mardi 23 juin 2009

Population du Queyras au XIXe siècle (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)



Dans la livraison du deuxième trimestre de 1908 du Bulletin de la Société d’études des Hautes-Alpes (Gap, 27e année, troisième série, n° 26), l’Abbé Paul Guillaume, dans un article intitulé « Mouvement de la population des Hautes-Alpes au XIXe s. », publie, dans des tableaux, les dénombrements quinquennaux de la population par commune et par canton de 1796 à 1906, en compilant les résultats des recensements qui ont eu lieu entre des deux dates (tous les cinq ans, sauf entre 1806 et 1826, en 1817 et 1820) et qui sont conservés aux Archives départementales de Gap. Il ajoute à ces chiffres officiels les deux estimations de 1698 et de 1790. La conclusion se ramène à ce constat :
« D’après l’examen des résultats de chaque dénombrement, il est facile de constater que la population s’accroît rapidement durant la première moitié du XIXe s., au moins jusqu’en 1846 ou 1851 ; mais, à dater de cette dernière époque, le mouvement devient rétrograde et la population diminue dans des proportions considérables ».

Ce qui est vrai des Hautes-Alpes l’est aussi du canton d’Aiguilles (le Queyras historique), où la décroissance de la population commence plutôt que dans le reste du département. A partir du recensement de 1836 (7577 habitants contre 7637 cinq ans plus tôt), le Queyras perd régulièrement ses habitants. Un examen attentif de ces chiffres, commune par commune, fait ressortir le cas très particulier d’Abriès, qui était la commune la plus peuplée du Queyras au début du XIXe siècle et dont la population a varié dans des proportions importantes à plusieurs reprises, parfois en diminuant de moitié ou en passant du simple au double. En 1801, la commune compte 1815 habitants. Mais cinq ans plus tard, elle ne compte plus que 981 habitants. Près de la moitié de la population de 1801 a disparu entre deux recensements. En 1817, la population n’a guère augmenté par rapport à 1806 ; elle est de 1071 habitants. Trois ans plus tard, en 1820, la commune retrouve à quelques habitants près le niveau démographique de 1801 et Abriès est peuplée de 1803 habitants. Ces variations brutales se reproduisent. En 1826, 1868 habitants sont recensés. Cinq ans plus tard, en 1831, ils ne sont plus que 1051. Mais en 1836, le niveau atteint dix ans plus tôt est presque retrouvé : 1829 habitants.
En 1846, la dépopulation a commencé. A Abriès, sont recensés 1726 habitants. Cinq ans plus tard, ils ne sont plus que 938 et en 1856, leur nombre augmente de près de 60 % pour atteindre 1528 habitants. Ces variations se constatent aux recensements suivants : en 1861, 856 habitants ; en 1866, 1202 habitants ; en 1871, 1204 habitants ; en 1876, 782 habitants. Ensuite, la décroissance démographique se fait régulière, sans à coups, jusqu’à ce que la population en 1968 descende au-dessous de 200 habitants.

Peut-on expliquer ces dénombrements erratiques, et si oui, comment ? Notons que ces variations brutales ne se constatent pas à Aiguilles, sauf entre 1886 et 1891, où la population passe de 558 à 407 habitants pour retrouver en 1896 le niveau de 515 habitants, mais cette variation s’explique par les incendies qui ont détruit le village en 1889 et 1891. Les dénombrements de la population dans les autres communes du Queyras ne présentent pas non plus de variations semblables, sauf à Château Ville-Vieille, dont la population passe de 1128 à 991 habitants entre 1796 et 1801, puis de 991 à 1248 habitants entre 1801 et 1806 ; et de 1264 à 1876 puis à 1337 habitants entre 1817 et 1826. Molines, Ristolas, Saint-Véran voient baisser presque aussi régulièrement leur population, avec de temps en temps des variations brutales, comme à Saint-Véran, dont la population évaluée à 669 habitants en 1826 croît en 1831 jusqu’à 800 habitants et en 1836, à 831 habitants.

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour rendre compte de ces variations. Il est possible que les recensements n’aient pas été effectués à la même saison. Dans ce cas, les baisses brutales sont dues à l’absence dans les villages des migrants saisonniers et les remontées brutales sont consécutives à la date à laquelle le recensement a été effectué. Ces erreurs de dénombrement, toujours possibles, ne sont pas le facteur déterminant, puisque les variations brutales touchent surtout Abriès. On sait que cette commune a souffert du plus fort taux de dépopulation entre 1831 et 1960 et qu’en 1968, elle avait perdu 90% de sa population de 1836. L’ampleur de la dépopulation s’explique sans doute par le surpeuplement de cette commune, qui fut aux XVIIe et XVIIIe s. la plus prospère du Queyras (cf. Harriet Rosenberg). Plutôt que de rechercher les causes de ce phénomène, il est préférable de l’accepter tel qu’il est et d’en conclure à la très forte mobilité de la population d’Abriès, de ses éleveurs qui ont longtemps pratiqué la transhumance inverse et entretenu pendant des siècles des relations avec les habitants des vallées piémontaises et qui étaient rompus aux finesses des transactions commerciales. Il suffisait d’une mauvaise récolte et d’une évolution brutale des marchés pour qu’une partie de la population s’en aille pendant quelque temps du village et cherche ailleurs des revenus honorables.

0 commentaires: