Raoul Blanchard est un géographe célèbre, spécialiste des régions alpines, sur lesquelles il a écrit des ouvrages qui font aujourd'hui encore autorité, soixante ou soixante-dix ans plus tard, et que le général Guillaume cite souvent dans Le Queyras. Il est aussi l'auteur de deux articles, l'un intitulé « l'habitation en Queyras » et publié dans le Bulletin de la Société de Géographie, en 1909, l'autre « la vie à Saint-Véran » (sous-titre « monographie d'une commune de haute montagne »), publié dans La Montagne en 1910. Cet article s'inscrit dans une série de publications dues, au début du siècle, à des journalistes, des polygraphes, des écrivains, des géographes qui publient sur ce village articles, reportages et livres. Lisons ce qu’en dit J. Tivollier, dans Le Queyras, tome 1, p 181 : « Saint-Véran est entré aussi dans la littérature et le reportage (...) ; je cite, parmi beaucoup d'autres : Pierre Scize, En altitude, Gens des cimes ; Robert Husson, La Montagne veut vivre ; L'Intransigeant, l'Ami du Peuple, Candide, l'Illustration, le Petit Dauphinois, etc. »
L'article de Raoul Blanchard est divisé en trois parties : les conditions géographiques de Saint-Véran, la vie à Saint-Véran, les indices d'une transformation. Dans la première partie, l'auteur explique pourquoi le village a pu s'établir à une altitude si élevée (plus de 2000 mètres) et il en expose les raisons, reprises, entre autres, par le Général Guillaume : modelé large et adouci de la vallée toute en schistes lustrés tendres, exposition au midi, fertilité des sols, etc. Il décrit aussi avec beaucoup de précision l'implantation du village qui épouse la pente : « Les maisons s'alignent en files qui s'échelonnent sur le flanc de la montagne, bien au-dessus du fond humide et froid de la vallée. Saint-Véran se compose ainsi de cinq gradins, cinq rangées de maisons, alignées en retrait les unes des autres, et toutes exposées au Sud Est ». La deuxième partie est consacrée « aux travaux et aux jours », l'agriculture « déroulant ses travaux suivant le rythme des saisons ». La troisième partie est la plus intéressante. Raoul Blanchard y énumère les transformations qui rapprochent une « civilisation ancienne et très stable » «des conditions générales de la vie moderne » : la construction d'une bonne route empierrée, la village relié au reste de la France par le fil télégraphique, la création de petites industries à domicile qui donnent du travail en hiver (taille de pierres précieuses, ateliers de tricotage mécanique), l’introduction du ski qui facilite les communications l'hiver, le développement du commerce du beurre et des fromages. Pourtant, il est persuadé que l'avenir du village est dans l'agriculture : « Ce n'est pas la vie d'été qui va changer, Saint-Véran devant rester évidemment un village agricole, il faudra toujours se hâter de bousculer tous les travaux des champs dans la courte période donnée par le climat ». A aucun moment, il ne prévoit que le tourisme permettra aux habitants du village, comme à tous les Queyrassins, d'accéder enfin au même niveau moyen de vie que les Français. Cf. « tourisme », « les travaux et les jours », « agriculture et élevage », « Claude Arnaud », « Abbé Pierre Berge ».
Situé à 13 km de Château-Queyras, Saint-Véran est le plus célèbre des villages du Queyras - comme emblématique des hautes vallées. Des livres (lire celui de Claude Arnaud ou celui de l’abbé Pierre Berge) y sont consacrés ; on en trouve des photos, dont l’une, prise par Henri Ferrand, en 1907, illustre la couverture de son ouvrage, Le Pays Briançonnais et le Queyras. Le fameux dicton « la plus haute montagne où l’on mange du pain » (il faut comprendre le pain fait avec le seigle que l’on cultive), rappelle que Saint-Véran a été, jusqu'à la reconstruction de Tignes à 2100 m, le plus haut village de France et sans doute d’Europe : 2050 m d'altitude moyenne. La présence à ces hauteurs d’une population aussi importante - la commune, en 1841, comptait 874 habitants - est expliquée par les géographes qui avancent toujours les mêmes raisons, celles qu’a exprimées avec fermeté et précision Raoul Blanchard.
Histoire
Selon une légende, le village aurait été fondé au VIe siècle dans les circonstances suivantes. Saint-Véran, alors évêque de Cavaillon, délivra sa ville d'un dragon féroce en le pourchassant jusqu'aux sommets du Luberon. Le monstre, après être monté dans les airs, serait tombé dans la montagne de Beauregard, sur les pentes de laquelle est construit le village. Les Queyrassins informés par des bergers transhumants auraient donné au lieu le nom de l’évêque de Cavaillon.
Les chroniques font état de violents incendies aux XVIe et XVIIe siècles ou d'incursions de milices vaudoises lors de la guerre contre la Ligue d’Augsbourg et la Savoie, de I690 à 1696. Construit à mi pente, Saint-Véran, comme le Serre de Molines, est protégé des crues de l’Aigue Blanche.
Au XIXe siècle, des compagnies d’assurance ayant refusé, compte tenu des risques élevés, d’assurer les propriétaires du village, ceux-ci se regroupèrent pour fonder une association mutuelle contre les risques d'incendie ou les pertes de bétail et qui faisait la fierté légitime des Queyrassins, parce que la création de cette mutuelle exprimait un sens aigu de la solidarité.
Dans les années 1920, J. Tivollier a assisté au développement du tourisme à Saint-Véran : construction de l’hôtel Beauregard, ateliers où l’on fabriquait des skis et des tricots, création de la station de sports d’hiver. Aujourd’hui, le tourisme est devenu la principale activité du village.
Les traditions orales
On racontait à Saint-Véran, comme à la Chalp Ronde et au Raux, beaucoup d'histoires de loups. Des jeunes filles, rentrant de la veillée, virent près d’une fontaine un animal qu'elles prirent pour un chien. C'était un loup. Elles lui lancèrent des pierres. Mais le loup se précipita sur elles et elles eurent juste le temps de refermer leur porte devant l’animal pour échapper à ses crocs. Aux Forannes, un loup, voulant s’attaquer au chien d'une maison, pénétra dans l'étable, où se tenait la veillée. Là, les jeunes gens purent le tuer. Les habitants présentent ces récits comme authentiques. Or, partout ailleurs dans les Alpes, on retrouve les mêmes récits, tout aussi circonstanciés. Ces histoires relèvent en fait de la tradition orale et sont rarement des faits divers. Elles constituent ce que 1’on appelle un folklore du loup.
Le village est riche en dictons et proverbes, écrits ou racontés en patois queyrassin. L’abbé Berge, dans sa Monographie de Saint-Véran (1928), en a relevé et cité quelques-uns. En voici deux : « A la mi-mai l’hiver s'en va ; à la mi-août, tiens vois-le là-bas ! » ou « Coucou en abrier (avril) espoir au grenier ».
L'église
Elle se trouve dans le quartier du Châtelet. Elle date de la fin du XVIIe siècle. Elle a été construite sur l’emplacement de l’ancienne église, réparée au XVe siècle, puis dévastée lors des guerres de religion. Il lui a été donné la forme d’un parallélogramme, sans abside ni clocher, comme les temples protestants. Un clocher fut ajouté plus tard, en 1838, au moment où l'on remplaça le toit par une voûte de pierre. A l’extérieur, deux lions accroupis, sculptés dans la pierre. C'était les soubassements des colonnes qui formaient le porche d’entrée, vestige de l'ancienne église. Dans le tambour d'entrée, on peut voir un bénitier fort ancien, qui repose sur un piédestal à triple moulure et qui est sculpté, de façon un peu grossière, dans sa partie supérieure. A l'intérieur, un superbe retable en bois sculpté et doré. La plupart des stalles, niches, statues, stations du chemin de croix auraient été sculptés, selon les gardiens de la tradition locale, par des ébénistes de Saint-Véran. On peut voir encore deux tableaux de l'école française du XVIIIe siècle. L'un représente Joseph tenant l'enfant Jésus sur ses genoux; l’autre, la Trinité et, au-dessous, Saint-Véran et Sainte-Madeleine, les deux patrons de l’église.
L’architecture
La situation du village est grandiose : à mi pente dans un cirque de hautes montagnes. Vus d'en bas, les toits paraissent toucher les cieux. Les maisons, sans être mitoyennes, sont proches les unes des autres. Les faîtages sont parallèles à la ligne de pente. Pour des raisons de sécurité (éviter l'embrasement des fustes de bois contenant les réserves de foin), le village est divisé en quartiers, nettement séparés les uns des autres et entre lesquels il était interdit de construire. (Cf. «architecture » et « habitat groupé »).
Comme tous villages du Queyras, Saint-Véran est divisé en quartiers. On y entre par Peyre-Belle, dont le nom est dû aux blocs erratiques laissés là par d'anciens glaciers. Ensuite, ce sont le Villard, la Ville, le Châtelet ou Chastelet, où se trouve l'église, et les Forannes. L’habitat est ancien, ce qui fait le charme et le pittoresque du village. Certaines maisons sont classées. On peut lire gravés, sur le linteau des portes, des dates et des noms précédés de W (abréviation de « vive »). Ces maisons sont jugées, peut-être de façon abusive, spécifiquement queyrassines (cf. « architecture »). En voici décrite la structure. Le bâtiment principal est constitué d'une étable aux murs de pierre, à demi enfoncée dans le sol, et surmontée de la fuste, vaste volume fait de troncs de mélèze empilés, et où était stocké le foin (dans le fenil ou la fenière, juste au-dessus de l'étable), et battu et conservé le seigle (dans la grange et les greniers). Sur la façade de la fuste, il y a deux ou trois balcons où était séché la récolte. L'étable était divisée en deux parties : le taurier, où vivaient les hommes et où étaient les meubles, et l’étable proprement dite pour les vaches, le mulet, parfois les moutons. A côté, se trouve un bâtiment, plus petit et tout en pierres : c’est le caset ou logis, et ses dépendances. Au premier niveau, on trouve la cave, la fougagne (ou cuisine) et le peylé (ou poêle). A l'étage, des chambres, des ateliers, des débarras. Devant le caset, s’étend parfois une cour fermée où était entassé le fumier. Entre les deux bâtiments, des escaliers, ou « sas », permettent d’aller de la grange à l'étable, au logis, aux chambres. A l’arrière de la maison, toujours orientée au sud, un pont de bois - ou pountin - permet aux charrettes d'accéder à la grange.
A Saint-Véran, on peut visiter un musée privé, « La Maison d'Autrefois », qui se trouve au-delà de l'église, sur la droite.
Hameaux
Au-delà de Molines, la route franchit l’Aigue Agnelle au pont de Marrou, en aval duquel confluent les deux Aigues, Agnelle et Blanche. Dans les légendes locales, les sorciers de la vallée se retrouvent près de pont.
La Chalp Sainte-Agathe (1770 m)
A 2 km de Molines, ce hameau a été le siège d'une paroisse créée au milieu du XIXe siècle. En partie incendié en 1901, il est construit à mi chemin des deux chefs-lieux et fait partie de la commune de Saint-Véran. De là, part un sentier qui passe près de la chapelle Saint-Simon et conduit au col des Prés de Fromage, après avoir rejoint le sentier de Molines.
Sur la rive gauche, à quelques centaines de mètres du hameau du Raux, se trouvait un hameau aujourd’hui disparu : La Chalp Ronde (ou Charionde), sur le cône de déjection du torrent de Camaron, détruit par des avalanches. Là se passe l’histoire du loup et du violoneux. Il y avait, en ce temps-là, vingt-deux filles à marier à Chalp-Ronde, qui, un jour, s’en allèrent danser, sur la conduite du violoneux, à Pierre-Grosse, commune de Molines. Après le bal, le violoneux s’attarda et rentra plus tard, seul. En traversant le Bois des Amoureux, sur 1’ubac de la Montagne de Beauregard, il rencontra un loup. Il joua alors de son violon pour charmer l’animal et put se réfugier dans un oratoire. Il y a plusieurs versions, parfois différentes, de ce récit ; l’une d’elles est racontée par R. Husson dans La Montagne veut vivre.
Le Raux (1930 m)
De ce hameau, incendié en 1882, on a un beau panorama sur la Montagne de Beauregard et le village de Saint-Véran, situé au-dessus. Le Raux est traversé par le GR 58, qui relie le refuge Agnel et La Monta à Ceillac, par le col des Estronques (2649 m) et les chalets du Tioure.
Le Raux, comme La Chalp Ronde, est le lieu d’une histoire de loup. Une jeune fille du hameau fut surprise la nuit par un loup, qui ne put emporter que sa robe. Dans une version différente, la jeune fille était allée à la fontaine. Elle tenait à la main du téo - ou bois gras, ou des fragments de résineux, que l'on utilisait comme une torche. Alertés par son retard, ses parents partirent à sa recherche et purent la délivrer des crocs de l’animal.
La mine de cuivre, la carrière de marbre et la chapelle de Clausis
Au-dessus du Villard, un chemin assez large et carrossable s’enfonce dans la montagne en direction du sud-est. Après la chapelle Sainte-Elizabeth, sur la gauche, se dressent les bâtiments de la mine de cuivre, aujourd’hui désaffectée, dont la galerie la plus élevée atteint 2439 m d’altitude. Cette mine était connue dans l’Antiquité. L’exploitation a repris de 1921 à 1932. Mais la crise de 1929, qui a eu pour conséquences, entre autres, la baisse des cours des matières premières, a fait perdre à la mine toute rentabilité et provoqué sa fermeture.
Au-dessus, s’étend la Casse Méande, qui se trouve au-dessous du col de Longet, par où passe le sentier qui relie Saint-Véran à Fontgillarde.
A 400 m environ, c’est la carrière de marbre vert. Exploitée à la fin du XIXe siècle, et de 1926 à 1931, elle est, peut-être pour toujours, fermée, les coûts d’exploitation et de transport étant trop élevés pour que la carrière soit rentable. Le chemin, large, s’arrête là.
Au-delà, se dresse, à 2349 m, la chapelle de Clausis (ou Clousis), construite en 1846-1847. Dédiée à Notre Dame du Mont Carmel, elle a été le lieu d’un pèlerinage le 16 juillet, auquel participaient des fidèles italiens, et qui concurrençait le pèlerinage plus ancien de la chapelle Saint-Simon (paroisse de Molines).
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