Mme Harriet Rosenberg est l'auteur d'une thèse intitulée A Negociated World (la meilleure traduction de ce titre serait « un monde de compromis »), publiée par University of Toronto Press en 1988 et qui porte comme sous-titre « Three Centuries of Change in a French Alpine Community » : « trois siècles de changement dans une communauté des Alpes françaises »).
Etudiante en histoire de France et en anthropologie à l'Université de Toronto (Canada) et à celle du Michigan (USA), influencée par les travaux des historiens des mentalités et de la ruralité, tels Le Roy Ladurie, Braudel, Duby, et par la revue Annales, elle a résidé à Gap et à Abriès dans les années 1970, où elle a consulté les archives départementales et s'est entretenue avec des Abriésois pour mener à terme sa thèse.
Anthropologue de formation, l'exemple d'Abriès lui fournit l'occasion de réexaminer - et de critiquer - les théories admises partout et qui montrent que la modernisation d'une société ne peut être que la conséquence de l'industrialisation massive, de la montée en puissance de la bourgeoisie, du développement de l'Etat, etc. Justement Abriès, selon elle, démontre le contraire, puisqu'une société traditionnelle fondée sur une économie agropastorale, a pu sous l'Ancien Régime, du XVIe au XVIIIe s, avant la Révolution de 1789, sans bourgeoisie, sans industrie, sans Etat, développer des institutions démocratiques et modernes, alphabétiser la plupart de ses membres, même les filles, et permettre à chacun de vivre de son travail.
De ce point de vue, cet ouvrage corrige des thèses fort répandues de l'histoire des idées économiques et politiques. Ainsi, Harriet Rosenberg montre que la société d'Abriès était véritablement égalitaire, alors que les principes qui prévalaient alors en France et qui justifiaient la division de la société en états étaient l'inégalité des droits et des devoirs entre les sujets du Roi (cf. société égalitaire).
Voici, traduit en français, l'Avertissement de ce livre
"Abriès est une commune alpine de moins de deux cents habitants qui se trouve dans une région du sud-est de la France nommée Briançonnais. Le train de nuit qui part de Paris s'arrête à quelques kilomètres à l’ouest de Gap, le chef-lieu du département des Hautes-Alpes. De là, un car monte en serpentant vers la vallée escarpée et accidentée du Queyras, la plus haute vallée habitée d’Europe. Au fond de la vallée, entouré par des montagnes parsemées de hameaux abandonnés, s'étend le village d'Abriès.
Les habitants de la plaine disent des montagnards qu'ils sont renfermés - mot qui signifie à la fois « fermés » et « surannés ». Ils se demandent pourquoi les hommes iraient dans un lieu aussi isolé, sinon peut-être pour camper quelque temps ou pour faire du ski. Les fonctionnaires décrivent la vallée comme un « pays mort ». Ils rabaissent toute la zone comme une région arriérée habitée par des vestiges qui subsistent avec les aumônes de l'Etat. Quelques-uns, pourtant, prétendent que le tourisme pourrait revitaliser - peut-être - la vallée et arrêter le flot d'émigration. Le Briançonnais, après tout, est d'une beauté à couper le souffle.
Ceux qui aujourd'hui visitent Abriès seraient étonnés d'apprendre que, deux siècles auparavant, y vivait une population de près de deux mille habitants. C'était un marché actif en liaison avec des foires locales et régionales célèbres. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les Abriésois étaient des paysans marchands, bien éduqués et très entreprenants. La région du Briançonnais dans sa totalité était renommée pour son taux d'alphabétisation élevé. Les villageois engageaient pendant les longs hivers alpins des instituteurs expérimentés pour apprendre à leurs enfants le français, le latin et le calcul.
Les responsables, laïcs et religieux, connaissaient aussi Abriès, qui, à partir du XIVe siècle, faisant partie d'une ancienne confédération régionale de cinquante et un villages, a plaidé auprès des tribunaux français. Parfois, les procès duraient des décennies et les habitants utilisaient des fonds communautaires pour se faire défendre par des juristes et des hommes influents. Ils se sont opposés aux taxes nouvelles, aux dîmes, aux augmentations d'impôt. Ils ont résisté aux changements juridiques qui les désavantageaient. Ils ont combattu la conscription et ils ont exigé d'être payés pour ce qu'ils fournissaient à l'armée et pour les dommages de guerre. Ils ont souvent gagné. Dans le Briançonnais, plaider n'était pas seulement une affaire politico-légale, c'était aussi une forme d'art et de théâtre.
Négociateurs perspicaces, les habitants du Briançonnais ont résisté avec succès à la loi seigneuriale et la région était parfois appelée la « petite république ». Quelques fonctionnaires de l'Etat les ont admirés ouvertement. D'autres se sont inquiétés de leur esprit d'indépendance et, comme l'un d'eux l'a dit, de leur « vanité insupportable », craignant qu’ils ne manquent de loyauté à l'encontre de l'Etat français.
La ville d'Abriès, loin d'être isolée, et ses hameaux prospères jouaient un rôle important dans ce système dynamique. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Abriès n'était pas une communauté rurale « traditionnelle », si traditionnel est entendu dans le sens d'illettré, de passif, d'isolé, de pauvre. C'est pourquoi, afin de penser les changements qui se sont produits à Abriès, je commence par éliminer l’idée suivant laquelle les paysans sont « traditionnellement » pauvres et qu'ils se désintéressent de la politique. La pauvreté ou la prospérité des paysans, leur mobilisation ou leur passivité politique, ne sont pas donnés. Au contraire, ce sont des aspects d'une société paysanne qui exigent d'être expliqués par le contexte historique".
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1 commentaires:
Bonjour,
Tout d'abord, merci pour ce blog que j'aime beaucoup, et qui m'apprend beaucoup sur cette vallée qui m'est chère.
Savez-vous s'il est possible de se procurer une copie de cette thèse ?
Merci beaucoup
Carine
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