Prospérité (relative)
Tous les Queyrassins âgés qui jouissent aujourd'hui du même niveau de vie mutatis mutandis que les autres Français se souviennent des temps difficiles de leur jeunesse et de ceux, plus durs encore, que leurs ancêtres auraient vécus ; ils parlent des repas frugaux à quoi ils étaient condamnés chaque jour, beaucoup de pain, de la soupe le matin et de la soupe au lait le soir, des pommes de terre et du lard ; des mêmes vêtements qu'ils portaient longtemps ; des souliers dont ils se chaussaient jusqu'à l'usure totale de la semelle ; du peu d'argent qu'ils gagnaient ; des disettes ; etc.
Depuis un siècle et demi, ceux qui écrivent sur le Queyras insistent sur la pauvreté, voire sur la misère des paysans de ces hautes vallées. En se fondant sur ce qu'ils ont lu dans les anciennes chroniques, dont les fameux transitons de Molines, Pierre-Grosse, Fontgillarde, ou les cahiers des procureurs d'Arvieux, ils réduisent parfois la vie de ces hautes vallées à la longue énumération des calamités de toute sorte qui les ont frappées, dont les épidémies de peste, les crues, les intempéries, les loups, les incendies, les avalanches, les gelées et les disettes, auxquels s'ajoutent les guerres et leurs conséquences, destructions de biens, morts d'hommes, présence de troupes ennemies ou alliées qu'il fallait nourrir, donnant ainsi l'impression qu'au Queyras était échu pour seul lot le malheur. Le général A. Guillaume a même sous-titré son admirable ouvrage Le Queyras « splendeurs et calvaire d'une haute vallée alpine », les splendeurs revenant aux paysages, le calvaire aux habitants.
Il ne s'agit pas de contester ces faits avérés. De toute évidence, l'économie agro-pastorale, qui a servi pendant des siècles de fondement au Queyras, a subi une crise profonde, qui dure encore aujourd'hui, au point que cette économie survit grâce à des aides publiques et que le pays a failli devenir, si cette économie n'avait pas été remplacée par le tourisme, une sorte de vaste désert montagneux. Pourtant, ce serait une erreur de projeter dans un passé relativement éloigné - disons du XIVe au XVIIIe s - une crise économique qui a caractérisé les XIXe et XXe s. Le passé n'est pas nécessairement à l'image de notre présent, ni le passé lointain à celle du passé proche. La crise de l'économie agro-pastorale, à la suite de laquelle les Queyrassins se sont appauvris et ont vu leur niveau de vie se dégrader, a éclaté dans les années 1830-1850 et s'est manifestée par une baisse importante du prix des fromages, du beurre, des veaux et des agneaux, dont la vente produisait les principaux revenus des paysans éleveurs du Queyras.
Il n'en a pas toujours été ainsi. En effet, une analyse objective permet de penser que, pendant plusieurs siècles et jusqu'au début du XIXe s, l'économie du Queyras a été relativement prospère (relativement, c'est-à-dire par rapport à celle d'autres régions agricoles du Sud de la France) et que les Queyrassins ont joui d'un niveau de vie relativement élevé. Plusieurs faits l'attestent. Il est question chez les meilleurs auteurs de charte des libertés, concédée par le souverain du Dauphiné (le dauphin Humbert II) en 1343 aux habitants des cinq escartons du Briançonnais. Ce ne fut pas par grandeur d'esprit que le Dauphin accorda ces libertés, mais par intérêt financier bien compris et parce que, à la suite des nombreuses guerres qui l'avaient opposé au Royaume de Savoie, étant à court d'argent, la banqueroute menaçait son Etat. Si les Queyrassins ont payé cette charte, c'est manifestement qu'ils étaient en mesure d'assurer leur survie quotidienne et qu'ils pouvaient consacrer le reste de leurs revenus à racheter ces libertés, lesquelles leur assuraient de nouveaux revenus et leur permettaient d'envisager des investissements importants, en particulier en utilisant l'eau des torrents pour creuser des canaux, irriguer et faire tourner des moulins.
Si l'on étudie les contrats de mariage et les testaments d'un strict point de vue économique, comme l'a fait de façon très éclairante Mme Rosenberg, il ne fait aucun doute que les Queyrassins, sans rouler sur l'or bien entendu, tiraient de leurs activités des revenus qui n’étaient pas négligeables. Au XVIIIe s, Abriès compte des journaliers, c'est-à-dire des ouvriers agricoles payés à la journée. Dans toute la France du Sud, l'héritage de ces journaliers est constitué d'outils (faux, râteaux, pelles, faucilles, marteaux, couteaux, etc.). Il en va différemment dans le Queyras, où les journaliers ne forment pas un sous-prolétariat rural. Ils se marient ; ils acquièrent des biens ; ils rédigent des testaments. En 1748, l'un d'eux, d'Abriès, lègue à chacun de ses enfants, garçons et filles, et à ses petits-enfants des sommes allant de 9 à 80 livres (80 livres étant alors le salaire annuel d'un maître d'école). C'est une succession importante, laquelle, à n'en pas douter, est inférieure à celle des paysans propriétaires - ce qui explique entre autres raisons que tant de notaires aient pu maintenir une étude jusque dans les plus petits village du Queyras (il y en avait un à Ristolas et deux à Abriès) - et point important à noter : à une époque où, jusqu'à la Révolution, le droit d'aînesse régissait les successions, tous les enfants d’un défunt, quel que soit leur sexe, avaient droit à une part de l’héritage. Les ingénieurs des armées royales, de la Blottière et Ricord, qui ont longtemps résidé dans les hautes vallées, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe s., ont été étonnés de constater que les Queyrassins jouissaient d’une relative prospérité. Harriet Rosenberg les cite souvent dans A Negociated World.
Enfin, comme dernier indicateur de prospérité relative, on doit citer l'instruction précoce et massive des Queyrassins, hommes et femmes, dès le XVIe s (et peut-être avant). C'est une situation exceptionnelle dans la France du Sud, et même souvent meilleure que dans les villes riches et prospères du bassin parisien.
Bien entendu, cette prospérité était relative. Autrement dit, elle n'a de réalité que si elle est comparée à la situation dans d'autres régions rurales. Les conditions de vie dans le Queyras ont été longtemps (jusqu'au début du XIXe s) moins mauvaises qu'ailleurs, dans le Sud et l'Ouest de la France - ce qui explique entre autres causes la croissance de la population. Dans toutes les campagnes d'Ancien Régime, la règle était le fermage ou le métayage ou le salariat agricole. Les paysans cultivaient des terres qui ne leur appartenaient pas. Ils habitaient des masures dont ils n'étaient pas propriétaires. Le bétail qu'ils élevaient était le cheptel d’un autre. Dans le Queyras, il en allait différemment. Presque tous les habitants étaient propriétaires, ce qui explique, entre autres facteurs, que le phénomène de l’émigration définitive ait été rare avant 1830. Ils possédaient des terres, leur maison, leurs outils et du bétail, ovin et bovin, un mulet. Forêts, alpages, pentes abruptes formaient les communaux que les habitants géraient eux-mêmes. Fours et moulins étaient des biens collectifs. Tout cela représentait un capital qui avait une valeur et générait des revenus.
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