Il n'est pas aisé de traiter de l'école, de son histoire ou de ses histoires, de l'alphabétisation, des lois scolaires, avec la sérénité détachée qui convient à l'étude de ces questions. Non pas que les documents manquent, bien au contraire, ils seraient même trop nombreux. En effet, depuis le XIXe s, les militaires mesurent à l'aide de tests les compétences scolaires des recrues. Dès le milieu du XIXe s, les administrateurs du ministère de l'instruction publique ont étudié les effets que les grandes lois ont eus sur l'alphabétisation des Français. Dans nos universités, des dizaines de thèses sont soutenues chaque année, dans lesquelles les auteurs analysent les lois scolaires, l'histoire de l'éducation depuis l'Antiquité, les théories diverses en matière de pédagogie, les règlements, les programmes, les instructions ministérielles, etc.
Bref, ce ne sont pas les faits établis qui suscitent les passions, mais les interprétations que les historiens ou les idéologues ne manquent pas de proposer, car tout ce qui touche de près ou de loin l'école fait l'objet de surenchères idéologiques. Sans verser dans une caricature déplacée, rappelons que, depuis deux siècles et même davantage, un débat passionné, donnant lieu à d'incessantes polémiques, oppose les tenants de deux conceptions de l'école, qui s'objectent les uns les autres des arguments parallèles. Pour les uns, la religion et les enseignements qu'elle diffuse sont seules sources de lumières, pour les autres d'obscurantisme. Pour les uns, seule la raison peut éveiller le jugement ; pour les autres, elle n'est qu'aveuglement, si elle n'est pas fondée sur la foi.
Les écrivains queyrassins qui ont traité de l'instruction ont participé eux aussi à ce débat, aussi bien l'abbé Jacques Gondret que l'abbé Pierre Berge. Loin de moi l'idée saugrenue de le leur reprocher, car leur intention était d'infirmer les préjugés méprisants, largement répandus chez les habitants des villes et suivant lesquels les paysans des montagnes n'auraient été que des êtres abrutis, stupides et ignorants.
Dans son excellente Monographie de Saint-Véran (1928), Pierre Berge montre, comme tous les auteurs, que, dès le XVIe s, les familles du Queyras tenaient à ce que leurs enfants, garçons ou filles, reçussent, l'hiver durant, une véritable instruction. Pourtant, ce prêtre cultivé, intelligent, généreux, qui exalte les bienfaits de l'instruction et attribue de grands mérites à ceux qui ont fait des études, exprime son hostilité aux lois de 1882 (dites lois Jules Ferry) qui ont rendue obligatoire l'instruction publique pour les garçons et filles âgés de 6 à 13 ans. Ce n'est un paradoxe qu'en apparence et l'analyse qu'il fait de ces lois et des effets qu'elles ont eus dans le Queyras mérite d'être évoquée. Sa critique porte non pas sur les principes, mais sur les conditions que le législateur a imposées aux futurs instituteurs pour qu'ils aient le droit d'enseigner, à savoir être titulaires du brevet de capacité délivré par les autorités académiques. Cette condition peut se justifier dans la mesure où il n'est pas anormal que l'Etat, comme tout employeur, exige des maîtres qu'il rémunère qu’ils aient des compétences attestées par un diplôme ou un certificat d’aptitude. Or, selon Pierre Berge, cette exigence a eu des conséquences néfastes. Ont été exclus de l'enseignement les maîtres queyrassins, formés sur le tas, expérimentés, mais qui n'étaient pas titulaires de ce brevet, et qui ont été remplacés par de jeunes maîtres issus des écoles normales, venus des villes ou d’autres vallées des Hautes-Alpes, et qui, à peine nommés dans le Queyras, n'avaient pour objectif que d’en partir le plus vite possible. A chaque rentrée, de nouveaux instituteurs, encore plus inexpérimentés que les précédents, les remplaçaient. De fait, ce fut la fin des écoles communautaires et du système scolaire que les Queyrassins avaient inventé et qui les avait satisfaits pendant des siècles. On comprend que l'abbé Berge éprouve de la nostalgie pour ce système qu'il admire. De cela, il conclut : « Le niveau de l'instruction a baissé et bientôt il n'y aura pas un homme capable de faire un maire » (p 194).
En réalité, les réussites scolaires qu'ont connues pendant tout le XXe s. de nombreux Queyrassins infirment en partie cette conclusion un peu amère. Et s'il risquait de ne plus y avoir à terme de maire compétent, la cause de cela tenait plus à l'émigration massive qu'au fait que les régents de village ont été remplacés par des instituteurs fonctionnaires.
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