mardi 26 avril 2011

Société égalitaire (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Si l'on se fonde sur les témoignages des abbés Gondret et Berge, entre autres, et sur les documents qui peuvent être consultés dans les Archives, il apparaît que la société queyrassine traditionnelle était à la fois communautaire, au sens où les chefs de famille, sur un territoire donné et délimité, avaient des intérêts communs, ne serait-ce que parce qu'ils géraient des biens collectifs (forêts, alpages, communaux, four, moulin, fruitières, canaux, etc.), et égalitaire.
Les révisions des feux du XVe et du XVIIe s. (les « feux » servaient à répartir l'impôt entre les familles, suivant ce qu'elles possédaient) montrent clairement que, si dans les villages vivaient des familles plus aisées que d'autres ou moins dénuées de tout, il n'y avait pas de gros propriétaires terriens, ni de familles riches. Chacune avait sa maison, un chalet d'alpage, un peu de cheptel, des outils, un mulet, des terres.

Voici comment Harriet Rosenberg explique cela :
« Le système de propriété, à peu près égalitaire, est fondé sur les héritages et les dots. C'est un système complexe. Un Queyrassin peut hériter d'un parent à un moment; d'un oncle à un autre ; d'un proche, cousin ou grand parent, à un autre moment encore. Les dispositions testamentaires s'échelonnent tout au long de la vie et même parfois sur plus d'une génération. Les héritiers ne sont jamais sûrs de ce qu'ils obtiendront exactement pendant leur vie. Ils savent qu'ils auront peut-être quelque chose et qu'ils laisseront aussi quelque chose un jour. Les fortunes familiales évoluent sans aucun doute, mais le principe qui sous-tend cela permet de pourvoir chacun de quelque chose, à l'intérieur du système communautaire de forêts, de pâtures et de gestion communes. Le système d'héritage est niveleur, comme cela se constate dans la façon suivant laquelle les ressources sont distribuées. Les testaments, les contrats de mariage montrent l'éparpillement des biens chez de nombreuses personnes au travers du temps. Cela s'étend parfois sur plusieurs générations. Les arrangements pour les dots se passent d'une manière semblable, Les dots proviennent de sources diverses : de la famille proche ou de parents. Les contrats de mariage précisent généralement que les dots sont versées aux maris par traites avec des intérêts payés annuellement. Certains de ces contrats s'étirent sur une quinzaine d'années. Le paiement échelonné agit à plusieurs niveaux. Il faut un temps considérable aux petits paysans pour rassembler les dots considérables, mais le mariage n'est pas retardé. Ainsi, les ressources d'un ménage peuvent être contrôlées avec soin et chacun s'engage à tenir des registres. Cela permet aussi de contrôler les hommes dans une région où la migration saisonnière était courante. Quand les hommes partent chaque hiver travailler en Italie ou dans le sud de la France, rien ne garantit qu'ils reviendront. Le paiement échelonné des héritages et des dots sert de garantie à leur retour. La plupart des contrats spécifient que le beau-père paiera en été et, pour avoir son argent, le gendre doit revenir au village. Dans ces conditions, il est difficile à une personne seule ou à une famille d'accumuler des terres au détriment des autres. De plus, pour que l'exploitation soit viable, il faut qu'elle soit composée de terres variées : des champs, des prairies, l'accès à la forêt communale et aux pâturages d'altitude. De légères différences dans la pente, l'exposition au soleil et la qualité de l'irrigation entraînent de gros écarts de productivité. Dans les testaments, il est aisé de répartir entre plusieurs héritiers de petits champs, de façon à ce que chacun puisse faire vivre sa famille »

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