Le pittoresque n'est pas seulement l'alliance des bois, des rochers et des eaux, comme le définit Henri Ferrand, c'est aussi et surtout, comme l'indique l'étymologie (le mot, emprunté à l'italien, est formé sur un verbe, qui signifie « peindre »), le spectacle de la nature qui s'offre à nos yeux et qui fait sur nous une si forte impression que nous ressentons l'envie de le peindre, de le représenter, de le reproduire, soit en le dessinant, soit en le peignant, soit en le photographiant. De fait, les sites principaux du Queyras, du moins ceux qui étaient jugés pittoresques, ont été très souvent représentés depuis que, au début du XIXe s, s'est développé le goût des voyages et des excursions en montagne. Ces sites sont la Combe, le hameau de la Chapelue qui se trouve à l'entrée du défilé des Crupies, Fort-Queyras construite sur un piton rocheux, et, bien entendu, le village de Saint-Véran.
Analysons ces tableaux, connus de tous les Queyrassins, datant du début du XIXe s. et qui représentent le Fort-Queyras. Les auteurs des deux premiers (Sabatier et Cassien, reproduits dans Fort-Queyras, de A et O Golaz, p 13 et p 51) se sont placés au-delà du village de Château-Queyras, en amont du Fort, en direction de Ville-Vieille. Ils se trouvent plus bas que le piton rocheux qu'ils dessinent, en contre-plongée, dirait-on si l'on analysait le plan d'un film, de sorte que le piton et la forteresse se détachent sur un fond de montagnes élevées, celui que forment la dent du Ratier et les aiguilles de Furfande, dites aussi, à cause de leurs dentelures, les scies de Furfande. Ainsi, l'altitude du site est accentuée et, dans les tableaux, elle paraît beaucoup plus élevée qu'elle n'est dans la réalité. Le piton et la forteresse, qui se trouvent à 1300 m d'altitude, se dressent verticalement, presque à la hauteur de la dent du Ratier qui culmine à 2400 m. L'effet est saisissant, le relief est forcé, l'impression de verticalité escarpée est accentuée. L'horizon se trouve relégué tout en haut du tableau : c'est un ciel sombre, gris, chargé de lourds nuages menaçants. Paradoxalement, l'horizon est vertical. La forteresse s'élève vers le ciel, qu'elle semble presque atteindre.
Dans ces tableaux, le pittoresque ne se ramène pas au seul accidenté. Il est l'extrême de l'accidenté. L'horizon bouché bascule dans la verticalité, comme dans cette description d'un voyageur : « Ici, les moindres anfractuosités des parois ont donné prise aux racines des pins ; là la muraille blanche s'élève jusqu'au ciel ».
Regardons ces autres gravures de la forteresse (Fort-Queyras, de A et O Golaz, p 41 et p 65, Lord Monson et Louis Haghe, in Voyage dans les Alpes en 1838, reproduit sur la couverture du livre du général Guillaume). Les dessinateurs se tiennent en aval du village, sur les bords du Guil. Là encore, l'horizon a été relégué dans le haut du dessin. L'espace est occupé aux trois-quarts par le piton, énorme falaise verticale, au pied de laquelle coulent les eaux du Guil. Le relief paraît plus escarpé qu'il ne l'est, grâce à l'accentuation de l'effet de contre-plongée. L'on se demande comment des hommes ont pu accéder au sommet pour y construire la forteresse, laquelle apparaît comme un défi lancé aux cieux proches. La nature est sombre, farouche, sauvage ; les couleurs sont presque noires ; le ciel, couvert de gros nuages gris. Il fait presque nuit. Le Queyras représenté est obscur, sans lumière, froid et dénudé dans son sauvage isolement : le pittoresque paroxystique.
En quelques décennies, le pittoresque romantique et sombre du Queyras des dessinateurs français ou anglais, Cassien, Sabatier, Bartlett, Monson, Haghe, etc. a changé ; plus exactement, il a cédé sa place à ce que j'appellerais le photogénique en couleurs tel que l'ont exploité des photographes contemporains, J Lapeyre et P. Putelat, dans leurs albums ou leurs cartes postales. C'est le Queyras des randonneurs, des amoureux de l'effort physique à des altitudes élevées. Un autre Queyras surgit, celui des vacances, du soleil, de la lumière vive, un Queyras lumineux et serein, un Queyras méditerranéen, vert et accueillant. C'en est fini du pittoresque sombre et tragique, sauvage et rude, des gorges, des défilés, des ravins, des rochers escarpés. Ce que voient les touristes modernes, ce sont les alpages fleuris, les cols, les sentiers serpentant dans les prés, les belles couleurs de la nature, les forêts de mélèzes ; des villages riants qui exhibent leurs fontaines, leurs cadrans solaires, leurs belles pierres, leurs chapelles et églises, leurs croix. A la gravure sombre a succédé la photo couleurs tirée sur du papier glacé ; et à la nature farouche, sombre, inquiétante, une lumière pure, qui éclate, qui chante le bonheur, une lumière sans ombres, une lumière de ciel bleu, de vacances, d'insouciance.
En un siècle et demi, le Queyras a suscité deux séries d'images, sinon quasiment contradictoires, du moins situées à l'opposé l'une de l'autre, et qui se sont succédé dans le temps, sans jamais se recouvrir : du malheur au bonheur, indice sans doute de mutations économiques et sociales qui ont affecté le Queyras en profondeur.
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1 commentaires:
Bonjour et bravo pour ce site très interessant sur le Queyras.
Originaire de Risoul j'ai pu profité des paysages magnifiques de ce petit coin de montagne.
J'ai d'ailleurs commencé à le photographier pour en ajouter des vues anciennes et récentes sur mon site: http://picturevolution.com
Si vous aimez la photograhie (je crois que c'est le cas vu les belles photos que vous proposez sur votre blog) n'hésitez pas à vous joindre à nous et a ajouter sur la carte de nouvelles vues (avant/après) du Queyras. On peut également accompagner chaque lieu photographié de son histoire en utilisant les commentaires situés dans chaque album.
Bonne continuation
Sébastien
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