En France (comme partout ailleurs dans le monde), la nature n’est pas naturelle (elle ne l’a d’ailleurs jamais été), mais culturelle. Autrement dit, ce sont les hommes qui, par leur travail, façonnent et ont façonné la nature, qui la maîtrisent et l’ont maîtrisée, qui la gèrent, donnant aux paysages l’aspect qui est le leur, souvent admirable, et sous lequel nous les percevons. C’est vrai dans le Queyras comme ailleurs, bien qu’une partie de la nature - les sommets, les pierriers, les ravins abrupts - y soit hors de portée des hommes si bien que ceux-ci ont renoncé à la transformer.
De fait, ces paysages culturels sont aussi historiques, ce qui signifie qu’au fil des siècles, en fonction du travail qui les a produits, les paysages changent. Voici comment V.A. Malte-Brun, en 1882, dans La France illustrée, décrivait la vallée du Guil, entre Château-Queyras et Ville-Vieille :
« Des champs où le lin, l’orge, l’avoine et le seigle viennent à une très grande hauteur ; des prairies à travers lesquelles serpente le Guil, et s’étendant jusque sous de vastes forêts de mélèzes, qui couronnent les montagnes ; sur celles-ci d’immenses pâturages et une foule de plantes rares ; des hameaux dont la plupart ne sont habités que pendant la belle saison, des canaux, qui, sur des échafaudages soutenus par des quartiers de roc au-dessus du Guil, portent la fécondité d’un côté à l’autre du vallon : tel est l’aspect du pays ».
Aujourd’hui, l’aspect de cette portion de la vallée est tout autre. Malte-Brun décrit un paysage agricole. De fait, il n’y a plus de champs cultivés, plus de canaux surélevés. Les hameaux d’estive sont souvent en ruines, les prairies de moins en moins souvent fauchées.
Il en va ainsi des forêts. Il y a deux siècles, le Queyras était moins boisé qu’il ne l’est aujourd’hui. Longtemps, la forêt a constitué pour les communautés une ressource importante, dont le contrôle a provoqué de longs conflits (cf. l'article consacré aux procès). Pendant la longue période de prospérité et de croissance démographique du XVIe au XVIIIe siècle, la superficie occupée par la forêt a reculé, en dépit des mesures prises pour éviter une déforestation massive, ce qui a eu pour conséquences de renchérir le prix du bois d’œuvre, plus rare (l’abbé Gondret en témoigne dans ses Mémoires historiques). On a eu recours à la pierre pour remplacer le bois. Dans les années 1860, une loi forestière a été votée, laquelle incitait les communes à préserver les forêts et, grâce à des avantages fiscaux, à replanter en forêts les terres laissées en friches.
Il en va ainsi des prés de fauche. L’exemple du Pré Michel, situé par du belvédère du Viso, dans la commune de Ristolas, est éclairant. Comme le montrent les auteurs d’une brochure publiée par le Parc Naturel Régional, la forêt gagne peu à peu sur la prairie à cet endroit et ailleurs dans tout le Queyras depuis 1920 ou 1940, car tout pré, à partir du moment où il cesse d’être fauché, se parsème en quelques décennies de trembles, puis redevient forêt. Des photos du Pasquier, hameau de la commune d’Arvieux, prises dans les années 1930, montrent un paysage de prés d’altitude bien délimités et bien entretenus, comme si l’herbe y avait été passée au peigne fin. Soixante ans plus tard, ces versants, qui ne sont plus fauchés, sont peu à peu gagnés par les arbustes.
A terme, des paysages, faits de parcelles en terrasses et de prés de fauche, qui, pendant des siècles, ont été typiquement queyrassins, spécifiques de l’agriculture de haute montagnes et qui sont l’œuvre des hommes, risquent dans un avenir proche, quand les derniers éleveurs auront fermé leur étable, de disparaître et d’être rendus à une sorte de brousse arborée puis à la forêt. Il y en a encore quelques-uns, qu’il faut se presser de voir. Ainsi, à Saint-Véran. En juillet et en août, en face du village, sur la rive gauche de l’Aigue Blanche, les cônes de déjection de quelques torrents, débarrassés de toute pierre, irrigués sans doute et peut-être fumés au printemps ou à l’automne, sont encore fauchés. On y admire le travail séculaire des hommes qui ont tracé au milieu de ces éboulis informes des parcelles nettement délimitées, les ont entretenues avec un soin amoureux (imaginons les longues journées de travail que tout cela a nécessité), et dont l’herbe taillée ras varie du vert tendre au vert foncé. C’est un des plus beaux et des plus émouvants paysages de montagne que l’on puisse voir dans notre pays.
Il en va ainsi des terrasses qui constituent (ou constituaient quand elles étaient encore entretenues et visibles) un des éléments essentiels du paysage queyrassin. Les terrasses, ce sont des murets de pierres sèches ou des talus de terre couverts d’herbes qui servent à retenir la terre arable et permettent de cultiver les parcelle abruptes. Les versants d’adroit, au-dessus ou autour des villages, sont organisés ainsi. Il y a un siècle, quand la montagne était une ruche en activité, elle se présentait sous l’aspect d’un immense jardin de pente, paysage qui, hélas, est en train de disparaître en même temps que ses auteurs, à savoir les paysans. Car, en montagne, ce sont aussi les paysans qui ont fait les paysages. L’entretien des terrasses n’est pratiquement plus assuré ; les prés sont de moins en moins souvent fauchés. Les communaux, que les bêtes jadis paissaient au printemps, ne sont plus que des friches à mauvaises herbes et à arbustes. Le remembrement qui a eu lieu dans le Queyras, avec difficulté, a fait disparaître les plus petites parcelles.
En bref, les paysages du Queyras, dont la principale caractéristique est d’être culturels, façonnés par le travail des hommes, historiques, changeants, montrent à quel point l’idée de sanctuaire - en quoi certains écologistes voudraient transformer le Queyras -, est un pur mythe, qui repose sur la thèse imaginaire et démentie par les faits d'une nature qui n’aurait pas changé depuis la Création, toujours la même au fil des siècles, « naturelle » en quelque sorte.
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