mardi 20 septembre 2011

Tivollier et Isnel (Dictionnaire historique et culturel du Queyras)

Tivollier Jean et Pierre Isnel


Jean Tivollier, instituteur, né en 1859, décédé en janvier 1938, auteur, entre autres, de monographies portant sur la vallée du Queyras (Gap, 1897), sur Molines (Lyon, 1913), sur Ceillac (Gap, 1926) ; Pierre Isnel, ingénieur, décédé en juin 1938, a préfacé Le Queyras de Jean Tivollier, près de 800 p en deux volumes, 1938, chez Louis Jean éditeur et imprimeur, réédité en 1977, par Laffitte Reprints, Marseille.

Le Queyras est une oeuvre admirable, savante, érudite, exhaustive. Jean Tivolier et Pierre Isnel ont étudié les archives et connaissent, parce qu'ils sont restés fidèles à l'identité et à la culture queyrassines, les savoirs oraux et les traditions populaires qui étaient encore vivaces au début du XXe siècle. Tout ce que l'on peut savoir de l'histoire, des traditions, de la géographie du Queyras, des mentalités et des activités des Queyrassins, se trouve consigné dans les 800 pages de cet ouvrage. Le seul énoncé du plan en esquisse la richesse. Dans les treize chapitres du volume 1, sont décrits successivement la situation et l'aspect général, la géologie et le climat (chapitre I), les différentes vallées et villages, de Guillestre (II) à Saint-Véran (X), la faune (XI), les forêts et la flore (XII), les traditions populaires (XIII). Dans les vingt-deux chapitres du second volume, sont étudiés successivement l'histoire du Queyras, de l'époque préhistorique et gauloise (I) à la période contemporaine (XI), les institutions de l'ancien Queyras (de XII à XIV), la voirie (XV), l'instruction publique (XVI), la défense (XVII), la religion (XVIII), les procès (XIX), la démographie (XX), l'économie (XXI), les calamités publiques (XXII).

Les faits sont recensés, isolés, étudiés, rappelés avec rigueur et avec un soin qui témoigne de qualités intellectuelles exceptionnelles et aussi de l'amour que portent l'auteur et le coauteur à leurs hautes vallées. Ainsi il semble bien que tous les itinéraires décrits aient été parcourus à pied par l'un et l'autre de ces deux auteurs, qui étaient, n'en pas douter, comme tous les Queyrassins, des marcheurs infatigables.

Les faits sont aussi interprétés, surtout dans l’avant-propos qu'a rédigé Pierre Isnel. Le passé y est idéalisé à la fois dans l'absolu et par rapport à la crise dramatique que connaît alors le Queyras. Ainsi, Pierre Isnel compare sans cesse la situation du Queyras dans les années 1930 à celle de jadis, et cela au détriment de la situation moderne (cf. « âge d'or »). Pour ce qui est des redevances diverses payées par les citoyens, il affirme (sans apporter de preuve) que les impôts étaient moins lourds jadis (alors qu’aux XIIIe et XIXe s., les différents pouvoirs prélevaient en impôts et taxes diverses plus de 50% des richesses produites par les paysans queyrassins) : « Les pauvres contribuables que nous sommes signeraient des deux mains pour voir remplacer nos charges présentes par la dîme et toutes les redevances pour lesquelles il était de bon ton de plaindre nos devanciers ».
Les guerres aussi étaient moins meurtrières et moins barbares que les conflits modernes : « Toutes les guerres qu'a eu à supporter le Queyras pendant la période historique ont fait moins de victimes que celle de 1914-1918. Les hostilités duraient autrefois longtemps, mais les engagements étaient rares et n'avaient pas le caractère inhumain et infernal des guerres modernes ». Sur le plan politique aussi, il regrette les institutions du temps passé et les libertés vraies qu'elles semblaient garantir : « Les communautés jouissaient d'une liberté administrative locale à peu près complète ». Cela l'amène à porter un jugement de valeur, qui exalte le passé au détriment du présent : « Sous beaucoup de rapports, nos devanciers étaient plus heureux que nous ».

Au total, l'idéologie qui inspire ces deux auteurs (surtout celui qui a rédigé l’avant-propos) en 1938 est plutôt passéiste, anti-étatique, anti-centralisatrice, autonomiste, communautariste. C'est, avec trente ans d'avance, une esquisse de ce qui va constituer l'idéologie d'une partie des étudiants et des intellectuels qui contestaient en mai 1968 le pouvoir de l’Etat, la centralisation, le progrès. Car, l'avant-propos contient aussi une charge contre le progrès scientifique, source de dérives et de barbarie. Pierre Isnel y critique le dogme de la science dite « bienfaisante » et dont les prétendus bienfaits sont les massacres de populations civiles, la misère, la ruine, le recul des conditions. A cette régression, il oppose la grandeur de la civilisation agro-pastorale, ce qui l'amène à protester avec véhémence (sans doute il a raison) contre le mépris dont les citadins accablaient les paysans et les pasteurs des montagnes, « nos pères », écrit-il, jugés arriérés, routiniers, stupides et « classés dans une catégorie humaine inférieure ».

Cet ouvrage écrit par deux grands érudits est sous-tendu par une pensée forte, passéiste (cet adjectif est un constat, pas une critique), hostile à la modernité et au progrès, ce qui amène Pierre Isnel à définir une identité queyrassine, fondée sur l'économie agro-pastorale, la seule qui, selon lui, soit adaptée aux réalités géographiques et physiques : « L'altitude, l'exposition, la nature du sol, la végétation ont imposé au pays, à travers les siècles, une économie agricole et pastorale dont il ne saurait s'écarter et vers laquelle il est constamment ramené ».
Le drame est qu'aujourd’hui, cette économie a quasiment disparu, entraînant la dissolution de l'ancienne identité. L'histoire et l'évolution du monde semblent avoir donné tort, hélas, à Pierre Isnel.

2 commentaires:

gilles zamo a dit…

Bonjour,
je suis actuellement étudiant à l'Ecole du Paysage de Marseille. Nous avons ces jours-ci un module sur la vallée du Guil. Je trouve votre blog très riche (j'y ai passé trois heures à potasser les informations concernant l'historique du Queyras, dans le cadre d'un précédent travail).
Ne sachant comment vous joindre, je vous pose ma question par le biais de ce blog, en espérant ne pas vous déranger :
je travaille plus particulièrement sur la route entre Aiguilles et la Roche Ecroulée, et tous les cheminements adjacents. Et notamment sur les moyens de transport dans l'histoire du Queyras ainsi que le devenir de la mobilité au sein du territoire. Je cherche à me procurer de vieilles images de cet espace et surtout des cartes anciennes où seraient visibles les chemins empruntés autrefois par les muletiers, notamment vers les vallées italiennes. De plus, je suis intéressé par tout témoignage d'un habitant sur les travaux de sécurisation de la vallée. Pour l'instant, j'ai fait choux blanc (sauf dans le dernier cas). C'est pourquoi je me tourne vers vous qui, j'en suis certain, pourrez m'indiquer où trouver de tels documents.
Nous venons, mes camarades et moi, à Aiguilles la semaine prochaine. Je serai enchanté de vous interviewer dans le cadre de cette étude, si vous souhaitez sortir un moment de l'anonymat.

Je vous remercie par avance et vous souhaite une bonne continuation.
Cordiales salutations,
Gilles ZAMO

gilleszamo@hotmail.com

Florian a dit…

Merci pour ce blog, c'est un vrai plaisir de trouver toutes ces informations.