mercredi 8 octobre 2008

Neff Félix (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)



Temple d'Arvieux (intérieur)


Félix Neff

A. Bost, Lettres de Félix Neff, missionnaire protestant en Suisse et dans les départements de l’Isère et des Hautes-Alpes, formant, avec quelques additions, la seule biographie complète qui ait paru sur ce prédicateur, à Genève, 1842, chez l’auteur (ministre du Saint Evangile), environ 900 p.


Félix Neff, né à Genève en 1798, est mort en Suisse en 1829. En 1823, il est consacré pasteur à Londres et il choisit d’exercer son ministère dans une très vaste paroisse de montagne qui englobe la vallée du Queyras et celle de Freissinières. C’est un militant du « Réveil » - ce renouveau spirituel et social qui a touché au début du XIXe s les communautés protestantes de toute l’Europe et qui a renoué avec l’esprit missionnaire et évangélique des protestants du XVIe s.

Pendant six ans, Félix Neff a eu une activité intense, qui nous est connue grâce aux nombreuses lettres qu’il a adressées à ses correspondants en Suisse ou en Angleterre. Il a prêché l’Evangile dans toutes les communautés de sa paroisse, il a fait construire une école à Dormillouse, hameau de la vallée de Freissinières, puis dans deux autres hameaux. En 1826, il a formé une vingtaine de jeunes hommes au métier de « régent de village ». Dans une lettre écrite à Arvieux, datée du 1 juin 1826, il s’exprime ainsi :
« Jusqu’à présent, aucun de nos jeunes élèves n’a pu se placer comme régent, parce qu’on ne fait point d’école l’été, mais plusieurs tiennent des écoles du dimanche, qui commencent à prendre dans nos contrées. Voici, pour le présent, comment ils sont placés et utilisés : à Saint-Véran, Chaffrey Matthieu et Joseph Jouve font le service au temple deux fois par dimanche ; ils tiennent également l’assemblée du soir, et l’école du même jour. Ils tiennent aussi des réunions dans la semaine ; et à l’approche de l’hiver ils iront probablement se placer quelque part comme maîtres d'école. Le dernier, J. Jouve, d’un caractère ferme et un peu original, assez intelligent et instruit, a fait cet hiver beaucoup de progrès dans les choses divines. De rebelle et orgueilleux, il est devenu un fidèle serviteur de l’Agneau de Dieu ».

Félix Neff a eu aussi des préoccupations sociales et s’est montré soucieux d’hygiène et de progrès agricole. Il a réussi à convaincre ses paroissiens d’adopter de nouvelles méthodes dans la culture des pommes de terre : « En Queyras, où cette plante vient difficilement à cause de la gelée d’été, on la cultive aussi fort mal. J’en ai planté moi-même dans mon jardin, et je les ai traitées à ma façon. Les paysans, qui se moquaient de moi, ont été curieux de les voir arracher ; il y avait jusqu’à soixante-dix tubercules à une seule plante ; ils m’ont tous prié de leur enseigner ma méthode ».

Ce qui frappe à la lecture de ces lettres, c’est l’abîme qui sépare Félix Neff, un homme des villes et même des grandes villes (Genève et Londres), cultivé, écrivant dans un français élégant, animé d’une foi vive et inébranlable, dans laquelle il trouve son bonheur (c’est un des premiers militants du Réveil), doté d’une sensibilité romantique, exprimant ses espérances, sa joie, ses croyances, ses sentiments sans honte, ni gêne, et les paysans queyrassins qu’il cherche à évangéliser, prudes, méfiants, pudiques, à qui la sensibilité romantique est totalement étrangère. Cet abîme apparaît dans l’extrait ci-dessous, daté de 1825 :
« A la Chalp d’Arvieux je trouvai quelques jeunes filles du catéchisme qui me parurent un peu plus sérieuses qu’auparavant, mais je ne pus rien savoir de leur état spirituel. On ne saurait croire combien il faut de patience avec ces jeunes gens demi-sauvages, pour s’assurer de leurs besoins et y pourvoir. Si on leur demande une explication quelconque sur un sujet étranger à eux-mêmes, ils la font hardiment, suivant leurs lumières ; mais dès qu’il s’agit d’eux-mêmes, il est impossible d’en obtenir la moindre réponse. Ils demeureront des mois entiers dans le doute et l’angoisse plutôt que d’ouvrir leur cœur, et cependant il serait difficile de les traiter avec plus de patience et de simplicité que je ne le fais. De tels caractères sont très fatigants à conduire ; j’en ai trouvé partout, mais ici plus qu’ailleurs ».
« Le samedi 25 mars, j’admis, quoique à regret, les catéchumènes d’Arvieux à faire leur première communion. L’après-midi, je tiens une réunion à Brunissard, et le soir à la Chalp. Le dimanche des Rameaux, je donnai la cène le matin et fis, l’après-midi, le service de la Passion à la Chalp ; le soir, j’eus encore une assemblée à Brunissard. On se rendit en foule à ces services, mais je ne voyais que des yeux secs et des coeurs glacés ; je ne pus m’empêcher de leur en témoigner mon indignation, et de leur dénoncer le jugement terrible qu’ils se préparent en fermant ainsi leurs coeurs à la voix suppliante du bon Berger ».

On peut se demander aussi si ce pasteur de Genève, aimant la nature à la manière des disciples de Jean-Jacques Rousseau (parmi lesquels il faut le compter, à n’en pas douter), ne se fait pas d’illusions sur le monde et les hommes, comme en témoignent les remarques qu’il exprime à propos de l’influence néfaste de la ville sur les moeurs des jeunes Queyrassins :
« En Queyras, à Arvieux, Barthélémy Albert, de Brunissard, âgé de dix-neuf ans, boiteux des deux pieds, mais d’ailleurs robuste, vif, intelligent et doué de l’organe musical, don très rare dans nos montagnes, lit et chante au temple d’Arvieux, et fait à Brunissard deux services l’après-midi et le soir du dimanche. Il tiendra aussi l’école du dimanche que j’espère y établir. Il lutte avec fermeté contre l’apathie et la rudesse de ses compatriotes et contre la malice des jeunes hommes, qui apportent de Marseille, où ils passent l’hiver, toutes les mauvaises dispositions de la populace d’une grande ville ; il fortifie et soutient ceux qui ont quelques bons désirs ; et l’hiver il tiendra probablement l’école des enfants dans son village ».

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