jeudi 21 mai 2009

Pluri-activité (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Par ce terme, les économistes et les édiles désignent le fait que les Queyrassins, pour accéder à un niveau de vie « moyen » ou jugé correct dans la France actuelle, sont obligés d’exercer au cours de l’année et suivant la saison divers métiers ou activités. Le phénomène est ancien. Il touchait surtout les hommes qui étaient contraints d’avoir deux ou plus de deux métiers pendant l’année. Le phénomène est économique certes ; il a aussi des conséquences sociales et culturelles, dans la mesure il a contribué à forger une certaine identité queyrassine, valorisant l’énergie, le goût du travail, l’habileté manuelle, la débrouillardise, la frugalité et le sens de l’épargne.

Il est aisé d’expliquer ce phénomène. La pluri-activité est et a été imposée - presque naturellement - par la nécessité et les réalités physiques. Il est possible de retenir trois facteurs : saisonnalité des activités agricoles, insuffisances des revenus tirés des activités traditionnelles, isolement relatif de la vallée. Les travaux agricoles - à la fois de culture et d’élevage - se succédaient intensément d’avril à octobre (il y avait « trois mois d’enfer », disent les anciens) : fenaison, récoltes, troupeaux à garder, etc. De novembre à mars, l’activité agricole ralentissant, les hommes jouissaient de temps pour faire autre chose. Les revenus que la plupart des familles tiraient de cette activité agro-pastorale se révélaient vite insuffisants, soit parce que les familles avaient trop d’enfants, soit que les propriétés fussent trop exiguës, soit que, le mauvais temps se prolongeant jusque en été, les récoltes aient été peu abondantes. Isolées en partie du reste du Dauphiné, situées à l’écart des flux commerciaux, les familles avaient tendance à vivre partiellement en autarcie et à n’acheter à l’extérieur que ce qu’elles ne pouvaient pas produire : on file la laine ; on forge ses outils et ses clous ; on fabrique ses souliers ; on décide des corvées pour refaire les ponts et les chemins, etc.

Tous les témoins des siècles passés relèvent ce phénomène, par exemple quand ils disent que les paysans sont aussi artisans. Un des aspects les plus spectaculaires de cette pluri-activité est fourni par l’émigration saisonnière. A l’automne, les chefs de famille et les jeunes gens vont faire du commerce à Marseille, Toulon, Lyon, ou vont se louer comme maîtres d’école ou régents de village dans les vallées plus accueillantes de Provence. Tous les Queyrassins âgés se souviennent avoir exercé plusieurs activités pour survivre. Il suffit de les interroger : ils étaient bûcherons et éleveurs, sabotiers, balanciers et paysans, etc. Au Roux d'Abriès, les V. qui cultivaient des terres tenaient une épicerie, une cave, un bar. Ils étaient quincailliers et taillandiers ; ils possédaient un moulin, avec une forge, et ils fabriquaient des clous et des outils ; ils vendaient de petites machines, des boulons, des charnières, des ciseaux à bois, etc. La famille B. de Ristolas vendait des graines de toutes sortes au détail, en utilisant comme mesure une petite cuillère. A La Monta, Laurent B, agriculteur et éleveur, était aussi vitrier et photographe.

Dans les années 1950, le gouvernement ayant décidé de moderniser l’agriculture de montagne pour la « sauver » d’une mort annoncée, le Queyras est devenu une « zone témoin » (le lieu où a été expérimentée une politique qui a ensuite été étendue aux autres zones de montagne). Des aides et des crédits y ont été affectés, etc. Un des points forts de cette politique a consisté, outre la modernisation des méthodes, le développement de l’irrigation par aspersion et l’introduction de machines, à apprendre aux paysans des métiers artisanaux, en particulier l’ébénisterie, afin qu’ils se constituent, en les pratiquant, des revenus d’appoint. De jeunes Queyrassins ont été formés ; des aides leur ont été attribuées pour acheter des outils et des machines à bois. Beaucoup ont fait de la fabrication de meubles et d’objets sculptés soit leur activité principale, soit une activité complémentaire.
Aujourd’hui, une vingtaine de familles en vivent.

Dans les années 1960, le maire de Ceillac, Philippe Lamour, dont l’expérience en matière d’aménagement du territoire était reconnue de tous, a incité les Queyrassins à investir des sommes importantes pour développer le tourisme d’été et d’hiver : beaucoup d’éleveurs sont devenus aussi moniteurs de ski, perchistes, gardiens de gîte, pisteurs. Aujourd’hui, la pluri-activité est surtout saisonnière. Dans le tourisme, à la saison d’hiver (du 15 décembre à la fin mars) succède la saison d’été (juillet et août). Beaucoup de nouveaux Queyrassins passent des métiers liés au ski en hiver aux métiers liés à la randonnée et au tourisme vert en été.

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