les nobles, aussi bien les paysans aisés que les paysans pauvres, aussi bien les artisans que les ouvriers agricoles, aussi bien les femmes que les hommes. La culture des Queyrassins alors se caractérisait par le recours à la mémoire collective, qui ne remonte jamais au-delà de deux ou trois générations, par une conception flottante et vague d’un temps toujours mal fixé, par une conception close et restreinte de l’espace limité au seul hameau ou au petit pays.

Or, dans l'histoire de l'alphabétisation, telle qu'elle a été établie, entre autres historiens, par F. Furet et J. Ozouf, dans Lire et Ecrire (Editions de Minuit, 1979), le Briançonnais et le Queyras occupent une place à part. En effet, alors que les Français qui résident au Nord et à l'Est d'une ligne qui relie Genève à Saint-Malo sont quasiment tous alphabétisés dès le début du XIXe s, même les paysans, même les femmes, au Sud et à l'Est de cette même ligne, à savoir en Bretagne, dans le Massif central, le Sud Ouest, le Languedoc, le Dauphiné et la Provence, il en va tout autrement. Rares sont les hommes et encore plus rares les femmes qui savent écrire, aussi bien en français que dans les dialectes, sauf dans le Queyras et le Briançonnais, dont une partie importante de la population est alphabétisée, et cela dès le XVIe s. Autrement dit, si l’on tient pour justes les analyses de Falque-Vert et qu’on les compare aux travaux de F. Furet et J. Ozouf, en deux ou trois siècles, les Queyrassins ont accédé à l’écrit, bien avant les Français du Sud et même avant de très nombreux Français vivant au Nord et à l’Est de la ligne Saint-Malo Genève.

Pour établir ce niveau d’alphabétisation élevé, on se fonde sur toute une série de faits, appelés " indicateurs " : des témoignages de Queyrassins eux-mêmes ; des témoignages de fonctionnaires, de militaires ou d’écrivains des XVIIe et XVIIIe s. qui connaissaient bien le Queyras ; des documents écrits, en particulier les contrats de mariage, au bas desquels apparaissent très souvent les signatures des deux conjoints.
Très tôt, en effet, les Queyrassins ont su lire, écrire et compter en français, parfois même en latin, deux langues qui étaient partiellement étrangères dans les hautes vallées, dont la langue première, celle qui était en usage quotidiennement, était un dialecte occitan, dit patois queyrassin. De plus, le phénomène a touché la quasi totalité de la population, composée essentiellement de paysans et de petits artisans, et pas seulement, comme dans d'autres régions du Sud de la France, une petite minorité de nobles, d'hommes de loi, de marchands. Tant Bouchu, intendant du Roi au XVIIe s, que le citoyen Bonnaire, préfet des Hautes-Alpes en 1801, regrettent l'absence d'instruction dans les " basses terres " des Hautes-Alpes ou du Dauphiné et louent le zèle que les montagnards manifestent pour acquérir le savoir. " Pour trouver quelque désir d'apprendre, et même une certaine instruction réelle, écrit Bonnaire, il faut remonter dans le Briançonnais, pénétrer dans des vallées profondes et étroites, perdues, en quelque sorte, dans d'horribles précipices, et qui sembleraient ne pouvoir être habitées que par des peuplades de sauvages. C'est là qu'on sent le prix de l'instruction, et que tous, sans exception, y consacrent leur jeunesse : il est rare qu'un enfant n'y sache pas lire, écrire, et même un peu de calcul ".
Si l'on accorde du crédit à ces témoignages et à ce que disent les archives, on estime que cette alphabétisation a été effective dès le XVIe s. Peut-être auparavant - mais, sur cette question, les chroniqueurs queyrassins sont relativement discrets, ou bien les documents manquent ou bien ils n'ont pas été conservés.

Plusieurs indicateurs établissent de façon formelle la précocité massive du phénomène. Le principal consiste à compter les signatures au bas des contrats de mariage. Selon l'historien Pierre Goubert, qui a étudié la diffusion de la culture en France dans les années 1686-1690, en se fondant sur l'aptitude des nouveaux époux à signer leur acte de mariage, ce sont les Hautes-Alpes qui ont le niveau culturel le plus élevé, niveau défini par le pourcentage de contrats signés. Dans les registres d'Abriès datant de 1744-1748 que Mme Harriet Rosenberg a dépouillés, 91% des hommes sont en mesure de signer - c'est-à-dire d'écrire leur nom - de leur propre main. Cette anthropologue pense même qu'à Abriès, au XVIIIe s, il y avait dans chaque famille au moins une personne lettrée, sachant lire, écrire, le latin, capable de rédiger, ayant des notions de droit.
Les Queyrassins eux-mêmes, dans les témoignages qu'ils nous ont laissés, considéraient qu'il était de la première importance même pour un paysan de savoir lire, écrire, compter. En marge d'une délibération d'escarton, un Queyrassin écrivit en 1766 les vers suivants :
" A mes enfants Apprenez si vous êtes sages Car le savoir est plus important que l'héritage
Vous pouvez être privés d'héritage Mais le savoir vous fera vivre Apprenez auprès de personnes savantes et enseignez aux ignorants Dieu vous récompensera "


Les documents comptables attestent aussi de cette instruction massive. L'école avait lieu pendant la mauvaise saison, de la fin de l'automne au début du printemps. Il n'y avait pas de bâtiment qui y fût destiné. Une étable assez vaste en faisait fonction. La communauté embauchait un des siens qu'elle rétribuait pour assumer les missions d'un maître d'école : il était appelé régent ou recteur. En 1458, Abriès avait pour " rector scolarum " un dénommé Giraudus Marcellini. Dans les registres d'impôts de 1790, il est imputé à la communauté la somme de 200 livres, qui sert à payer " les gages du maître d'école ", ce qui représentait un tiers de ce que percevait le curé de la paroisse. Mais alors que le maître d'école ne travaillait que 5 mois, le curé officiait toute l'année.

De plus, comme la population était massivement alphabétisée, le Queyras a formé longtemps beaucoup de maîtres d'école (des curés et des religieuses aussi), qui étaient trop nombreux pour être tous employés dans les communautés et qui, l'hiver, émigraient vers la Provence pour occuper des emplois de régents de village. C'est le personnage du maître d'école ou régent, que Victor Hugo a célébré au début des Misérables. Les régents apprenaient à des enfants d'âge différent (ils n'étaient pas répartis en classes en fonction de leur âge ou de leur niveau) à lire, à écrire, à compter, un peu de morale; de la religion ; parfois des rudiments de latin - et cela en fonction de leurs compétences. Les filles étaient elles aussi alphabétisées; elles apprenaient en sus à coudre et à broder. En 1793, le député jacobin Bouquier fait voter par la Convention un décret, qui régit l'enseignement en France et autorise les citoyens qui en ont les compétences à ouvrir une école dans chaque village, avec l'accord des autorités de la commune. Ce qu'institue ce décret, afin de régler partiellement la crise de l'école consécutive au départ pour l'étranger d'un nombre considérable de nobles et de prêtres, ce sont les écoles communautaires qui ont existé dans le Queyras pendant des siècles. Ces écoles ont duré jusqu'au milieu du XIXe s. Les lois Guizot (1831), Falloux (1851) et Ferry (1882) ont peu à peu obligé l'Etat à former, nommer et rémunérer les maîtres d'école, dits alors instituteurs.

Contrairement aux régions rurales du Sud de la France, lesquelles, selon de nombreux historiens et idéologues, auraient créé une culture orale dans les dialectes d'oc (mais un examen pourrait faire apparaître les limites de ces thèses), le Queyras est un ensemble de vallées de culture écrite, en français et en latin, et où la tradition orale reste vivante. Les traces les plus éloquentes de cette ancienne passion la culture écrite et la langue française sont innombrables. Ce sont les inscriptions, parfois en vers, gravées ou peintes, que l'on peut lire encore sur les linteaux de porte, sur les rochers, sur les coffres, sur les cadrans solaires, les chroniques tenues dans chaque village par le notaire ou un des consuls, les contrats, les testaments, les actes notariés, les carnets d'irrigation, les livres de raison (cf. " écrivains du Queyras ").

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