samedi 14 février 2009

Les paysages du Queyras et leur évolution (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Ce sont les hommes qui font les paysages. Comme les activités évoluent, les paysages aussi évoluent. L'activité dominante aujourd’hui étant le tourisme, les paysages sont façonnés par cette activité. Dans les villages de fonds de vallée, les terrains les plus intensément utilisés sont les prés de fauche et les stations de ski; les versants proches exposées au sud sont urbanisés; les domaines skiables s'étendent sur les faces ouest ou nord; au-delà, l'espace est utilisé de façon extensive : exploitation forestière, parcours des troupeaux dans les alpages; fréquentation estivale de randonnée. Le sol est abandonné dans les terrasses d'adret et dans les alpages isolés. Le tourisme a un caractère saisonnier. En hiver, ce sont les fonds de vallée et les versants équipés en remontées qui sont utilisés; en été, les sentiers, les sites naturels éloignés. Dans le Haut-Guil, on peut distinguer deux types de paysages : celui qui est façonné par le tourisme, à Abriès et Aiguilles; et une zone à environnement préservé, Ristolas. Les zones les plus humanisées sont aussi les moins bien structurées visuellement et les plus dégradées; celles qui sont éloignées des villages sont épargnées par les aménagements et structurées.

Trois facteurs expliquent l'évolution des paysages : la dégénérescence de l'économie agro-sylvo-pastorale ; l'exode des populations ; le développement du tourisme. Pour en rendre compte, on peut distinguer schématiquement quatre étapes.

En 1800, domine le système agro-sylvo-pastoral. La végétation s'étage suivant l'altitude et l'exposition. Sur les adrets, les terres au fond de la vallée et autour des hameaux habités en permanence sont cultivées (seigle, orge ou avoine, pommes de terre) : au-dessus, s'étendent les prés de fauche puis les pâturages. Sur les ubacs, de bas en haut, s'étagent les prés de fauche, les forêts, les pâturages. Des échanges intenses se font par les chemins, ceux des cols vers le Piémont et celui de la Combe.

En 1850, les échanges se font par la route vers des régions d'élevage avec lesquelles les produits laitiers du Queyras entrent en concurrence. C'est la fin de la transhumance inverse et de l'estive des Italiens et le début de l'émigration définitive. Grâce aux fruitières, les profits tirés de la transformation du lait restent dans le Queyras. Les hameaux tendent à devenir des habitats d'estive ; la population se concentre dans les bourgs.

En 1900, la population a diminué de moitié. Le Queyras s'ouvre sur des régions non complémentaires mais concurrentes. Le lait est ramassé par de grandes laiteries, Nestlé à Gap, et les profits tirés de sa transformation ne reviennent plus aux Queyrassins. Les troupeaux de Provence transhument. Débuts du tourisme. Le paysage se modifie peu à peu. Les hameaux des adrets sont abandonnés lentement. Sur les ubacs, la forêt s'étend dans les fonds de vallée au détriment des prés de fauche.

En 1980, le tourisme est devenu l'activité principale. L'économie du Queyras dépend des centres urbains. Les cols retrouvent un intérêt, mais uniquement touristique l'été. Sur les adrets, les champs cultivés ont quasiment disparu et la superficie des prés de fauche a fortement été réduite. Les hameaux ne sont plus habités l'été que par les touristes. La forêt se développe en altitude au détriment des alpages. Sur les ubacs, la forêt s'étend au détriment des prés de fauche de fond de vallée. Les échanges se font par la Combe et l'été aussi par les cols Izoard et Agnel.

En un siècle et demi, l'habitat traditionnel a disparu, soit que des maisons tombent en ruines, soit que, transformés, les bâtiments aient changé de fonction : ce ne sont plus des fermes, mais des résidences. Le Queyras est passé d'une agriculture intensive à une agriculture extensive en voie de disparition et d'une autarcie presque totale à une complète dépendance vis-à-vis de l'extérieur. Faute de paysans, le paysage a changé. La mosaïque de champs et de prés de fauche qui le caractérisait a disparu au profit des landes. Les contours deviennent flous ; les forêts n'étant plus pâturées, les sous-bois se reconstituent. Le mélèze qui a du mal à se régénérer est concurrencé par le sapin et le pin cembro ; les anciennes cultures sont remplacées sur les adrets par les pelouses sèches et les landes à genévrier ; les prés de fauche peu à peu sont colonisés par la forêt ; l'abandon des canaux entraîne une modification de la flore et le développement de plantes qui se contentent de sols peu humides ; les alpages sont colonisés par la forêt sur les versants qui jadis étaient dépourvus d'arbre.

1 commentaires:

Henri-Pïerre RIVOLLET a dit…

Juste une précision sur les profits tirés du lait.
Après la création des fruitières, ce n'est pas NESTLE qui a racheté le lait.
De 1890 à 1920 au moins le lait collecté par les fruitières était transformé sur place, à Molines puis à Ville Vieille par un industriel (mon arrière grand-père)venu tout exprès s'installer dans la vallée, l'initiative en revenant à M. TOY RIONT d'Abriès et GRAVIER de Briançon.
La production des "Fromageries de la vallée du Guil",relativement importante(Tommes traditionnelles, Bleu du Queyras, fromage fantaisie dit "Mont Viso", beurre "l'Alpin", et même une sorte de gruyère)était expédiée vers Lyon Grenoble et Marseille par le PLM en gare de Montdauphin.
Ces produits, dont certains ont fait l'objet de brevets, ont été primés lors d'expositions internationales).
L'industriel exploitant le lait participait activement à toutes sortes de foires et comices dans le but d'encourager un certain type d'élevage et d'améliorer races et rendements.
Les villageois étaient associés à cette production (location de caves,appel à la main d'oeuvre, manutentionnaires, emballeurs...)